Xavier Dolan, cinéaste : « D’où vient l’idée que les artistes devraient “rester en dehors de la politique” ? »

Une controverse agite l’actuelle édition de la Berlinale, qui se déroule jusqu’au 22 février. Lors de leur conférence de presse inaugurale, les membres du jury ont refusé de commenter la situation palestinienne, leur président, Wim Wenders, arguant que le cinéma devait « rester en dehors de la politique »

Fév 20, 2026 - 04:46
Xavier Dolan, cinéaste : « D’où vient l’idée que les artistes devraient “rester en dehors de la politique” ? »
Xavier Dolan, à Paris, en juin 2024. VIANNEY LE CAER/INVISION/AP

L’idée que les artistes n’ont pas les connaissances requises ou l’expérience valable pour se prononcer sur des questions sociétales ne date pas d’hier. Mais les récents appels à leur censure par des personnalités publiques et politiques, la controverse de la Berlinale ou l’aveu même de certains artistes de vouloir faire un « art apolitique », signalent l’urgent besoin d’une réflexion renouvelée sur la valeur ou la crédibilité des artistes-citoyens.

Après la parution, en 2022, d’un article dans la presse espagnole m’attribuant des citations inventées de toutes pièces sur la valeur de l’art, justement, l’ironie d’écrire aujourd’hui ce billet ne m’échappe pas plus qu’elle ne me décourage de vouloir participer à cette réflexion, bien au contraire.

Pour revenir à la base, « politique » vient du grec ancien politikos : « relatif au citoyen, à la cité ». Dans la Grèce antique, le terme désignait tout ce qui concerne la vie collective de la cité, les affaires communes aux citoyens, l’organisation de la communauté, les décisions collectives sur le bien commun. Dans sa Politique, Aristote définit l’être humain comme zôon politikon – un « animal politique », c’est-à-dire « un être fait pour vivre en communauté organisée ». Dans cette logique, tout art est fondamentalement politique, donc, et sans qu’il ait à prendre parti, il participe à l’avancement, à l’entretien et au soin de la communauté, au maintien du lien social.

Alors d’où vient l’idée que les artistes devraient rester en dehors de la politique ?

Au sujet du rejet systématique que vivent ceux, mal avisés, qui s’aventurent sur le terrain politique, la philosophe anglaise Miranda Fricker parlerait d’une « injustice testimoniale », qui survient « lorsqu’un préjugé conduit un auditeur à dévaluer la crédibilité de la parole d’un locuteur ». La décrédibilisation de la parole des artistes est elle-même issue d’un préjugé identitaire : le stéréotype de l’artiste « naïf » – émotif, idéaliste, détaché des « réalités » pratiques, intello, rêveur. Ce préjugé disqualificatif dévalue la capacité des artistes à témoigner sur les questions politiques simplement parce qu’on les perçoit comme « sensibles plutôt que rationnels, créatifs plutôt que pragmatiques ».

Leur témoignage n’a donc aucune valeur.

Hypothétiquement, Emma Watson n’aurait aucune légitimité dans sa défense des droits des femmes trans, parce qu’elle n’a jamais éprouvé la misogynie du XXe siècle comme l’ont éprouvée des femmes plus âgées – femmes dont le féminisme passé peut paraître minoré par le féminisme actuel de Watson (alors qu’il est simplement perpétué, renforcé et évolutif). Billie Eilish n’aurait pas non plus la crédibilité testimoniale nécessaire pour témoigner des réalités vécues par les victimes de la milice paramilitaire ICE, comme elle l’a fait lors des Grammy Awards, le 1er février.

« Fermer sa gueule »

On pourrait arguer qu’elles sont toutes deux multimillionnaires et « déconnectées » des réalités brutales des femmes de classe moyenne et de la précarité migratoire. En tant qu’humaines, elles n’ont pas le vécu requis pour se prononcer, et en tant qu’artistes elles sont politiquement incultes. Selon l’intraitable milliardaire Kevin O’Leary, il s’agit du « b.a.-ba du show-biz » : Eilish aurait dû « fermer sa gueule » et « divertir » – car c’est bien là, d’un bout à l’autre du spectre, l’essence de la vocation d’artiste.

A la Berlinale, lors de la conférence de presse du film finlandais Nightborn, d’Hanna Bergholm, le journaliste allemand Tilo Jung a demandé à l’équipe du film son opinion sur les artistes qui mettent leur voix au service de bonnes causes. Ilja Rautsi, coscénariste, avait ceci à répondre : « Je crois qu’il peut être sain de créer une forme de pression ou d’informer simplement les gens sur ce qui se passe dans le monde, et sur le mal qui sévit en Ukraine, ou sur le génocide en Palestine. »

A cette affirmation, la réalisatrice finlandaise Hanna Bergholm a ajouté : « Chaque film ne peut toucher à tous les sujets du monde et n’a pas à le faire. Mais en tant qu’humains d’âge adulte, je crois que nous avons la responsabilité de dénoncer la violence et l’injustice, parce que garder le silence est aussi un choix. Plus particulièrement, il importe aussi de ne pas dire à nos collègues artistes de ne pas prendre la parole. »

C’est un béant abîme qui sépare ce discours de celui de Wim Wenders ou de la productrice polonaise Ewa Puszczynska, sondés quelques jours plus tôt sur les mêmes enjeux. Wenders, lors de la conférence du jury ayant mis le feu aux poudres, a dit : « Nous devons rester en dehors de la politique (…). Nous sommes le contraire de la politique. Nous devons faire le travail du peuple, pas le travail des politiciens. »

L’écrivaine indienne Arundhati Roy s’est retirée du festival à la suite de cet énoncé et s’est exprimée dans un communiqué : « Entendre dire que l’art ne devrait pas être politique est renversant. C’est une façon de fermer une conversation sur un crime contre l’humanité, alors qu’il se déroule devant nous en temps réel. »

Mais d’autres artistes présents à l’événement auront moins vivement réagi. Ce mardi 17 février, Ethan Hawke disait, au sujet d’une lettre signée par ses pairs (notamment Tilda Swinton, Adam McKay et Javier Bardem) en réponse à la posture de l’administration du Festival de Berlin dans cette affaire, qu’il gardait un souvenir amer de l’animosité qu’avait suscitée une de ses prises de position dans le passé, et préférait s’abstenir de répondre à une question qu’il soupçonnait « partisane ».

Fissurer le statu quo

Neil Patrick Harris, interrogé à la suite de la conférence de presse du jury de Wenders, disait, la semaine dernière, vouloir que son « art soit apolitique ».

Les artistes ont le droit de renoncer à leur propre pertinence analytique et de se garder de commenter l’état du monde. Ils évitent ainsi de fragiliser, par des prises de position au demeurant privées, leur propre écosystème.

Pour autant, dans ce cas-ci, la réussite et la visibilité dans l’industrie hollywoodienne de Patrick Harris, un acteur ouvertement gay ayant interprété dans How I Met Your Mother Barney Stinson, un personnage d’hétérosexuel consommé, est un acte politique en soi – revendiqué a posteriori comme apolitique, mais politiquement agissant nonobstant.

Outre sa dépréciation de la politisation inhérente de l’artiste-citoyen, Wenders dit que les cinéastes doivent « faire le travail du peuple ». Or, si le travail du peuple exclut la politique, qui sont, aujourd’hui, les politiciens veillant activement au bien commun du peuple ? Leur travail, de Minneapolis à Khan Younès, à Gaza, par exemple, peut-il se passer de la politisation des citoyens, artistes ou non ? Enfin, qui sont les personnes pouvant dénoncer l’injustice lorsque les politiques élus échouent à le faire ou s’y refusent ?

Les artistes-citoyens – animaux politiques, eux aussi –, dont la voix est entendue, lue, vue en raison de leur audience, le peuvent et l’ont toujours fait.

Et plus encore : les artistes ont, historiquement, développé des cadres de compréhension et d’interprétation de certaines réalités avant même qu’elles n’existent dans le langage courant : Les Raisins de la colère, de John Steinbeck (la dignité et les droits des travailleurs migrants), Le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir (la distinction entre sexe biologique et genre comme construction sociale), Do The Right Thing, de Spike Lee (la violence policière raciale, les tensions urbaines interethniques), ou Philadelphia, de Jonathan Demme (la discrimination liée au VIH, l’homophobie systémique), ont créé des ressources herméneutiques avant que le discours politique dominant ne dispose des concepts nécessaires pour articuler ces réalités sociales.

Ces artistes-là ne se sont pas simplement exprimés politiquement, ils ont activé des mécanismes inédits de pensée et contribué au progrès. Ces contributions, mal reçues dans l’immédiat, sont souvent étrillées par les autorités critiquées ; on accuse les artistes de « faire de la propagande », d’être « trop politiques », précisément parce qu’ils introduisent des cadres interprétatifs qui bousculent les a priori et fissurent le statu quo, ébranlent les infrastructures naturalisées et déstabilisent les élites.

Si « politique » veut encore dire, étymologiquement, « ce qui concerne la vie collective de la cité », alors le cinéma, pour ne citer que la forme exercée par Wim Wenders, en tant qu’art collectif constructeur de sens commun, est intrinsèquement politique. Et dire aux artistes de « rester hors de la politique » revient à leur dire de ne pas participer à la construction du sens collectif, et donc de ne pas penser.

L’art rend visible et rend la vue

Pour certains artistes-citoyens, comme Patti Smith, Mark Ruffalo, Spike Lee, Susan Sarandon ou Liam Cunningham, prendre la parole est, au-delà du droit acquis, un devoir − dans certains cas, il s’agit même d’un destin. Pour eux – pour moi aussi –, se taire, penser que notre éducation, notre situation, notre métier n’ouvrent pas droit à la parole politique, c’est perdre sa voix. C’est renoncer à l’absolue nécessité du dialogue.

Dans une époque de surdité et d’aveuglement, l’art impose l’écoute de la communauté. Il la rend visible et, en même temps, lui rend la vue. Il illustre ses griefs, ses complaintes, pose pour elle ses questions, en cherche les réponses à coups de peintures, de chants et d’images. Il organise et tend au bien, au soin de la société. Il n’a jamais été et ne sera jamais – au grand dam des faux dieux, des élus égocentriques et des bandits qu’il affiche et dénonce – apolitique.

L’art vient du peuple et appartient au peuple. C’est aussi pour cette raison, et en raison de ce bail tacite entre lui et l’humanité, qu’il a toujours survécu aux modes, après les avoir créées, et au temps.

On se souviendra pour un moment de cette dernière semaine comme d’un triste attentat − un autre − à la liberté d’expression des artistes, issu davantage d’un rebranding maquillant l’intenable inconfort collectif face à la mise en morceaux du droit international et l’indécence impunie des tyrans au pouvoir.

Leur prochain outrage défraiera bientôt la chronique et reléguera cette bévue berlinoise au second rang des kiosques. On oubliera vite.

[Source: Le Monde]