En Irlande du Nord, catholiques et protestants peuvent s’aimer, mais dans l’ombre

« Transports amoureux ». Comment se rencontre-t-on, s’aime-t-on, vit-on en couple ailleurs ? Près de trente ans après la fin du conflit nord-irlandais, la société reste encore divisée entre catholiques et protestants. Si les couples mixtes sont mieux acceptés aujourd’hui, certains sont encore la cible de rejet et d’hostilité.

Fév 20, 2026 - 04:46
En Irlande du Nord, catholiques et protestants peuvent s’aimer, mais dans l’ombre
LOUISE HEUGEL

Jo et Roley McIntyre ont fêté leurs quarante ans de mariage l’année dernière, entourés de leurs quatre enfants et cinq petits-enfants à Ederney, un village en Irlande du Nord. Leur histoire d’amour n’était pourtant pas écrite pour durer. En 1984, quand l’annonce de leurs fiançailles s’ébruite, les amoureux sont menacés de mort. « Un jour, j’ai reçu une enveloppe avec une balle d’arme à feu à l’intérieur et une carte de condoléances pour mon propre enterrement, se remémore Roley, aujourd’hui âgé de 73 ans. Et des amis d’enfance ne m’ont plus parlé pendant des années. »

Le couple est rejeté et intimidé car Roley est protestant et Jo catholique, dans une Irlande du Nord déchirée, depuis la fin des années 1960, par une guerre civile qui oppose les deux communautés. Les catholiques, favorables à la réunification de l’Irlande, se battent contre les protestants, fidèles au Royaume-Uni. Un conflit bien plus politique et identitaire que religieux. « On nous accusait de trahir notre cause ou d’être des espions », souffle Roley. Des accusations qui expliquent pourquoi « certains couples ont dû garder leur relation secrète à tout prix, allant parfois jusqu’à quitter l’Irlande du Nord ou changer de nom », révèle l’historienne Alison Garden. La chercheuse mène depuis 2020 une enquête sur les relations mixtes à l’université Queen’s de Belfast, avec sa consœur Ruth Duffy.

Roley et sa fiancée décident, eux, de se marier malgré tout en 1985, dans l’église catholique de Jo. « Le pasteur de mon village n’était pas autorisé à y entrer, mais il nous a rejoints lors de la fête après l’église. Le pasteur et le prêtre nous ont tous les deux félicités de les avoir réunis et d’avoir eu le courage de surmonter les divisions », raconte Roley. « L’Eglise catholique a longtemps été plus stricte que l’Eglise protestante envers les mariages mixtes, imposant par le décret “Ne Temere” de 1907 qu’ils se déroulent dans une chapelle catholique. Mais ce n’est plus obligatoire depuis le “Matrimonia mixta” de 1970, retrace Alison Garden. A la fin du XXᵉ siècle, certaines paroisses ont mis en place des conseillers pour accompagner ces couples mixtes. »

En 1998, date de la fin du conflit nord-irlandais, seuls 6 % des catholiques et 3 % des protestants avaient un conjoint de l’autre religion, contre 9 % et 6 % en 2024, d’après l’enquête « Northern Ireland Life and Times Survey ». Des chiffres en hausse, certes, mais pourquoi toujours si bas ? « Les écoles et les quartiers sont encore très ségrégués », explique Catherine McNamee, sociologue à l’université Queen’s de Belfast. Dans la plupart des villes nord-irlandaises, les lotissements catholiques sont reconnaissables au premier coup d’œil à leur drapeau irlandais, et les bastions protestants à leur étendard britannique. Et seuls 8 % des enfants étudient dans une école mélangeant les deux communautés.

« Quand on parle de relations mixtes, on observe presque un baromètre de l’acceptation des gens à interagir et à communiquer avec les autres. Les histoires d’amour sont un bon indicateur, parce que ce sont généralement les relations les plus intimes, explique Catherine McNamee. Accepter d’être ami ou collègue d’une personne d’une autre religion est une chose, se marier avec elle en est une autre. » Pour la Northern Ireland Mixed Marriage Association, qui vient en aide à des couples mixtes depuis 1974, ces histoires d’amour « sont sans aucun doute mieux tolérées aujourd’hui, mais certaines familles sont encore la cible d’hostilité et d’exclusion », alerte son porte-parole, Paul McLaughlin.

Un « sectarisme » toujours vif

Pour preuve, fin janvier, à Derry, la maison de Chloe Rutherford, protestante de 28 ans, et Darian Moore, catholique de 33 ans, a été vandalisée. Selon la police, la famille a été visée car elle vit dans un quartier protestant alors que Darian est catholique. Un type de violences appelé « sectarisme » en Irlande du Nord – près de 1 500 incidents et crimes ainsi qualifiés ont été enregistrés par la police nord-irlandaise en 2024, un chiffre divisé par deux en vingt ans. « Ces comportements sont hérités du conflit nord-irlandais, analyse l’historienne Ruth Duffy. Pour beaucoup, son souvenir est toujours une mémoire vivante. »

La mère de Mairghread Watt, elle, a eu très peur quand sa fille, catholique, lui a annoncé s’installer avec son compagnon dans une ville à majorité protestante, Banbridge. « Je n’ai jamais eu aucun problème là-bas », assure Mairghread, qui vit désormais à Belfast, dans un quartier catholique où elle se sent en sécurité. Mais cette mère de 42 ans admet que des difficultés persistent : « On fait attention à ne pas sortir dans certains bars où l’un ou l’autre ne serait pas bien accueilli, pareil pour les clubs de foot. Choisir où habiter, où scolariser nos enfants et même leurs prénoms ont été des décisions plus difficiles à prendre pour nous que pour des couples non mixtes. »

Dès leur première rencontre, Mairghread a tout de suite su que son futur mari était protestant « en raison de son prénom, Nigel, et de sa ville d’origine, Banbridge ». Les catholiques, eux, sont reconnaissables lorsqu’ils portent la bague Claddagh, un symbole d’identité irlandaise et d’amour, composé de mains qui tiennent un cœur couronné. Si la bague, parfois utilisée comme alliance, est portée sur la main gauche et le cœur tourné vers la personne qui la porte, cela signifie que celle-ci est en couple. A l’inverse, si la bague est sur sa main droite et le cœur est dans l’autre sens, à l’envers pour elle, cette personne indique qu’elle est célibataire.

Mairghread en possède une depuis l’enfance par tradition. « Pour moi, on doit se respecter et on peut s’aimer peu importe la religion, et j’essaie de transmettre ces valeurs à mes trois enfants », conclut-elle. « Les relations mixtes sont importantes au regard de l’avenir et de la consolidation de la paix en Irlande du Nord, appuie l’historienne Ruth Duffy. Elles sont la preuve que la coexistence et la réconciliation sont possibles entre des communautés historiquement divisées. »

[Source: Le Monde]