Emmanuel Macron dénonce « l’hydre antisémite », qui ne « cesse de progresser »

Le chef de l’Etat, vingt ans jour pour jour après l’assassinat d’Ilan Halimi, a prononcé, vendredi, un discours dans lequel il dit son souhait de voir instaurée « une peine d’inéligibilité obligatoire » pour les élus condamnés en cas d’« actes et propos antisémites, racistes et discriminatoires ».

Fév 15, 2026 - 14:07
Emmanuel Macron dénonce « l’hydre antisémite », qui ne « cesse de progresser »
Emmanuel Macron et son épouse, Brigitte Macron, commémorent les vingt ans de la mort d’Ilan Halimi, en présence de sa sœur et de ses neveux, à l’Elysée, le 13 février 2026. BERTRAND GUAY / VIA REUTERS

Vingt ans jour pour jour après l’assassinat d’Ilan Halimi, jeune homme de confession juive âgé de 23 ans torturé à mort en 2006 par le « gang des barbares », Emmanuel Macron a saisi une pelle, vendredi 13 février, dans les jardins de l’Elysée, pour planter en sa mémoire un chêne sessile, qui peut vivre jusqu’à 1 000 ans. Un geste symbolique face à la « barbarie antisémite » qui n’a, en vingt ans, « cessé de se régénérer », a déploré le chef de l’Etat, lors d’un discours prononcé quelques minutes avant.

Dans cette allocution, à la tonalité politique, le président de la République a souligné un antisémitisme renouvelé, et la responsabilité de l’islamisme, de l’extrême droite et de l’extrême gauche. « Oui, en vingt ans (…) l’hydre antisémite n’a cessé de progresser. Prenant sans cesse des visages nouveaux », a constaté Emmanuel Macron. Avant de citer tour à tour « l’antisémitisme islamiste », « l’antisémitisme d’extrême gauche (…) qui le dispute à celui de l’extrême droite et ses clichés sur la puissance et la richesse », « l’antisémitisme qui utilise le masque de l’antisionisme pour progresser à bas bruit » et « l’antisémitisme numérique ».

« Toutes ces expressions contemporaines de l’antisémitisme qui se recomposent et se combinent avec ses formes plus anciennes rendent possible l’inacceptable banalité du mal », a lancé le président de la République, avant d’annoncer que « le gouvernement et le Parlement travailleront à un renforcement de la pénalisation des actes antisémites et racistes ».

Il a également dit son souhait de voir instaurée « une peine d’inéligibilité obligatoire » pour les élus condamnés en cas d’« actes et propos antisémites, racistes et discriminatoires ». « Aujourd’hui, la loi permet aux magistrats de prononcer une telle peine complémentaire dans les cas de provocation à la haine, mais à ma connaissance, dans les faits, ils ne l’ont fait que très très rarement », explique l’avocat Sacha Ghozlan, ex-président de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF).

L’influence de l’affaire Epstein

Cette cérémonie d’hommage s’inscrit dans un contexte particulièrement tendu. Les actes antisémites ne cessent d’augmenter depuis les attaques terroristes perpétrées par le Hamas le 7 octobre 2023 en Israël – ils représentent un peu plus de la moitié des actes antireligieux recensés en 2025, soit 1 320, selon les statistiques du ministère de l’intérieur publiées le 12 février.

En sus, la haine antisémite se déchaîne à nouveau sur les réseaux sociaux à la suite de la publication, le 30 janvier, par le département de la justice américain de plus de trois millions de pages sur l’affaire Jeffrey Epstein, un scandale de trafic sexuel et de trafic d’influence aux répercussions mondiales. « Avec les “Epstein files”, les complotistes croient enfin tenir le grand complot mondial juif qu’ils attendaient, c’est leur biais de confirmation », se désole Yossef Murciano, le président de l’UEJF.

Pour Yonathan Arfi, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), l’affaire Epstein « libère un complotisme consubstantiel à l’antisémitisme et légitime la parole antisémite », analyse-t-il, évoquant par ailleurs les messages de haine reçus par le CRIF depuis la diffusion des documents. « C’est un terrain de dingue pour les complotistes et les antisémites », souligne Yossef Murciano. Pour Rudy Reichstadt, fondateur de Conspiracy Watch, lui-même destinataire de nombreuses menaces et invectives à la suite de ses prises de parole sur le sujet, « avec l’affaire Epstein, un nouveau pallier est encore franchi dans la libération de la parole antisémite ».

« Attaque intolérable »

L’annonce du chef de l’Etat sur sa volonté de rendre inéligible les personnes jugées coupables d’« actes et propos antisémites, racistes et discriminatoires » intervient quelques jours après la publication de messages sur les réseaux sociaux de personnalités politiques qui ont suscité un vif émoi au sein de la communauté juive.

Ainsi, le 4 février, la députée européenne « insoumise » Rima Hassan a ciblé un journaliste du Parisien qui a signé un article intitulé « Jeffrey Epstein, la piste russe » : « @robinkorda a signé ce papier. Pour mieux nous faire oublier la piste du Mossad », a-t-elle écrit sur X (6 000 likes et près de 400 commentaires), donnant du crédit à la thèse affirmant que Jeffrey Epstein travaillait pour les services de renseignement israéliens. Puis, s’adressant toujours à ce même journaliste : « Vous êtes payé combien pour mentir et désinformer ? » Et d’ajouter, dans un autre message : « Tapez “Israël” puis “génocide” sur le compte de Robin Korda. »

Trois jours plus tard, la Société des journalistes du Parisien publiait un communiqué pour soutenir son confrère, « cible d’une attaque intolérable » : « Cet appel à peine déguisé au lynchage en ligne a été reçu 5/5 par des propagateurs de haine, qui ont, dans les heures qui ont suivi, envoyé à notre confrère des dizaines de messages d’une violence inouïe, pour beaucoup à caractère antisémite, et pour certains des appels au meurtre », détaille le communiqué. Et de dénoncer une « tentative d’intimidation » et un « déclenchement de violence susceptible de faire l’objet de poursuites judiciaires ».

Toujours le 4 février, la députée européenne « insoumise » a publié une photo de Jeffrey Epstein portant un sweat-shirt avec l’inscription « Israel Defense Forces » (12 000 likes). Dans la foulée, en commentaire d’un « flash info » d’un compte militant propalestinien titrant « Dossier Epstein, les coordonnées de Bernard-Henri Lévy figurent dans les dossiers », elle écrit : « Oh quelle surprise ! » (10 000 likes et plus de 500 commentaires, dont beaucoup dénoncent la nature antisémite de son propos). Rien, pourtant, dans les documents déclassifiés, ne permet de nourrir l’idée d’une proximité entre « BHL » et Jeffrey Epstein.

Galaxie complotiste

Deux jours plus tard, c’est la députée « insoumise » de Paris Danièle Obono qui embrayait en ciblant une séquence diffusée sur Franceinfo et consacrée aux relations que le pédocriminel américain entretenait avec certains oligarques russes : « Bonsoir Franceinfo, je me permets de signaler une petite erreur dans votre message et votre bandeau. Vous avez mal orthographié “Israël”. De rien », écrit-elle. Une manière, là encore, de sous entendre que le reportage souhaite détourner l’attention du public en épargnant Israël.

L’affaire Epstein a également nourri les discours antisémites dans leurs canaux habituels d’extrême droite. Lundi 9 février, toujours sur X, l’idéologue d’extrême droite Alain Soral, plusieurs fois condamné pour antisémitisme, écrivait : « L’affaire Epstein nous démontre une chose très clairement : c’est qu’il existe au sommet du monde occidental une mafia juive suprémaciste et raciste doublement délinquante sur le plan financier et sexuel. Osez dire le contraire… ». Le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a saisi la justice et effectué un signalement auprès de la procureure de Paris.

Face à ce « déchaînement de haine », l’historien spécialiste de l’antisémitisme Marc Knobel évoque la « fusion » de plusieurs imaginaires complotistes « saturés d’antisémitisme » : « antimédias, antiélites, antiaméricanisme, antisioniste radical, conspirationniste. Et tous renvoient à l’idée qu’Israël ou “les Juifs” seraient derrière toute cette affaire ».

La galaxie complotiste s’est engouffrée dans ce scandale, en France comme ailleurs, certains allant jusqu’à déclarer Jeffrey Epstein toujours en vie, caché en Israël, photo générée par l’intelligence artificielle à l’appui, montrant le criminel vieilli et barbu. Certaines publications atteignent plusieurs millions de vues sur les réseaux.

[Source: Le Monde]