Au Soudan, l’usage des drones fige les positions et conduit la guerre dans une impasse

Ces dernières semaines, des zones contrôlées par l’armée, notamment autour de la capitale, ont été ciblées par des attaques de drones menées par les Forces de soutien rapide. Ces frappes témoignent de la capacité de nuisance des paramilitaires.

Mai 21, 2026 - 10:24
Au Soudan, l’usage des drones fige les positions et conduit la guerre dans une impasse
De la fumée s’élève à la suite d’une attaque de drone à l’aéroport de Khartoum, sur cette capture d’écran tirée d’une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, le 4 mai 2026. RESEAUX SOCIAUX VIA REUTERS

Après des mois de calme relatif, Khartoum et ses environs ont de nouveau été visés début mai par des attaques de drones attribuées aux Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti ». Le 4 mai, l’une d’elles a visé l’aéroport de la capitale soudanaise, qui a rouvert en février.

Deux jours plus tôt, une frappe a touché un véhicule civil dans le sud d’Omdourman, la ville qui jouxte la capitale, faisant cinq morts, d’après Emergency Lawyers, une organisation de défense juridique soudanaise. Entre le 28 avril et le 1er mai, trois attaques de drones des FSR ont aussi ciblé Djebel Aulia, à une quarantaine de kilomètres au sud de Khartoum.

Toutes ces frappes ont été menées sur des zones acquises à l’armée, qui contrôle depuis le 26 mars 2025 Khartoum et ses environs. De leur côté, les paramilitaires dominent la quasi-totalité de la région du Darfour, à l’ouest du pays, une grande partie du Kordofan (Sud) et certaines zones de l’Etat du Nil-Bleu, proches de la frontière éthiopienne.

Ces récentes frappes des RSF dans des zones contrôlées par l’armée indiquent que « même si les FSR n’ont actuellement pas la capacité de réaliser d’importantes avancées territoriales, elles conservent celle d’infliger de lourdes pertes et de perturber de manière significative les efforts de stabilisation de l’armée en frappant durement leurs positions. Et sans avoir à recourir à des affrontements terrestres », affirme Nohad Eltayeb, analyste au sein d’Armed Conflict Location & Event Data (Acled), une ONG qui collecte des données sur les conflits. D’après le chercheur, « les FSR ont de plus en plus recours à cette tactique depuis la perte de Khartoum et de la région centrale à la mi-2025 ».

« L’Ethiopie s’implique »

Les frappes menées sur Khartoum sont aussi un sérieux coup dur politique pour l’armée qui, depuis sa reprise de la capitale, incite la population comme les institutions à y revenir. « Ces attaques perturbent les moyens de subsistance de la population, en particulier de ceux qui rentrent chez eux après avoir subi les conséquences du conflit. Les drones rendent la situation bien plus complexe et volatile que ce que prétend l’armée », souligne Mohamed Osman, chercheur à Human Rights Watch.

D’après l’ONU, près de 4 millions de personnes sont retournées volontairement dans leurs régions d’origine au Soudan, notamment dans les Etats de Gezira et de Khartoum. « L’augmentation du recours aux drones, signalée par plusieurs organisations, met également en lumière l’importance de demander des comptes aux fournisseurs d’armes étrangers », ajoute le chercheur.

Soutenues par les Emirats arabes unis – qui ont toujours nié fournir des armes aux paramilitaires –, les FSR disposeraient aussi d’un soutien logistique solide en Ethiopie. « Après s’être largement abstenue de toute participation directe pendant plus de deux ans, l’Ethiopie s’implique aujourd’hui davantage car les voies d’approvisionnement traditionnelles des FSR, transitant par la Libye et le Tchad, ont été fortement perturbées par les tensions régionales », explique Nohad Eltayeb.

Financement émirati

D’après l’armée, les drones qui ciblaient l’aéroport de Khartoum le 4 mai sont partis de Bahir Dar, en région Amhara, dans l’ouest de l’Ethiopie. « Une agression directe contre le Soudan » qui « ne restera pas sans réponse », a averti le gouvernement soudanais qui, en réponse, avait rappelé le lendemain de l’attaque son ambassadeur à Addis-Abeba. Le ministère des affaires étrangères éthiopien a estimé que ces accusations étaient « infondées ».

Dès février, une enquête de Reuters identifiait une base militaire à Asosa, située dans la région de Benishangul-Gumuz, frontalière avec le Soudan. Celle-ci, financée par les Emirats arabes unis, partenaire clé de l’Ethiopie, sert camp d’entraînement aux FSR, selon l’agence de presse américaine. Quelques semaines plus tard, un rapport du laboratoire de recherche de l’université américaine de Yale avait les mêmes conclusions.

Ces révélations sont inquiétantes estime Nohad Eltayeb, car non seulement « l’implication croissante de l’Ethiopie renforce l’instabilité au Soudan et la capacité de nuisance des FSR », mais « elle menace aussi de transformer la guerre en un conflit régional transfrontalier bien plus vaste, où chaque camp soudanais s’appuierait sur ses alliés régionaux [les RSF sur l’Ethiopie, l’armée sur l’Erythrée et l’Egypte, hostiles à Addis-Abeba] ».

Premières victimes de ces alliances et de ces tactiques de guerre : les civils, « traumatisés par les attaques de drones impromptues, parfois sur des infrastructures publiques ou des arrêts de bus », déplore Mohamed Osman. Dans un communiqué publié le 12 mai, le Bureau des affaires humanitaires des Nations unies a exprimé sa « vive inquiétude »face à « l’impact croissant des frappes de drones sur les civils à travers le Soudan ». D’après ce document, des attaques menées au cours des trois premiers mois de l’année dans les Etats du Kordofan, du Darfour, du Nil-Bleu et du Nil-Blanc auraient tué près de 700 personnes, dont 245 enfants.

[Source : Le Monde]