A Alger, Gérald Darmanin poursuit la normalisation entre la France et l’Algérie

Le ministre de la justice français a rencontré le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, lundi 18 mai. Après près de deux ans de crise diplomatique, les deux pays amorcent un rapprochement, sur fond de coopération sécuritaire et judiciaire.

Mai 21, 2026 - 10:28
A Alger, Gérald Darmanin poursuit la normalisation entre la France et l’Algérie
Le ministre de la justice algérien, Lotfi Boudjemaa, et son homologue français, Gérald Darmanin, au ministère de la justice, à Alger, le 18 mai 2026. AFP

« Un très long échange. » C’est par cette formule sibylline que le ministre de la justice français, Gérald Darmanin, a salué l’entretien de deux heures et demie que lui a accordé le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, lundi 18 mai, au palais d’El Mouradia. Cette rencontre a conclu le déplacement de vingt-quatre heures du garde des sceaux à Alger, marqué par une série de réunions de travail avec les responsables de la justice et de la sécurité algériens, dont son homologue, Lotfi Boudjemaa.

Indiscutablement, la qualité de la relation a changé entre les deux capitales, qui semblent déterminées à tourner la page d’une crise d’une ampleur inégalée, déclenchée à l’été 2024 après la reconnaissance par la France de la « marocanité » du Sahara occidental.

Gérald Darmanin est le troisième responsable gouvernemental français en trois mois à faire le chemin jusqu’à Alger. A la mi-février, Laurent Nuñez était venu plaider pour la reprise de la coopération sécuritaire laissée au point mort par son prédécesseur, Bruno Retailleau. Le 8 mai, la ministre déléguée auprès de la ministre des armées, Alice Rufo, s’était rendue à Sétif, dans le nord-est du pays, missionnée par Emmanuel Macron pour assister aux commémorations des événements du 8 mai 1945, qui conduisirent à une répression sanglante des forces coloniales. Le garde des sceaux avait, lui, pour tâche de relancer la coopération judiciaire « après deux années d’interruption totale », selon le constat dressé par la chancellerie.

Il a réitéré par ailleurs la demande de libération du journaliste français Christophe Gleizes, détenu depuis près d’un an. En juin 2025, le collaborateur du groupe So Press (So Foot, Society, etc.) a été condamné à sept années de prison pour « apologie du terrorisme » et « possession de publications dans un but de propagande nuisant à l’intérêt national » à cause d’entretiens avec des personnalités proches du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), une organisation classée comme terroriste par Alger depuis 2021, dans le cadre d’un reportage sur le club de football Jeunesse sportive de Kabylie.

Sa peine a été confirmée en appel en décembre 2025. Mardi matin, Gérald Darmanin a assuré que le chef de l’Etat algérien était sensible à cette demande de grâce. « C’est au président Tebboune de faire ce geste, pour cette famille et pour nos bonnes relations », a-t-il déclaré sur CNews et Europe 1.

Réseaux criminels

Signe de l’importance accordée à cette relance du dialogue bilatéral, le ministre de la justice s’est rendu à Alger avec plusieurs hauts magistrats, dont la directrice des affaires criminelles et des grâces, Laureline Peyrefitte, la procureure de la République anticriminalité organisée, Vanessa Perrée, et le procureur de la République financier, Pascal Prache.

Les dossiers des « biens mal acquis » et la lutte contre la criminalité organisée transnationale ont été au centre de ces discussions. Gérald Darmanin a affirmé avoir longuement abordé la question des avoirs saisis, avec son homologue ainsi qu’avec les magistrats des deux pays, précisant qu’« une centaine de demandes » lui avaient été transmises par Alger. Il a invité les responsables des autorités judiciaires algériennes à se rendre à Paris, début juin, afin « d’approfondir ce dossier » et d’accélérer les procédures liées aux saisies et confiscations visant d’anciens responsables algériens poursuivis dans des affaires de corruption.

Cette déclaration intervient alors qu’Alger réclame depuis plusieurs années davantage de coopération de la part de la France dans ce dossier sensible. En avril, la présidence algérienne avait regretté que plusieurs commissions rogatoires adressées à Paris soient restées sans réponse, tout en saluant la coopération judiciaire engagée avec d’autres pays européens. Parmi les dossiers emblématiques figure celui de l’ancien ministre de l’industrie, Abdeslam Bouchouareb, dont l’extradition vers l’Algérie a été refusée à plusieurs reprises par la justice française.

Les deux parties ont également évoqué la lutte contre les réseaux criminels actifs de part et d’autre de la Méditerranée. Gérald Darmanin a notamment cité les trafiquants de drogue et les organisations mafieuses impliquées dans ces réseaux, et assuré que les échanges entre Alger et Paris avaient permis d’engranger « des informations très précieuses ».

« En voie de normalisation »

Dans la presse algérienne, ce déplacement est perçu comme un test de sincérité des intentions françaises. « La visite de Darmanin à Alger ouvre-t-elle la voie à l’extradition des traîtres vers l’Algérie ? », interroge, par exemple, un article, publié samedi, du site d’actualité Algérie patriotique, propriété du fils du puissant général Khaled Nezzar, mort fin 2023. Le média souverainiste évoque l’extradition de personnalités recherchées pour corruption et les demandes algériennes concernant certains membres du MAK et de l’organisation islamiste Rachad, ainsi que la restitution des fonds détournés transférés à l’étranger. Moins marqué idéologiquement, le quotidien El Watan décrit, dans un article publié samedi, la justice comme le « trait d’union » d’une relation franco-algérienne « en voie de normalisation ».

L’amélioration de la relation, même si elle reste précaire, s’illustre par le long échange qu’a eu le président algérien avec Gérald Darmanin, alors que les deux hommes ont connu par le passé des relations houleuses. En octobre 2021, Abdelmadjid Tebboune avait vivement réagi aux déclarations du garde des sceaux, alors ministre de l’intérieur, qui affirmait que la France cherchait à expulser quelque 7 000 ressortissants algériens en situation irrégulière. Le chef de l’Etat algérien avait dénoncé un « gros mensonge », assurant que les autorités françaises n’avaient transmis à Alger que 94 dossiers consulaires et accusant implicitement Paris d’instrumentaliser le dossier migratoire avant l’élection présidentielle de 2027.

A distance, Emmanuel Macron s’efforce lui aussi de jouer les agents pacificateurs. « Il y a eu beaucoup de montées en tension, beaucoup de décisions qui ont été dures de part et d’autre, a-t-il relevé, le 12 mai, au micro du média Brut Afrique, en marge de son déplacement à Nairobi pour le sommet Africa Forward. Je pense qu’on est en train de réenclencher une dynamique positive. »

La venue en France du ministre de l’intérieur algérien, Saïd Sayoud, prévue « dans quelques jours », selon son homologue, Laurent Nuñez, puis celle du ministre de la justice algérien, invité par Gérald Darmanin à l’issue de sa visite à Alger, pourraient constituer les prochaines étapes de ce réchauffement bilatéral. Avant, peut-être, la nomination d’un nouvel ambassadeur d’Algérie à Paris – la place est restée vacante depuis l’été 2024. La fête de l’Aïd-el-Kébir, le 27 mai, traditionnellement précédée par des annonces de grâces présidentielles, permet aussi aux proches de Christophe Gleizes d’entretenir l’espoir d’une libération prochaine du reporter.

[Source : Le Monde]