Abdennour Bidar, le philosophe de l’islam à l’abri du bruit
Ce penseur critique des dérives de l’islam politique avait fini par devenir un « bon client » des médias après les attentats de 2015. Il choisit aujourd’hui de poursuivre son action de façon plus discrète à l’inspection générale de l’éducation nationale et en organisant des retraites spirituelles dans la Drôme avec sa compagne, la psychologue Inès Weber. Il vient de publier « L’Islam du cœur ».
Laissant derrière lui l’agglomération de Valence, le monospace d’Abdennour Bidar s’enfonce dans la campagne drômoise. Ici et là, des vaches, quelques moutons, des vignes et des panneaux indiquant la vente directe d’ail ou de picodon, le fromage de chèvre emblématique de la région. Ce vendredi matin de janvier, le philosophe et écrivain arrive de Paris, où il travaille plusieurs jours par semaine, à l’inspection générale de l’éducation nationale.
Dans le TGV, il a avancé sur un prochain ouvrage, qu’il cosigne avec sa compagne et partenaire professionnelle, Inès Weber (Le Témoin. Conseils spirituels aux chercheurs d’éveil, à paraître, en avril, chez Gallimard). Il prépare également la sortie, le 12 février, de son vingtième livre, L’Islam du cœur. (Robert Laffont), une adresse aux « consciences musulmanes » sur la nécessité pour l’islam d’abandonner l’« autodéfense » pour aller vers la « maturité divine ».
Abdennour Bidar, 55 ans, mène toutes ces activités de front, en gardant un œil sur l’éducation de ses deux plus jeunes enfants, encore à l’école, sur la vie de ses trois fils trentenaires (il vient de devenir grand-père pour la première fois) et en restant surtout concentré sur sa pratique spirituelle, qui structure son existence.
Tous les matins et tous les soirs, dans la salle de méditation aménagée dans l’un des bâtiments du Domaine des Tisserands, où il vit depuis trois ans, il s’assoit, jambes croisées et mains ouvertes sur les genoux, égrenant un chapelet, pour une heure de silence. Un air interrogateur se dépose sur son visage. Ses lèvres articulent sans bruit des prières. Diverses mais complémentaires, ses aventures personnelles et professionnelles forment, insiste-t-il, un tout cohérent : l’histoire d’un philosophe érudit, musulman passionné, mystique en quête de sagesse et citoyen engagé dans la réconciliation de l’islam et de la république.
« Je me savais singulier »
Abdennour Bidar est né à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Son prénom (« serviteur de la lumière », en arabe) lui a été donné par sa mère, élevée dans la religion catholique mais convertie dans les années 1960 au soufisme, qu’il décrit comme « la voie initiatique de l’islam qui mène à la connaissance de soi et l’éveil intérieur ». Il grandit à ses côtés, sans lien avec son père biologique.
C’est par le compagnon de sa mère, son beau-père, d’origine marocaine, qu’il côtoie, très jeune, les adeptes du Tabligh Jamaat, ce mouvement radical né en Inde dans les années 1920, une expérience qui le vaccine à tout jamais contre les interprétations religieuses rigides. « Ceux-là sont dans une société parallèle, sans lien avec le présent », résume-t-il aujourd’hui.
Il passe ses jeunes années entre la maison de ses grands-parents maternels, en Auvergne, où il aide son grand-père, communiste, athée et évadé deux fois d’un camp de prisonniers pendant la guerre, à travailler la vigne face au panorama de la chaîne des Puys, et le giron de sa mère. Médecin à Clermont-Ferrand, elle l’initie très tôt à l’étude des textes islamiques, taoïstes, hindous et chrétiens. « Tout mon travail est un prolongement de ce dialogue avec ma mère », dit-il de celle dont il est resté proche.
A l’adolescence, musulman mais pas arabe (il a d’ailleurs, juge-t-il, « un physique passe-partout »), il joue avec passion au rugby sans pour autant se sentir à l’aise dans les « groupes de garçons ». Lui, le « petit muslim français », le « fils étranger », le « rejeton du dehors », comme il se définit dans L’Islam du cœur, décide très tôt de faire de son identité hybride un terreau fertile : « Je me savais singulier et je voulais en faire quelque chose. »
Encouragé par son professeur de philosophie à intégrer l’hypokhâgne du lycée Henri-IV, à Paris, il débarque dans la capitale après le bac. A 19 ans, il intègre l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud en même temps qu’une confrérie soufie. L’ordre musulman mixte devient son « centre de gravité intellectuel et le lieu principal de [s]a sociabilité ». Il y rencontre notamment son grand ami, le musicien et auteur Gérard Kurkdjian, de vingt-deux ans son aîné.
Après avoir longtemps étudié la musique traditionnelle en Inde, il est devenu agent d’artistes et directeur de grands festivals de musiques sacrées. « Abdennour a un engagement personnel très fort dans la spiritualité et aussi une culture académique, philosophique et littéraire très vaste. Ces deux registres s’enrichissent mutuellement. Les personnes qui ont les deux bagages sont rares », note-t-il.
Réinjecter du spirituel
Au tournant des années 2000, Abdennour Bidar s’installe avec son épouse d’alors, elle aussi professeure de philosophie, et leurs trois enfants dans ce qu’il décrit comme « le fin fond de la Corrèze », et l’histoire le rattrape. « Après les attentats du 11 septembre 2001, je me suis dit : “Mon garçon, tu es un jeune prof de philo, personne ne te connaît, mais, avec ta double culture, tu peux être un médiateur culturel, un pont entre ces deux civilisations de l’Islam et de l’Occident, expliquer les choses aux uns et aux autres pour essayer de réduire ce gouffre qui vient de s’ouvrir et qui menace de devenir une guerre de civilisation.” »
Quand il annonce à Gérard Kurkdjian qu’il va « s’engager dans le débat public », son ami le met en garde : « Versées dans le pot commun, les belles idées courent le risque de devenir de la soupe, sans parler des efforts permanents qu’il faut mettre en œuvre pour slalomer entre les incompréhensions et les malveillances. »
Mais Abdennour Bidar, mû par son sens de la « responsabilité », est convaincu de pouvoir se rendre utile. Il rédige une « Lettre d’un musulman européen », qu’il envoie à la revue Esprit. Le directeur de la rédaction, Olivier Mongin, disciple du philosophe Paul Ricœur, l’appelle trois semaines plus tard pour la publier. Sa carrière d’écrivain est lancée. En 2004, il sort son premier livre, Un islam pour notre temps, dans la collection du Seuil « La Couleur des idées ».
« Je me suis tout de suite rendu compte que je pouvais être utilisé et instrumentalisé », dit Abdennour Bidar. Passée à la moulinette du débat d’idées, sa pensée, complexe, court le risque d’être brocardée par certaines voix d’extrême gauche pour sa critique profonde de l’islam politique et instrumentalisé par l’extrême droite, toujours à l’affût d’arguments pour fustiger la religion musulmane…
Mais, loin de le décourager, ce possible écueil le pousse plutôt à persévérer et à préciser sa réflexion. Il publie sept ouvrages dans les onze années qui suivent, avec cette idée que « perdus entre deux périodes de la vie spirituelle de l’histoire de l’humanité, nous nous trouvons dans ce temps d’intervalle qui est très désarçonnant mais aussi très ouvert. » En 2006, il livre son récit des origines dans Self Islam. Histoire d’un islam personnel (Seuil). Paraissent ensuite L’Islam sans soumission. Pour un existentialisme musulman (Albin Michel, 2008), puis Comment sortir de la religion (Les Empêcheurs de penser en rond, 2012).
Soucieux de ne pas se laisser enfermer dans une case, lui qui a consacré sa thèse au philosophe des Indes britanniques et figure de la lutte pour l’indépendance Mohammed Iqbal (1877-1938), sous la direction conjointe du spécialiste d’Hannah Arendt, Etienne Tassin, et du penseur sénégalais Souleymane Bachir Diagne, se réserve le droit d’exprimer la nécessité pressante pour l’Islam de se réformer pour entrer dans la modernité et pour l’Occident de réinjecter du spirituel dans la vie de milliards de personnes désarçonnées par un capitalisme trop matérialiste.
« Critique du système économique »
En novembre 2014, il reçoit avec joie la proposition du directeur de France Culture, Olivier Poivre d’Arvor, de reprendre le programme dominical de la chaîne, « Culture d’islam ». Tout est calé pour la première émission, prévue le 9 janvier 2015, lorsque surviennent les attentats contre Charlie Hebdo. Abdennour Bidar imagine alors en urgence un épisode centré sur l’apaisement des consciences.
Une fois encore persuadé qu’il ne peut pas « ajourner la nécessité de monter au front », il republie un texte rédigé un an auparavant, suite à l’assassinat en Algérie du guide de haute montagne Hervé Gourdel, décapité par un groupe djihadiste affilié à Daesh : une « Lettre ouverte au monde musulman », qui le fera connaître d’un large public.
Diffusé en ligne sur le site du Huffington Post, le texte, lu par deux millions de personnes et traduit dans le monde entier, est repéré par Henri Trubert, cofondateur de la maison d’édition marquée à gauche Les Liens qui libèrent. « Je l’ai trouvé remarquable d’intelligence, de finesse et de tolérance », se souvient-il. Il publiera trois autres de ses livres.
« Nous partageons beaucoup : la passion pour le rugby, le soufisme, les traditions spirituelles orientales, l’amour de la vie et de la bonne chère. Mais aussi une critique générale du système économique et politique actuel, du mercantilisme, du matérialisme et du courant néolibéral en économie. Abdennour a un sens de la justice très fort, qui lui fait voir clairement que le capitalisme est un système morbide et créateur d’inégalités et de chosifications », détaille-t-il.
Approché par des responsables politiques dès les années 2000, Abdennour Bidar n’est encarté dans aucun parti mais a été, entre 2012 et 2016, chargé de mission au ministère de l’éducation nationale pour travailler sur la pédagogie de la laïcité.
En 2013, le président de la République, François Hollande, l’a nommé « personnalité qualifiée » de l’Observatoire national de la laïcité et, à ce titre, il a tenu la plume du groupe de travail qui rédigea la charte de la laïcité à l’école. En 2018, il intègre, à la demande du ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer, le Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République.
Menaces de mort
A partir des attentats du 13 novembre 2015 qui ensanglantent à nouveau Paris, Abdennour Bidar devient l’invité privilégié des médias qui cherchent à pointer les dérives de l’islam. Très exposé médiatiquement, ce rôle finit par le gêner.
« Depuis quelques années, je refuse presque toutes les sollicitations. Je ne veux pas servir l’islamophobie en passant mon temps à parler d’islamisme, donc de l’islam de manière critique. Je suis prêt à le faire quand il le faut, et je le fais chaque fois que nécessaire, mais mon travail fondamental, c’est d’élaborer une autre vision de l’islam, d’en faire une critique créatrice, d’en montrer une image plus profonde sur le plan spirituel et moins dogmatique sur le plan des mœurs. »
De ses coreligionnaires, les écrivains Kamel Daoud et Boualem Sansal, il pense qu’« ils font un travail courageux mais pourraient résister plus fort aux tapis rouges qui leur ont été déroulés dans tous les journaux et sur tous les plateaux à condition qu’ils se focalisent sur l’image noire de l’islam dont une certaine France a besoin ».
Sa parole, volontairement pondérée, et ses déclarations d’amour répétées à sa religion n’ont pas empêché les fondamentalistes de le prendre pour cible. Menaces de mort, courriers anonymes… « Il m’est arrivé d’être abordé par des hommes, à la fin de certaines conférences, qui me disaient en me mettant la main sur le bras : “Tu vas trop loin maintenant.” »
A la prison de Fleury-Mérogis, où il s’est rendu quelques fois pour intervenir dans un programme de déradicalisation, il s’aperçoit que certains détenus connaissent son nom et son travail. « Pour eux, j’étais un traître », soupire-t-il. Invité à parler de Mohammed Iqbal (qui appartenait au courant libéral de l’islam) en Egypte et au Pakistan il y a quelques années, il en a été découragé par le ministère des affaires étrangères français, qui lui a dit ne pas pouvoir garantir sa sécurité sur place.
Il se désole que son travail sur l’islam ne soit pas traduit en arabe et rendu accessible dans les pays musulmans : « Ça ne veut pas dire que tous les habitants y sont dogmatiques ou dans l’orthodoxie… Beaucoup de consciences prennent une liberté de fait, mais ça ne devient jamais une liberté de droit. »
« Dialogue entre les sagesses »
Cette année 2015 marque un tournant dans la vie publique d’Abdennour Bidar, mais aussi dans son itinéraire personnel. Après vingt années passées à enseigner la philosophie à des lycéens, puis à des étudiants de premier et second cycles, il est désormais maître de conférences à l’université Lyon-I en parallèle de ses missions pour le ministère de l’éducation nationale et cherche de nouveaux moyens d’agir. Il fonde avec la productrice Fabienne Servan-Schreiber l’association Fraternité générale, qu’ils espèrent transformer en mouvement citoyen d’ampleur, sans succès probant.
Et puis, « un jour, je reçois un mail d’une certaine Inès Weber, qui souhaite me rencontrer », se souvient-il. Leur connivence intellectuelle est immédiate : elle, 28 ans, fille de l’homme politique socialiste Henri Weber et de Fabienne Servan-Schreiber (qui n’y est, précise-t-elle, pour rien dans leur rencontre), est psychologue et s’intéresse aux jeunes radicalisés. Au lendemain des attentats, elle cherche « des moyens de [s]e rendre utile ».
En écoutant Abdennour Bidar dans les médias, elle a compris que « la radicalisation est liée au désert de sens de notre société matérialiste, qui a évacué les grandes questions existentielles en les reléguant à la sphère privée et du coup hors du vivre-ensemble ».
Six mois après leur rencontre, en juillet 2015, Inès Weber et Abdennour Bidar créent l’association Sésame, aujourd’hui au cœur de leur existence. « Comme auteur, penseur, philosophe et professeur, j’étais souvent seul. Inès m’a ouvert sur l’idée de créer quelque chose qui serait fondé sur le collectif, la rencontre, le partage et le dialogue entre les sagesses d’Orient et d’Occident », dit-il.
Ils organisent à Paris des journées thématiques, puis en 2017 des séjours au centre d’enseignement et de retraite spirituelle Les Candelles, au cœur de la garrigue provençale, avant d’investir Le Domaine des Tisserands, dans la Drôme. Plusieurs fois par an, ils accueillent des groupes d’une douzaine de personnes de tous âges, origines, milieux sociaux et de toutes confessions, désireux de méditer sur la place du spirituel dans leur vie.
« Il y a dans notre société énormément de gens de culture musulmane qui sont profs, pompiers, plombiers et n’en ont rien à faire de l’islamisme. La religion est une composante de leur identité et ils ont envie d’y réfléchir de façon intelligente, approfondie et personnelle, sans obéir au dogme », plaide Abdennour Bidar.
Dans chaque pièce de leur demeure, les bibliothèques regorgent de textes classés par religion. Hindouisme, bouddhisme, christianisme, islam, judaïsme… Les canons de la philosophie occidentale, comme Hegel, Kant ou Bergson, n’occupent qu’une place limitée, conforme, insiste le philosophe, à leur importance relative dans le spectre des sagesses mondiales.
Inès Weber, de culture juive, a découvert au contact d’Abdennour Bidar ce « continent des spiritualités du monde » auquel elle n’avait pas eu accès : « C’était comme si j’avais été confinée à une petite pièce et que je découvrais une maison plus vaste. Ça a changé mon rapport à la vie. »
Une forme de retrait
Dans un contexte de tensions politiques, religieuses et sociales grandissantes, Abdennour Bidar, auquel le statut de haut fonctionnaire offre « une stabilité financière », semble avoir opté pour une forme de retrait : moins présent dans les médias, il consacre son énergie à la rédaction de ses livres et au centre Sésame.
Son engagement public passe par son travail pour l’éducation nationale et ses plus de 6,2 millions de collégiens et de lycéens et par ses prises de position, notamment dans les tribunes du Monde, pour dénoncer les « massacres » du Hamas en Israël et de l’Etat hébreu contre les civils de Gaza en avril 2024, ou encore pour mettre en garde contre la « bête immonde » de l’extrême droite au lendemain des élections législatives en France en juillet de cette même année.
L’association Sésame est à but non lucratif, et aux deux bâtiments qui servent de gîte et proposent une vingtaine de couchages sera bientôt ajouté un troisième, dont la rénovation vient de commencer (le prix du séjour de retraite spirituelle en pension complète varie de 75 à 150 euros par jour environ). Sur le domaine, trois chevaux, des poules, des canards, un chat et trois vaches apportent au lieu un « supplément de vie ».
« Les parents de ma mère étaient des paysans et je me suis toujours dit que je ferais peut-être un petit élevage, à la retraite. J’aime la force tranquille des vaches. Je les regarde, je les nourris, je les change de pâture… » Entre la contemplation et l’engagement, le désir de parler au plus grand nombre et le choix d’éveiller les consciences une à une, Abdennour Bidar marche sur une crête, toujours en quête d’équilibre.
[Source: Le Monde]