Un an après avoir été mise dehors, la France revient au Tchad
La visite du président Mahamat Idriss Déby à l’Elysée, fin janvier, a acté la réconciliation entre Paris et N’Djamena, un an après le départ des soldats français du Tchad. Les projets de coopération comprennent un discret volet militaire.
A part un vieil emblème de l’opération « Barkhane » dont la peinture s’écaille sur un mur, difficile de percevoir trace de l’ancienne présence française sur la base aérienne du sergent-chef Adji-Kosseï, la zone militaire de l’aéroport de N’Djamena. En cette mi-février ensoleillée, un équipage russe et des soldats tchadiens font tranquillement débarquer quelques passagers d’un avion de transport de troupe. Plus loin, sur le tarmac, des hommes en treillis s’activent entre deux hélicoptères militaires floqués de la cocarde bleue, jaune et rouge tchadienne.
Des décennies durant, cette vaste emprise a été l’une des principales bases permanentes de l’armée française en Afrique. Une de ses places fortes, qui lui servait de plaque tournante pour ses opérations extérieures sur le continent – telle « Barkhane », donc, menée à travers cinq pays du Sahel entre 2014 et 2024.
Ce dispositif militaire français historique au Tchad, imposé en 1900 par une expédition coloniale et perpétué malgré l’indépendance du pays, en 1960, a pris fin le 30 janvier 2025. Ce jour-là, le dernier contingent des quelque 1 000 soldats français jusqu’alors basés dans le pays le quittait à l’abri des regards, après que la France a été brusquement sommée de les retirer par le président Mahamat Idriss Déby.
Un an plus tard, le retour de soldats français à N’Djamena, hypothèse qui paraissait impensable il y a encore quelques semaines, paraît de nouveau envisageable. Le 29 janvier, le maréchal tchadien a été reçu par Emmanuel Macron à l’Elysée. Les deux hommes, brouillés depuis le renvoi de l’armée française du Tchad, ne s’étaient plus revus depuis le dernier Sommet de la francophonie, organisé début octobre 2024 à Paris et Villers-Cotterêts (Aisne).
Première brèche
De l’avis général, leurs retrouvailles se sont globalement bien passées. « Ils se sont dit les choses franchement. Il faut maintenant que les Français montrent plus d’égards et moins d’arrogance qu’auparavant », estime un ministre tchadien sous couvert d’anonymat. Durant cet entretien d’environ une heure, soigneusement préparé en amont par leurs équipes diplomatiques, ils ont convenu de transformer – et d’assumer publiquement – leur coopération bilatérale, en lui donnant un tour davantage économique et social que sécuritaire. Un forum d’affaires France-Tchad, organisé avec le Medef international, est notamment prévu en avril à Paris.
Les questions sécuritaires n’ont pas été éludées pour autant. Et pour cause : elles demeurent cruciales pour le Tchad, pays entouré de voisins fragiles dont un, le Soudan, est plongé dans une guerre civile dévastatrice qui déborde sur son territoire. Dans cet environnement régional instable, Mahamat Idriss Déby se cherche des partenaires fiables.
Avec Emmanuel Macron a donc été évoquée la possibilité que la France puisse fournir un appui en renseignement et dispenser des formations aux forces tchadiennes. Ce qui, de fait, supposerait un retour de militaires français au Tchad. « Nous avons des besoins en matière de renseignement et de surveillance. Si la France est disposée à nous les apporter – et elle semble l’être –, tant mieux. Si elle ne l’est pas, nous irons demander ailleurs », poursuit le ministre précité.
Entre les deux pays, une première brèche était survenue en juillet 2024, après l’annonce de l’ouverture d’une enquête préliminaire par le Parquet national financier pour détournement de fonds publics et recel à l’encontre de Mahamat Idriss Déby, officiellement élu président deux mois plus tôt. Selon Mediapart, cette procédure sur ces soupçons de biens mal acquis porte sur plus de 900 000 euros dépensés à Paris en vêtements de luxe ainsi que sur le patrimoine immobilier de la famille Déby en France, estimé à environ 30 millions d’euros.
Une gifle
« Le président a très mal pris cette affaire. Il est un chef d’Etat étranger, pas un sous-préfet français. Au nom de quoi la justice française peut-elle ouvrir une enquête contre lui ? », s’agace un officier supérieur proche du président Déby.
Dans ce climat de tension, une visite de Jean-Noël Barrot à N’Djamena, le 27 novembre 2024, a fait office de détonateur. Selon plusieurs sources officielles tchadiennes, le ministre français des affaires étrangères, alors en tournée sur le continent, se serait imposé plutôt qu’il n’a été convié, le tout à la veille de la fête de la proclamation de la République. Il a malgré tout été reçu par Mahamat Idriss Déby, avec lequel les échanges ont été froids.
Quelques heures plus tard, le jet de M. Barrot venait de décoller de N’Djamena quand le gouvernement tchadien annonçait la rupture des accords de défense avec la France et le renvoi de ses soldats basés dans le pays. Une gifle, que personne côté français, à commencer par le ministre des affaires étrangères sur place, n’avait vu venir.
A Paris, cette décision, mais surtout la manière dont elle a été appliquée, a suscité la colère. Sous pression, les militaires français ont été contraints de faire leurs paquetages à la hâte, en moins de trois mois. Mi-mars 2025, un mois et demi après leur départ, Marine Le Pen, la cheffe de file du Rassemblement national (RN), s’est rendue au Tchad. Elle a été conviée par Mahamat Idriss Déby dans son fief familial d’Amdjarass, dans le nord-est désertique du pays.
Un dialogue jamais rompu
« C’était uniquement un coup de communication. Le président l’a reçue dans le seul but d’embêter Emmanuel Macron. Il l’a poliment écoutée se plaindre de ses déboires judiciaires en France puis il l’a raccompagnée vers la sortie », raconte un collaborateur du chef de l’Etat.
En parallèle, le Tchad s’est tourné vers d’autres partenaires, à commencer par les Emirats arabes unis, qui l’appuient financièrement, ou la Turquie, qui lui fournit des drones armés. La France, elle, se fait la plus discrète possible. Si ses militaires sont partis, la coopération civile se poursuit.
Le dialogue avec les dirigeants tchadiens n’est jamais rompu, contrairement à ce qui a pu se passer avec les juntes au pouvoir au Mali, au Burkina Faso et au Niger. « Les Français ont toujours veillé à maintenir des relations cordiales, en faisant très attention à ce qu’ils faisaient ou disaient », témoigne un autre ministre tchadien.
De l’autre côté de la frontière, au Soudan, la situation continue à se détériorer. Malgré les démentis officiels et répétés par les dirigeants tchadiens, qui affirment que leur pays est neutre dans la guerre civile ravageant leur voisin, Mahamat Idriss Déby est régulièrement accusé – y compris par des rapports de l’ONU – d’appuyer aux côtés des Emirats arabes unis les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », face à l’armée régulière du général Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane.
Besoin de réassurance militaire
Ces soupçons suscitent des tensions croissantes au sein de la communauté zaghawa, présente dans les deux pays, et dont M. Déby est en partie issu. Certains de ses membres, qui constituent l’épine dorsale de l’appareil sécuritaire tchadien, ne supportent pas que leur pays puisse soutenir ces paramilitaires arabes qui massacrent leurs frères au Soudan. « Le président est fragilisé. Une grande majorité de la communauté zaghawa le voit désormais comme un danger », dénonce un haut gradé tchadien.
Pour N’Djamena, où les pouvoirs se sont faits et défaits au gré des rébellions, le besoin de réassurance militaire est donc pressant. Mahamat Idriss Déby, qui avait perdu confiance en la France, a finalement été convaincu par certains de ses proches francophiles de se rabibocher avec ses anciens partenaires privilégiés. « Nous avons besoin d’alliés. Il n’y a pas d’ami éternel ni d’ennemi éternel, il n’y a que des intérêts éternels. Et, aujourd’hui, nous pensons que la France peut nous aider à préserver nos intérêts », poursuit le haut gradé précité.
Si les discussions n’en sont qu’aux prémices, et qu’elles seront probablement lentes et très progressives, le principe de remettre sur pied une discrète coopération militaire semble acté. Le général Pascal Ianni, à la tête du commandement français pour l’Afrique, prévoit de se rendre prochainement au Tchad. Tout un symbole : le 30 janvier 2025, c’est lui qui avait symboliquement remis les clés de la base du sergent-chef Adji-Kosseï au général Abakar Abdelkerim Daoud, chef d’état-major général des armées tchadiennes.
[Source: Le Monde]