En Tchéquie, une réunion d’Allemands des Sudètes réveille de vieux démons

Les derniers survivants et les descendants de ces populations germanophones expulsées de force de Tchécoslovaquie en 1945 prévoient pour la première fois de tenir leur congrès annuel dans une ville tchèque. L’extrême droite s’insurge.

Mai 20, 2026 - 09:27
En Tchéquie, une réunion d’Allemands des Sudètes réveille de vieux démons
Des participants à une marche intitulée « Tchèques, Allemands et juifs » observent un modèle reduit de la ville de Brno (République tchèque) lors du festival Meeting Brno, le 5 juin 2025. JAKUB ŠNAJDR/MEETING BRNO

Quatre-vingt-un ans après la fin de la seconde guerre mondiale, le sort des millions d’Allemands des Sudètes expulsésdes régions tchèques de Bohême et de Moravie après la défaite du nazisme reste un sujet inflammable en République tchèque. Jeudi 14 mai, la majorité souverainiste et nationaliste au pouvoir à Prague a adopté à la Chambre des députés une résolution « pour exprimer son désaccord » avec l’association des anciens Allemands des Sudètes qui doit organiser pour la première fois son congrès annuel sur le territoire tchèque.

Basée en Bavière, cette association qui regroupe les derniers survivants et leurs descendants doit se retrouver pour une réunion historique à Brno du vendredi 22 au lundi 25 mai. Deuxième ville de République tchèque, Brünn en allemand, était habitée avant la seconde guerre mondiale par une importante population germanophone. Mais en mai 1945, plus de 20 000 habitants allemands ont été forcés au départ par une population tchèque désireuse de se venger du nazisme et des accords de Munich signés avec Hitler en 1938. Environ 1 700 personnes sont mortes dans le cadre de ces « marches de la mort » vers l’Autriche.

Longtemps, la mémoire de ces événements a été enfouie par les dirigeants communistes qui ont pris le pouvoir en Tchécoslovaquie après 1945. Il a fallu attendre le retour de la démocratie, en 1989, et les années 2000, pour que des habitants de Brno commencent à commémorer ces événements en organisant des « marches pour la réconciliation » avec quelques Allemands et leurs descendants. D’abord confidentielles, elles prennent de l’ampleur après la publication du roman Les Exilées de Moravie (Charleston, 2009) de l’écrivaine tchèque Katerina Tuckova. Devenu un best-seller, le livre raconte le destin sensible d’une famille expulsée.

Profondément émus

En 2015, pour les 70 ans de la fin de la seconde guerre mondiale, la mairie de Brno publie pour la première fois une déclaration disant « regretter profondément » ces « expulsions collectives forcées » qui « n’ont touché que marginalement ceux qui avaient activement participé aux crimes nazis ». Dans la foulée, Mme Tuckova fonde avec une poignée de figures de la société civile locale un festival nommé « Meeting Brno » qui a désormais lieu chaque année en mai pour défendre « le dialogue et la compréhension mutuelle » face à des événements manipulés de longue date par les nationalistes des deux côtés.

Auprès du Monde, son cofondateur, Petr Kalousek, revendique « prendre exemple sur ce que les Allemands et les Français ont réussi à faire après leur propre histoire tragique ». Après dix années d’éditions sans trop de remous, il propose pour la première fois en 2025 à la principale association des Allemands des Sudètes de venir organiser son congrès annuel en marge de l’édition 2026 du festival. « Non pas en tant qu’invités et hôtes, mais en tant qu’amis », précise dans son discours ce pro-européen convaincu, devant une assemblée d’Allemands profondément émus.

Si l’annonce est accueillie avec enthousiasme côté allemand, le climat politique s’est brusquement tendu côté tchèque sous l’influence des alliés d’extrême droite du premier ministre souverainiste, Andrej Babis, revenu au pouvoir à Prague en décembre 2025. Chef du parti nationaliste Liberté et démocratie directe, le président de la Chambre des députés, Tomio Okamura, a dénoncé en avril « un congrès d’héritiers du nazisme » et demandé son interdiction lors d’une manifestation ayant rassemblé plusieurs centaines de personnes à Brno.

Discours revanchards

Jeudi 14 mai, sa résolution parlementaire a été adoptée par 73 députés dans un hémicycle déserté par l’opposition pro-européenne, mais avec le soutien du parti souverainiste ANO de M. Babis. Le premier ministre avait initialement affirmé n’avoir rien à reprocher à ce congrès, mais il a changé d’avis sous la pression de ses alliés d’extrême droite. « Cela nous dérange que cela se passe à Brno, et cela nous dérange que l’on ravive de vieilles blessures », a justifié son vice-premier ministre, Karel Havlicek.

Si certaines organisations d’Allemands des Sudètes entretiennent une ambiguïté sur le passé nazi, ce n’est pourtant pas le cas de l’association accueillie à Brno qui a toujours pris ses distances avec les discours revanchards du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) et a fait retirer en 2015 de ses statuts toute revendication de réparations pour les expulsions de 1945. « Les nationalistes font ce qu’on attend d’eux, ils propagent la haine », déplore son président, Bernd Posselt.

Cet ancien eurodéputé du parti conservateur bavarois CSU souligne l’ironie de la situation : alors que Liberté et démocratie directe et l’AfD défendent des positions diamétralement opposées sur les décrets signés en 1945 par le président tchécoslovaque Edvard Benes (1884-1948) pour organiser la confiscation des biens et à l’expulsion des Allemands de Bohême et de Moravie, ils sont actuellement alliés dans le même groupe d’extrême droite au Parlement européen… L’AfD a d’ailleurs critiqué Liberté et démocratie directe pour le vote de cette résolution, qui reste purement symbolique.

M. Posselt compte bien maintenir son congrès à Brno, où sera également présent le président de la CSU et ministre-président de Bavière, Markus Söder. La maire de Brno, Marketa Vankova, a aussi exprimé « son soutien total » au festival. « Le Parlement a le droit de s’accorder sur quelque chose, mais nous avons la chance de vivre dans un pays libre et au sein d’une Union européenne libre où chacun est libre d’organiser un événement », tranche Petr Kalousek, qui s’attend toutefois à la présence de manifestants d’extrême droite.

[Source : Le Monde]