Présidentielle 2027 : Edouard Philippe veut s’imposer comme le principal adversaire du RN
Le candidat Horizons veut apparaître comme le vote utile dès le premier tour pour les électeurs refusant la perspective d’un second tour RN-LFI. Il tiendra son premier meeting de campagne deux jours avant la décision du procès en appel des assistants parlementaires du Front national.
Faire lentement infuser l’idée de ce match dans l’esprit des Français… Edouard Philippe a beau attendre encore un peu avant d’accélérer sa campagne, il espère que le scénario d’un affrontement entre lui et le Rassemblement national (RN) au second tour de la présidentielle s’imposera vite dans l’opinion. Et le désignera comme voie de recours à l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite en 2027. Ces dernières semaines, il a en tout cas désigné la formation lepéniste comme son principal adversaire, qui le lui rend bien.
Face à la popularité de Jordan Bardella et de Marine Le Pen, et face à la « tentation populiste » qu’il voit gagner du terrain, le candidat Horizons a bien conscience du défi en cas de duel. « Aujourd’hui, je ne suis pas le favori, c’est le RN », a-t-il répété tout au long de sa campagne municipale au Havre, à ceux qui l’interrogeaient sur ses ambitions. De fait, « c’est la première élection présidentielle où la question est de savoir non pas qui battra le RN au second tour, mais qui peut le battre tout court », juge Christophe Béchu, l’un de ses trois codirecteurs de campagne.
Aux yeux de son entourage, à un an du scrutin, Edouard Philippe jouit d’un avantage comparatif par rapport à tous les autres prétendants. « Quelles que soient les hypothèses testées dans les sondages, il est aujourd’hui le seul à pouvoir l’emporter au second tour face au RN », résume le maire de Palaiseau (Essonne) et vice-président de la région Ile-de-France, Grégoire de Lasteyrie.
Autant de raisons pour le Havrais de s’imposer comme le vote utile dès le premier tour pour les électeurs refusant la perspective d’un duel entre le RN et La France insoumise (LFI), et d’une victoire de l’extrême droite. Convaincu que la figure de Jean-Luc Mélenchon est un repoussoir aussi pour une partie de la gauche, le candidat de droite modérée doit réussir à ne pas s’aliéner ces électeurs sociaux-démocrates représentant un réservoir de voix potentiel. Il se retrouve pour l’heure aidé par une gauche non mélenchoniste qui peine à proposer une offre alternative à celle de LFI.
Propositions radicales
Edouard Philippe compte pour autant affirmer son positionnement à droite d’ici au premier tour. Il peut là aussi compter sur un rival, le candidat du parti Les Républicains, Bruno Retailleau, pour maintenir sa ligne : à force de propositions radicales visant à chasser sur les terres du RN (sur l’Etat de droit, l’écologie…), le président des Républicains le rend plus centriste qu’il ne l’est.
Assumant d’incarner une droite imperméable à la tentation d’union avec l’extrême droite, Edouard Philippe a décidé d’attaquer le RN en dénonçant la démagogie de ses propositions plutôt que de verser dans un procès en incompétence – terrain glissant pour un conseiller d’Etat déjà taxé de condescendance.
Lors du rassemblement des cadres Horizons à Reims, le 10 mai, il s’est donc attelé à fustiger les « changements de pied » du RN, sur l’Europe, le droit à l’avortement, les retraites ou encore l’OTAN, et a raillé les incohérences du double discours du parti sur l’économie. Avec d’un côté la ligne libérale prônée par Jordan Bardella devant les patrons, et de l’autre celle historique portée par Marine Le Pen, « pro-dépense et assistanat ».
Il ne s’est pas non plus privé d’ironiser sur « quelques sujets sur lesquels le RN ne change pas », pour le ramener à son histoire, en évoquant la décision du nouveau maire RN de Vierzon de « ne pas célébrer l’abolition de l’esclavage et sa désignation de crime contre l’humanité » ou encore la diffusion du chant à la gloire du chef du régime collaborationniste de Vichy Maréchal, nous voilà ! en marge des commémorations du 8-Mai dans la ville de Carpentras (Vaucluse), nouveau bastion du parti – la mairie s’était défendue, invoquant la responsabilité d’une radio associative partenaire de l’événement.
En meeting le 5 juillet
Quelques jours plus tôt, Marine Le Pen a, elle aussi, installé Edouard Philippe en qualité d’opposant favori, prenant acte de sa position dans les sondages. La triple candidate à l’Elysée, dont le sort reste incertain dans l’attente de la décision du procès en appel des assistants parlementaires du Front national le 7 juillet, a loué « un certain nombre de qualités mathématiques » de son adversaire, incarnation, selon elle, de « l’extinction du clivage droite-gauche ». Pour Marine Le Pen, une victoire face à M. Philippe conférerait une plus grande légitimité au RN que face à LFI. De leur côté, les cadres d’Horizons la soupçonnent de préférer un affrontement avec Jean-Luc Mélenchon, jugé moins risqué.
Mais en désignant Edouard Philippe très tôt comme principal opposant, le RN se donne surtout les moyens de mieux attaquer l’ancien premier ministre d’Emmanuel Macron sur son bilan à Matignon (passage aux 80 kilomètres/heure, crise des « gilets jaunes », fermeture de la centrale nucléaire de Fesseinheim…) comme sur son parcours, pour tenter de disqualifier le haut fonctionnaire en jouant sur un clivage entre « bloc populaire » et « bloc élitaire ». « Ils ont besoin de lui faire mal tout de suite parce qu’il est le plus dangereux pour eux », relativise Marie Guévenoux, codirectrice de campagne d’Edouard Philippe. Le RN n’entend pas, en revanche, évoquer le volet judiciaire, après la demande du Parquet national financier d’ouverture d’une information judiciaire pour « détournement de fonds publics », début mai.
Le président d’Horizons a plus d’estime pour Marine Le Pen, avec qui il a dîné fin 2023 à l’initiative de son ami Thierry Solère, que pour Jordan Bardella, jugé trop jeune et trop lisse – à l’inverse de son challengeur du bloc central, Gabriel Attal, qui rêve d’un match avec le président du RN. Edouard Philippe voit en elle une candidate bien plus redoutable du fait de son expérience des campagnes et de son lien tissé avec les Français. Les cadres philippistes considèrent le verdict du 7 juillet comme la véritable « ligne de départ fictive de la présidentielle ». Le candidat a prévu son premier grand meeting à l’Adidas Arena à Paris, le 5 juillet.
Ce jour-là, le radical autoproclamé de la nuance devra réussir à donner une impulsion à sa campagne. « Tout l’enjeu, c’est de savoir comment on passe d’un choix raisonnable par défaut à une candidature optimiste qui suscite l’envie »,résume l’un de ses proches. En attendant, certains le mettent en garde : ne surtout pas négliger la force de frappe d’un Jean-Luc Mélenchon en campagne, madré et toujours sous-estimé. A l’instar de son ami le garde des sceaux, Gérald Darmanin, soucieux de peser, qui a alerté son camp éparpillé, sur France Inter, le 13 mai : « Aujourd’hui, le second tour, c’est M. Mélenchon contre Mme Le Pen ou M. Bardella. Et je pense qu’il faut, comme on dit dans le Nord, être bouché à l’émeri pour ne pas le voir. »
[Source : Le Monde]