L’affaire Team Musul : ces jeunes Français qui voulaient rejoindre l’organisation Etat islamique au Mozambique

A Paris, six jeunes ont été condamnés pour leurs liens avec un projet de départ collectif vers la province du Cabo Delgado, où sévissent les Chabab depuis 2017.

Mai 20, 2026 - 09:23
L’affaire Team Musul : ces jeunes Français qui voulaient rejoindre l’organisation Etat islamique au Mozambique
Une patrouille de soldats rwandais au poste-frontière de Macomia, dans la province du Cabo Delgado (Mozambique), le 3 janvier 2023. JUAN LUIS ROD/AFP

« Vous ne vous trompez pas… J’ai de la propagande djihadiste et je voulais aller au Mozambique », a reconnu l’un d’eux lors de son audition. Le projet semble incongru, tant ce pays d’Afrique australe ne fait pas partie des destinations auxquelles songent d’ordinaire les personnes radicalisées en France. Pourtant, l’idée a bien germé dans l’esprit de cinq des six jeunes condamnés à Paris, entre mars et avril, pour « participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un acte de terrorisme ».

Ils envisageaient d’effectuer la hijra (départ collectif) au Mozambique, pays confronté, dans le nord du territoire, depuis 2017, à une insurrection djihadiste du groupe Chabab, affilié à l’organisation Etat islamique (EI). Le projet était discuté dans une boucle Telegram baptisée « Team Musul », active à partir de janvier 2024.

Les prévenus ont été condamnés à des peines allant de deux à dix ans de prison. Deux ont été jugés au tribunal judiciaire de Paris, les 12 et 13 mars, et trois au tribunal pour enfants de la même ville, du 7 au 9 avril. Un dernier a été jugé par les deux tribunaux, ayant atteint la majorité au moment des faits. Aucun n’a fait appel. Ce projet de départ pour le Mozambique est, à la connaissance de l’ensemble des personnes interrogées, un cas unique en France.

L’affaire commence il y a deux ans, le 22 mai 2024, avec l’interpellation d’un lycéen de Beauvais (Oise) par la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Radicalisé, le jeune homme avait, selon l’ordonnance de renvoi consultée par Le Monde, un « projet d’action violente imminent » – il visait le bal de fin d’année de son lycée.

« Mourir en martyr »

Le groupe Telegram Team Musul, sur lequel il partageait ses intentions, est alors découvert sur son téléphone, ce qui mène à l’interpellation des autres jeunes liés au projet de départ. Originaires du nord de la France, d’Auvergne ou de Provence, ils ne se sont pour la plupart jamais rencontrés autrement qu’en ligne, où a eu lieu leur radicalisation, sauf deux d’entre eux, mariés religieusement.

Ce couple était composé du créateur du groupe et d’une adolescente âgée de 14 ans au moment des faits. Ils s’étaient connus sur TikTok et s’étaient mariés à distance, par l’intermédiaire d’un « frère » ayant scellé leur union, malgré le refus initial d’un imam, compte tenu de l’âge de la jeune fille. L’adolescente a, depuis, pris ses distances.

Tous deux ont reconnu qu’ils voulaient, à l’époque, « mourir en martyr ». Lui était particulièrement actif dans le groupe : « Le Mozambique c’est sûr, croyez-moi » ; « Fin 2024 que ce soit au Mozambique n’importe je reste pas en France je vous dis par la volonté d’Allah », assurait-il par message.

Ce pays fait face aux attaques de la branche locale de l’EI dans la province du Cabo Delgado, située dans le nord du pays, face à l’importante réserve gazière de la péninsule d’Afungi, dont la multinationale française TotalEnergies a relancé le projet d’exploitation, malgré de nombreuses controverses et une insécurité persistante.

Un meneur déjà condamné

Entre 2020 et 2021, le groupe des Chabab avait visé de grandes villes de la province, comme Mocimboa da Praia, qu’il a contrôlée pendant un an avant d’être repoussé par les forces rwandaises, déployées aux côtés des forces mozambicaines. Depuis, les attaques contre les civils en échange d’une rançon sont en augmentation, selon Acled, une ONG spécialisée dans le suivi des conflits.

Ce contexte était connu de l’un des meneurs du groupe, condamné dès juin 2024 à trois ans de prison pour apologie du terrorisme et toujours radicalisé. Très informé des activités de l’EI, il relayait « massivement » sa propagande sur le groupe, y compris concernant des crimes perpétrés au Mozambique, comme des attaques de villages et des décapitations de chrétiens.

Un exemple cité est celui de Nacoja, un village du district de Chiure, au Cabo Delgado, qui a effectivement été attaqué en février, puis en mai 2024. « Faut y aller province de Cabo Delgado », conclut-il, anticipant : « Va falloir dégainer le drapeau comme ça on nous prend pas pour cible. »

Doté de différents téléphones et cartes SIM, agissant sous divers pseudonymes puisque ses comptes étaient régulièrement suspendus, il avait également informé le reste du groupe des démarches à accomplir pour se rendre au Mozambique : « Il nous motivait beaucoup », a reconnu un autre jeune, qui avait prêté allégeance à l’EI en suivant ses explications. Par ailleurs, ils sont plusieurs à s’être renseignés sur les vols à destination du Mozambique et l’itinéraire à emprunter pour rejoindre les zones où sévit l’EI.

Dissimuler leurs intentions

Un échange de messages avec un contact, prétendument sur place, a aussi eu lieu. L’interlocuteur a conseillé au fondateur de Team Musul de rejoindre Mucojo, un village côtier d’une zone où l’EI est particulièrement actif. A priori, aucun des jeunes n’avait de lien familial ou relationnel avec le Mozambique, pays lusophone où les combattants djihadistes parlent majoritairement le swahili.

Rassemblés, ces éléments ont caractérisé l’association de malfaiteurs et la préparation de l’acte. Le rapport de synthèse de l’enquête fait état d’une volonté des jeunes de dissimuler leurs intentions : « Nous on va arriver à Pemba [chef-lieu de la province du Cabo Delgado, accessible par avion], écrivait ainsi l’un d’entre eux, pour pas se faire cramer ».

Impossible toutefois de savoir jusqu’où ils auraient pu aller dans l’exécution de leur projet. Le premier interpellé, qui projetait une attaque contre le bal de son lycée, semblait incertain quant à la hijra. Il aurait, selon la défense, fait envoyer un faux document aux autres pour leur faire croire qu’il était surveillé et ne pouvait donc pas partir avec eux.

Ces derniers jugeaient au contraire le départ pour le Mozambique moins risqué qu’un passage à l’acte en France duquel ils tentaient de le dissuader. Par ailleurs, selon les déclarations des membres du couple, ils avaient fini par penser que la Syrie était plus accessible que le Mozambique.

De fait, « les chances d’être accueilli une fois sur place, pour un jeune Français, sont proches de zéro, estime Peter Bofin, chercheur à Acled. Cela ne fonctionne pas comme en Syrie ou en Irak, où il existe des réseaux de recrutement et d’intégration. Il s’agit d’un environnement complètement différent ». Les branches africaines de l’EI sont réputées principalement locales, n’attirant généralement pas de combattants venus de France.

Enfances difficiles, voire violentes

Si l’EI au Mozambique a pu compter jusqu’à 3 000 hommes à son apogée, en 2021, le nombre total de membres sur place est aujourd’hui estimé à 300, selon Acled et l’Organisation des Nations unies. Parmi eux, les combattants étrangers viennent majoritairement de Tanzanie – qui partage une frontière avec le Cabo Delgado – et d’autres pays voisins, d’après M. Bofin, qui suit en détail l’évolution du conflit dans la région.

Le cas de ces jeunes apparaît donc exceptionnel et témoigne de l’importance croissante des contenus liés au Mozambique dans la propagande de l’EI, « pays devenu stratégique pour son rayonnement sur le continent africain, à travers des revendications d’actions violentes visant notamment la population chrétienne et l’armée au Cabo Delgado », comme l’a relevé la DGSI dans un procès-verbal, consulté par Le Monde.

Selon Laurence Bindner, cofondatrice de JOS Project, une plateforme d’analyse de la stratégie de communication des groupes extrémistes, l’EI a déjà adopté une « rhétorique présentant le Cabo Delgado comme un territoire où le djihad aurait abouti et comme un succès stratégique », en particulier dans une vidéo de propagande datée du 11 août 2025.

Les jeunes récemment condamnés ont des « niveaux de radicalisation très différents », explique une source judiciaire. Plusieurs ont reconnu les faits et ont démontré des signes de recul, voire des regrets. Pour certains, déscolarisés, ils avaient en commun de longues heures passées en ligne et peu de proches, surtout depuis leur radicalisation. Les témoignages font aussi état d’enfances difficiles, voire violentes. « Les condamnations prononcées dépendent beaucoup du comportement des jeunes depuis leur interpellation », note une autre source proche du dossier.

Interrogée sur cette affaire et sur l’existence d’autres cas de personnes radicalisées ayant songé au Mozambique, la DGSI n’a pas souhaité fournir plus d’informations. Ils semblent très rares : « Sur les 353 profils de djihadistes français incarcérés pour association de malfaiteurs terroriste que nous avons analysés, je n’ai pas vu passer de velléités concernant le Mozambique », confirme Xavier Crettiez, coauteur avec Romain Sèze de l’étude « Qui sont les djihadistes français ? », publiée en mars 2023 par le ministère de la justice.

Dernièrement, seul un jeune homme tunisien de 27 ans, mis en examen le 11 mai pour « projet d’action violente » contre le Musée du Louvre, est aussi soupçonné d’avoir voulu rejoindre l’EI en Syrie ou au Mozambique.

[Source : Le Monde]