Insalubrité, précarité, point de deal : au cœur de Marseille, plongée dans le quotidien des habitants de Bel Horizon, pris au piège de leur tour

Des décennies durant, ses occupants ont aimé vivre à Bel Horizon. Cet ensemble de 19 étages, édifié dans le centre de Marseille dans les années 1950, est aujourd’hui la copropriété privée la plus endettée de la ville. Depuis plus de dix ans, la tour sombre dans la précarité et le trafic de drogue, qui y a fait son premier mort en novembre.

Fév 19, 2026 - 04:12
Insalubrité, précarité, point de deal : au cœur de Marseille, plongée dans le quotidien des habitants de Bel Horizon, pris au piège de leur tour
THÉO GIACOMETTI POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Prisonnier des cordes à linge au deuxième étage de la tour Bel Horizon, à Marseille, un gros ours en peluche semble dépité d’avoir échoué là. Au quatrième étage de la façade ocre et rapiécée, un store vert lutte contre les bourrasques. A la même fenêtre, suspendus à un câble, deux paires de baskets, des tee-shirts noirs et roses, ainsi qu’une cohorte de culottes affrontent le mistral-baston de janvier.

Personne ne délivrera ces vêtements du vent. Le soir de Noël 2025, la mère de famille de cet appartement est tombée dans le vide, a rebondi contre les volets désormais tordus des niveaux inférieurs, pour finir au sol sous « une bâche blanche », se souvient Josselin, un agent de sécurité de 45 ans venu ce soir-là aider sa mère malade dans la tour où il a grandi. Stupéfié par les balises mises en place par la police et par la présence des camions de pompiers, il a tenté de protéger son fils de 2 ans, qu’il tenait par la main, de cette scène.

Dans l’escalier de l’immeuble, à côté du logement du quatrième, donc, des inscriptions blanches sur les murs jaunes : « Pas la nuit fils de pute » et « Ferme les fenêtres, dernier avertissement après je casse tout » menacent le bruyant Bilal, l’homme qui vivait là. Sur la porte d’entrée, du gros ruban adhésif rouge portant les mentions « police nationale »et « scellé ne pas ouvrir » maintient une étiquette cartonnée à plusieurs cases. Nature de l’infraction : meurtre par conjoint. Affaire : contre Bilal B. Contenu du scellé : appartement de la victime. « Traces de lutte dans l’appartement »,« état d’ébriété de l’auteur, déjà connu pour violences ». Les institutions judiciaires marseillaises ne diront pas grand-chose de plus sur ce féminicide présumé, deuxième meurtre survenu en un mois à Bel Horizon, après la mort d’un jeune de 18 ans lors d’un règlement de comptes fin novembre 2025.

Le crépuscule sur Marseille, depuis l’un des derniers étages de la tour, en janvier 2026.

En sciences sociales, il existe une analogie, forgée par des chercheurs américains dans les années 1980, dite « théorie du carreau cassé ». Elle corrèle l’insalubrité et l’insécurité : l’apparition et la persistance d’une vitre brisée sur un bâtiment seraient le signe d’une fragilité du tissu social des occupants, favorisant les comportements antisociaux. Que disent ces deux homicides commis en un mois du niveau de délitement de cet immeuble de 19 étages et de 133 appartements, vigie du 3ᵉ arrondissement de la ville, l’un des quartiers les plus pauvres de France ? « Ne l’écrivez pas comme ça, mais ces meurtres, ça ne m’a pas étonné plus que ça », avouera l’un des officiels contactés au cours d’une semaine passée à explorer Bel Horizon.

Une histoire du 3ᵉ arrondissement de Marseille

BH1 et BH2, pour les documents administratifs, la tour ou « la T », pour les plus jeunes, incarnent une histoire de copropriété privée de plusieurs centaines d’habitants, d’abord enviée à ses débuts, à la fin des années 1950, et qui, depuis une grosse décennie, s’est enfoncée dans la précarité et la violence, malgré son cosmopolitisme solidaire et ses nombreux programmes d’action culturelle. A l’heure où, partout en France, le prix des logements et l’emprise du narcotrafic sont des enjeux des élections municipales de mars, elle relate une histoire du 3ᵉ arrondissement de Marseille, de points de deal et d’habitat indigne, de gentrification et de luttes sociales, d’intervention étatique et de démolition plus que probable. Une histoire compliquée à raconter tant les protagonistes craignent de s’exprimer.

L’autoroute A7 qui pénètre au cœur de Marseille, presque jusqu’à la gare, en janvier 2026.
Dans le 3ᵉ arrondissement de Marseille, en janvier 2026.
Au pied de la tour Bel Horizon, en janvier 2026.

Derrière la gare Saint-Charles, l’autoroute A7 se fond dans les avenues du 3ᵉ arrondissement. Surgissent alors dans le champ de vision les deux tours juxtaposées de Bel Horizon. La première, BH1, la plus grande et riche, a conservé son blanc cassé d’origine quand la seconde, BH2, plus petite et précaire, s’est affranchie en se parant d’un blanc plus pimpant. Le type de fenêtres, de volets, la répartition des balcons sur l’immense façade de l’ensemble ne répondent plus à aucune logique, entre rénovations non concertées et « geste d’architecte », commente Pierre-Louis Albert, artiste et professeur de dessin à l’Ecole des beaux-arts de Marseille.

Construite par André-Jacques Dunoyer de Segonzac en 1956, la tour aurait pu connaître la même destinée que sa contemporaine, à quelques kilomètres de là, la Cité radieuse de Le Corbusier. Pas de touristes ni d’expositions d’art moderne pour Bel Horizon, plutôt des tags et des déchets s’amoncelant au gré du vent : « Ça veut dire que le point de deal va sûrement rouvrir », s’inquiète l’enseignant. Après la fusillade de fin novembre, les trafiquants se sont évanouis et le débit de stupéfiants a fermé. Mais leur présence se mesure à la pollution des espaces communs.

Comme un village vertical

Ce mardi matin de mi-janvier, il n’y a encore personne sur le parvis de la tour. Pierre-Louis Albert pénètre dans le hall de BH1, surveillé par un agent de sécurité incendie, une obligation dans un immeuble de cette hauteur. C’est ici que s’emprunte le seul ascenseur encore en état de marche. Destination le 14ᵉ étage et sa coursive : une magnifique carte postale de Marseille s’y déploie. Notre-Dame-de-la-Garde, la cathédrale de La Major, les bateaux et la mer. « Bel Horizon porte bien son nom, se réjouit l’artiste. Il faut comprendre la tour comme un village vertical, avec ses trois cages d’escalier comme des rues. Plus tu montes, plus les gens sont privilégiés. Au premier, c’est vue sur la chaussée de l’autoroute. Au 19ᵉ, c’est un panorama grandiose sur toute la ville. »

Une des façades de la tour Bel Horizon, en janvier 2026.

Lui aussi a été hypnotisé en 2009 et a acheté un appartement avec sa compagne, Florence Ballongue, aujourd’hui retraitée. Un confortable T4, béton ciré au sol, mimosa fleuri sur la table, où ils servent une limonade au gingembre et des gâteaux secs maison. Féru d’action culturelle, le couple a organisé pendant des années des opérations artistiques pour les enfants de Bel Horizon, « pour faire parler de l’immeuble autrement qu’à travers les faits divers et les problèmes sociaux ». « C’était important de montrer qu’on n’était pas juste un ramassis d’abrutis : parce que souvent, quand la copro est pourrie, ça veut dire que les habitants sont pourris », observe Pierre-Louis Albert.

Mais cela n’a pas suffi. Ils n’invitent jamais personne chez eux. « Je ne peux pas faire venir ma petite-fille de 3 ans ici, et elle me demande tout le temps de voir où je vis », regrette Florence Ballongue. « On est traités comme des billes dans un sac, ça me déprime, je me sens enfumé, poursuit son conjoint. Quand on s’en sera sortis, je voudrais presque porter plainte pour mise en danger de la vie d’autrui : la mienne. »

Pierre-Louis Albert et sa compagne, Florence Ballongue, habitants depuis 2009 d’un appartement au 14ᵉ étage de la tour BH1 de Bel Horizon, en janvier 2026.
Un groupe de jeunes au pied de la tour, en janvier 2026.

Début d’après-midi sur le parvis, trois post-adolescents fument des joints. Capuches, lunettes de soleil, cache-nez ou cagoule, difficile de discerner leurs visages juvéniles sous leurs artifices noirs. Le meneur vient vérifier notre qualité de journaliste et engage la conversation sur le « respect » : « Pour nous, ce qui compte ici, c’est le respect », dit-il plusieurs fois en souriant. « Les jeunes, ici, ils ont vu plein de morts, alors ils font les cadors », nous avait-on avertis. L’assassinat, dans les travées de la tour, d’un garçon de leur âge, le 26 novembre 2025, ne les émeut guère : « Il travaillait, ce sont les risques du métier. »

« Ni la DZ Mafia ni la République française »

L’un des meilleurs connaisseurs de Bel Horizon nous attend dans un café attenant à la tour, ou plutôt un « coffee shop »comme il s’en amuse lui-même, tellement la pièce est saturée d’épaisses volutes cannabiques et d’hommes occupés à effriter, rouler et fumer à la chaîne. Il requiert l’anonymat et nous propose de l’appeler Fuini. Pur produit de « la T » – « “Bel Horizon”, c’est pour les gens qui ne connaissent pas » –, notre guide se veut accueillant. « On dirait on est des tigres ici », revendique celui qui se targue d’aimer la tour plus que sa propre femme. « Chérie, je te trompe avec mon tiéquar, sorry », cite ce champion des punchlines. Puis il nous emmène sur le toit où il dépeint ses premiers clopes, joints et meufs à l’adolescence. « S’ils rasent l’immeuble, ça me fera mal au cœur, toute ma vie s’effondrera, mais, bon, à ce moment-là, j’aimerai plus ma femme », rit Fuini.

Vue sur le port depuis un étage élevé de la tour Bel Horizon, en janvier 2026.

Il ouvre ensuite la porte de son pied à terre dans les hauteurs de la tour, « petit nid dans la jungle » racheté 30 000 euros. Sur le balcon décoré de gazon synthétique, il propose une chaise Quechua et de l’Oasis framboise. En face, le soleil fait rosir la mer. Fuini se confie. Oui les petits d’en bas n’ont pas beaucoup d’empathie avec la victime du dernier règlement de comptes survenu à Bel Horizon. « Qu’est-ce que tu veux, ce n’est pas leur petit frère qui est mort. » Malgré sa grosse vingtaine, il s’exprime comme un ancien combattant des réseaux marseillais, devenus aujourd’hui trop « vicieux », selon lui : « Ils envoient des jeunes tueurs qu’ils connaissent à peine et qu’ils payent en “t’inquiète”, ça me peine de fou. »

A chaque porte qui claque, il sursaute, ça lui rappelle trop les fusillades, la liste interminable de ses potes morts sous les balles. « Wallah [“je te jure”], je les compte même plus », lâche-t-il avant d’égrener un cimetière de prénoms comme autant d’affaires majeures de ces dernières années à Marseille. « Tu te sens un peu obligé de répondre, mais je me retiens avec l’éducation et la religion. Et puis nous, ici, on essaye de rester indépendants, c’est ni le territoire de la DZ Mafia [organisation criminelle marseillaise très active dans le trafic de stupéfiants], ni celui du policier qui te dit que c’est la République française, on gère nous-mêmes. »

Fuini regrette de n’avoir pas réussi à embellir l’horizon des jeunes habitants de la tour. La concurrence du trafic de drogue est puissante : « Si un légumier arrivait en Ferrari sur le parvis, ils se mettraient tous à faire des légumes »,lance-t-il, tout en pointant un argent pas si facile, des salaires de chouf (guetteur) sans Ticket Restaurant ni arrêt maladie, un trafic « où tu es gagnant jusqu’au jour où tu te prends une balle ».

Incendie volontaire

La nuit monte à Bel Horizon, Fuini propose de poursuivre la visite de l’immeuble. Au 8ᵉ, la cage d’escalier porte les stigmates d’un incendie volontaire perpétré presque un an plus tôt. Ce 15 mars 2025, Fatoumia, mère de famille de 50 ans, se reposait chez elle lorsqu’une forte odeur d’essence l’a inquiétée. Toute sa porte d’entrée s’était embrasée. Pour échapper au brasier, elle a dû traverser les flammes et a été grièvement brûlée aux chevilles et aux bras. De l’intimidation, selon Fuini, pourtant, « elle, elle ne deale pas et c’est elle qui est blessée », déplore-t-il. Lui aussi, le risque d’incendie l’effraie, dans un immeuble vétuste de grande hauteur, toujours pas aux normes. Les dealeurs détruisent les détecteurs de fumée installés, convaincus que les policiers y dissimulent des caméras.

Deux étages au-dessous, Fuini tient à nous montrer un appartement en état de décomposition, de ceux abandonnés par des propriétaires écrasés par les charges élevées de la copropriété. Il ne ferme plus. Seule une ancienne porte de l’ascenseur en réparation barre le passage. Il n’y a plus de fenêtres, plus que le vide et les lueurs du quartier sous les pieds. Le F2 paraît éventré par un bombardement, des déchets constellent les pièces. Une bouteille d’urine et des sacs de couchage témoignent d’une présence humaine récente.

Dans le hall de la tour BH2, en janvier 2026.

Quelques étages plus bas encore, des câbles échappés du compteur électrique général, des serrures trafiquées et des occupants effrayés. Des squatteurs, dont une jeune femme, sa petite fille entre les jambes, qui promet de s’échapper pour quitter Marseille. Enfin le rez-de-chaussée et le hall de BH2. L’emprise décorative du trafic y perdure. Les plafonniers peints en rouge affaiblissent la lumière et l’identification des trafiquants. Des messages au marqueur accueillent les consommateurs : « Bonjour, bonsoir, bienvenue, au revoir, le respect avant tout, signé la T », « Viens toucher à “la T” il y a de la frappe de pollen », « Boom comme à Gaza, j’envoie la frappe, tu vas tousser comme Gazo » (en référence à un morceau du célèbre rappeur).

Dans un coin croupit un vieux canapé où devaient s’affaler les petites mains en attendant le client. Enfin, il y a des stigmates que tous les points de deal n’ont pas. Des impacts de balles parsèment la rambarde de l’escalier, avec, à côté, les petits autocollants de la police scientifique utilisés pour mesurer la circonférence des projectiles.

Entreprises harcelées par les dealers

La théorie du carreau cassé se vérifie : le point de deal s’est installé dans l’entrée de BH2 au moment du confinement, lorsque le syndic de l’immeuble est passé sous administration judiciaire. « Les dealeurs s’implantent là où les habitants sont fragilisés, ils jouent sur la misère. Il y a là-bas un tel état de dégradation, c’est inhumain de laisser les gens dans cette situation », tonne Corinne Simon, dont la voix résonne contre les lambris de son monumental bureau de la préfecture de police de Marseille.

Comme tous nos interlocuteurs, la préfète déléguée auprès du préfet de police des Bouches-du-Rhône développe un attachement étrange à cette tour, concentré d’intensité. Fin mars 2025, elle prend son poste un lundi matin, le lundi après-midi elle fait son premier déplacement de terrain : Bel Horizon. « Ah ! ouais, quand même », pense celle qui est habituée aux grands ensembles franciliens.

Elle doit gérer le droit de retrait des entreprises occupées à rénover l’immeuble, harcelées par les trafiquants. Il y a alors une bataille autour de l’électricité dans la cage d’escalier : « Les travaux faits sont défaits le lendemain, les fils électriques sans cesse coupés pour maintenir la tour dans le noir », raconte-t-elle. On constatera que la cage est allumée un jour, mais éteinte le lendemain, et on croisera dans l’obscurité des étages des employés d’Enedis, lampes frontales sur la tête, maugréant : « J’en ai marre, je ne vais pas me faire casser la gueule pour rebrancher cette tour. »

Le point de vente de BH2 était « misérable ». « C’est un des plus petits points de deal de la ville », relève Corinne Simon. Il engrange entre 3 000 et 4 000 euros par jour, très loin du chiffre d’affaires de la Castellane, par exemple, qui tourne à 80 000 euros la journée. La préfète déléguée déroule ses statistiques : en 2025, elle a positionné 41 fois six heures de CRS à Bel Horizon. En un an, 3 kilos de cannabis, 650 grammes de cocaïne et 3 500 euros en numéraire ont été saisis. Un maigre butin malgré les infiltrations menées par les policiers dans l’immeuble et dénoncées à grand renfort de tags à la bombe violette et à l’orthographe aléatoire sur les murs : « Police : arrêtez d’allez dans appart sinon on brûle !!!! », « Baise la police » et « Mort au policier cacher ». Mais, selon elle, le pilonnage des points de deal par les forces de l’ordre à Marseille reste efficace. La moitié a fermé en deux ans : 165 étaient répertoriés en 2023, contre 82 en 2025.

Et Wilfried M., touché de quatre balles dans le dos, le 26 novembre, réfugié dans les étages de BH2 et qui s’est effondré sur un palier ? « Ça n’est pas une victime collatérale, il n’a pas pris une balle par hasard », analyse-t-elle. Pourquoi tuer pour un point qui ne vaut rien ? « Ce n’est pas tant une question d’argent qu’une guerre de territoires : Bel Horizon est sur une zone de frottement entre deux sphères d’influence, celle de la DZ Mafia et celle d’un groupe moins connu, les Blacks de la cité Félix-Pyat. » Implantés dans ce grand agrégat du 3ᵉ arrondissement de la ville, ces derniers ont une réputation d’âpreté. Cette thèse est une piste de travail de la brigade criminelle de Marseille, dont le taux de résolution des narchomicides atteint les 70 % et ne va faire qu’augmenter, promet-elle.

« Ça fait quatre ans que je suis prisonnière »

Le lendemain, mercredi, tôt le matin, Gaëtan (qui, vu le contexte, a préféré ne pas donner son nom, comme la plupart des personnes rencontrées) s’apprête à enfourcher sa moto stationnée en bas de Bel Horizon et prévient : « Faites attention, ça craint ici. » D’emblée, ce kinésithérapeute d’une trentaine d’années évoque le jour d’après l’homicide de novembre : des enfants en chemin pour l’école marchaient dans le sang à peine séché de l’escalier, il restait toutes les traces noires de l’incendie de mars, bref « on aurait voulu fabriquer un décor de film, on n’aurait pas pu faire pire ». Le soignant est l’un des rares à faire encore des visites à domicile à Bel Horizon. Il est le kiné de madame B., 81 ans. Les dealeurs sont d’ailleurs venus vérifier auprès de sa patiente qu’il n’était pas policier.

Se déplaçant très lentement, Madame B. met une poignée de minutes à ouvrir la porte de son appartement. Un grand écran bleuté diffuse LCI en continu. Il y a quatre ans, elle a fait un AVC et depuis elle ne peut sortir de chez elle qu’au gré des réparations de l’ascenseur, du soutien de Gaëtan et de ses enfants. « Ça fait quatre ans que je suis prisonnière », constate-t-elle. Propriétaire, elle doit 20 000 euros de charges à la copro, explique que c’est dû à ses problèmes de santé et qu’elle a demandé l’échelonnement du paiement. Et puis elle aussi rit beaucoup. De cette expropriation potentielle, de cette rumeur de démolition. « Ça fait dix ans que j’en entends parler, d’ici à ce que ça ait lieu je serai au ciel et je regarderai tout ça avec des jumelles », s’esclaffe-t-elle.

« Dans cet immeuble, il y a un paquet de personnes âgées en danger », alerte Josselin, l’agent de sécurité, avant de nous demander le nom du kiné de Madame B. pour sa propre mère. Elle aussi a été victime d’un AVC et, souvent sans ascenseur, se trouve captive de la tour depuis un mois et demi. « J’avais pris rendez-vous avec deux kinés, mais ils sont venus en bas de la tour et ont refusé de monter », dit Josselin.

Imposante carrure, le quadragénaire originaire de Madagascar retrace son arrivée en France, le 4 novembre 1985, pour une tuberculose qu’il devait soigner. Avec sa famille, il emménage à Bel Horizon, dont il se rappelle les plantes, les fleurs, la verdure en bas, les grands miroirs dans les ascenseurs, la vue… « C’était Disneyland, c’était féerique. » Il se souvient de l’éducation gratuite à laquelle il a eu accès : « Au début je ne parlais même pas français, j’étais comme Mimi-Siku dans Un Indien dans la ville, et puis à 13 ans je me suis mis à lire Marx et Dolto à la bibliothèque à côté de l’immeuble. »

Désormais, à chaque fois qu’il vient aider sa mère, il craint de prendre une balle. « La noirceur du réseau a contaminé la résidence de mon cœur et mon enfance idyllique. Même dans mes pensées les plus obscures, j’aurais jamais pensé que ça évolue comme ça », dénonce Josselin. Sa mère, ancienne institutrice, tue le temps en regardant par la fenêtre et voyage en lisant Paris Match et Le Monde.

Ascenseurs en panne, infiltrations

Vêtue d’un manteau en tartan noir et blanc, avec chemisier assorti et chaussures à talons noires, Marie-Claude promène son élégance sur le parvis de Bel Horizon. Lorsqu’elle atteint l’interphone de BH1, on l’aborde, on veut raconter l’histoire de la tour, lui expose-t-on. « Oh ! vous tombez bien, je voulais appeler La Provence pour qu’ils viennent, venez avec moi. » Ascenseur de BH1, 19ᵉ étage, puis parcours du combattant : comme il n’y a qu’un seul ascenseur en état de marche pour les deux tours, les habitants de BH2 doivent monter jusqu’au toit de BH1 et traverser à pied jusqu’à leur tour. « Le diabète me monte aux yeux, je suis presque aveugle », confie cette ex-assistante de direction de 83 ans, lunettes aux verres orange dans les cheveux, en clopinant sur du carrelage défait et des marches trop hautes, pour rejoindre son appartement au sommet de BH2.

Chez elle, l’écran de la télévision est si proche de son siège qu’il pourrait l’avaler. Ses numéros et ses rendez-vous sont écrits en grosses lettres rouges sur la table de la salle à manger. Mais ce n’est pas tant la cécité qui l’angoisse que l’eau qui goutte dans un seau du salon. « C’est la catastrophe », répète-t-elle, en montrant les moisissures grêlant les plafonds. Dans les toilettes, dans une des deux chambres… presque toutes les pièces sont infiltrées. L’assurance ne fait rien, car l’immeuble est au bord du gouffre. Marie-Claude aussi a abandonné : elle doit 21 000 euros à la copro, fait des petits virements de 150 euros par mois, mais pourquoi payer plus ? Il n’y a pas d’ascenseur et il pleut chez elle.

Marie-Claude, 83 ans, vit depuis les années 1990 au dernier étage de la tour BH2, dans un logement qui n’a cessé de se détériorer, en janvier 2026.

Elle évoque son appartement, acheté sans le visiter dans les années 1990. A l’époque, ses collègues l’ont mise en garde sur le quartier : « Marseille, c’est spécial de toute façon et, oui, l’environnement est problématique, mais ça ne me dérange pas, j’ai vécu en Syrie et en Algérie. » Elle préférait s’extasier sur la vue fantastique du 19ᵉ étage, s’asseoir dans son canapé et regarder les bateaux naviguer. Depuis, l’avenir de Bel Horizon s’est obscurci et Marie-Claude ne pense qu’à se débarrasser de son logement. « Je ne comprends pas pourquoi ils font des travaux et qu’en même temps ils nous disent qu’on va partir, s’étonne-t-elle. Je ne peux plus ni louer ni vendre et je risque de léguer des dettes à ma fille. Je suis en prison à Bel Horizon. »

« En soins palliatifs »

La tour est sous surveillance constante de l’Etat. Décoré d’affiches reprenant la célèbre citation du rappeur Kofs dans le titre Bande organisée, « C’est Marseille bébé », le bureau d’Isabelle Epaillard, préfète déléguée à l’égalité des chances à la préfecture des Bouches-du-Rhône, est moins grand que celui de son homologue à la police, Corinne Simon. Ex-directrice d’hôpital, ancienne des cabinets ministériels, elle est en poste depuis novembre 2024. Quand elle arrive alors à Marseille par l’A7, elle observe par la fenêtre de sa voiture cet immeuble de grande hauteur, à la façade heurtée. « Ah ! ça doit être dans mon portefeuille », présume-t-elle.

Marseille compte 28 ensembles privés préoccupants, mais Bel Horizon est tout en haut de la pile de ses inquiétudes : « Trop de voyants sont dans le rouge. » Parties communes peu entretenues, ascenseurs souvent en panne, chauffage aléatoire, boîtes aux lettres et interphones abîmés : la maladie rampante des copropriétés dégradées s’est propagée. « Différents désordres structurels touchant à la solidité du bâtiment et dysfonctionnements des équipements communs entraînent un risque sérieux pour la sécurité des occupants et du public », rappelle le document du plan de sauvegarde, édité en décembre. Le nombre de propriétaires occupants s’effondre : sur 133 logements, seuls 28 sont habités par leurs propriétaires.

A l’insalubrité matérielle s’ajoute la mauvaise santé financière. « Avec 156 % d’impayés de charges pour BH1 et 671 % pour BH2, soit une dette totale de presque 2 millions d’euros, c’est financièrement la copropriété la plus endettée de Marseille », calcule Isabelle Epaillard. Vu le niveau d’arriérés, l’Etat a dû remettre plus de 3 millions d’euros au pot ces dernières années pour les travaux de sécurité incendie nécessaires. La tour est « en soins palliatifs », reconnaît la préfète déléguée.

L’incapacité des syndics de BH1 et de BH2 à garantir la conservation de l’immeuble, la sécurité et la santé des habitants a amené l’administrateur provisoire à déclencher une procédure de carence en 2025. Le tribunal judiciaire peut prononcer la saisie de l’immeuble par l’Etat et l’expropriation de ses résidents. A terme, « le scénario de la démolition est sur la table, à échéance 2028 », convient Isabelle Epaillard. D’ici là, le spectre de la rue d’Aubagne, et de l’effondrement de cet immeuble du centre-ville qui a emporté huit de ses habitants en 2018, va continuer de planer sur Bel Horizon. « C’était un traumatisme pour tout le monde, à Marseille. Il ne faut pas lâcher les territoires de la République, ça ne doit pas se reproduire », martèle la préfète déléguée.

Vue du balcon d’un appartement au dernier étage de la tour, en janvier 2026.

Avec son association, Un centre-ville pour tous, Patrick Lacoste est un vétéran des luttes contre le logement indigne. Il a été partie civile dans le procès de la rue d’Aubagne en 2024. « Bel Horizon est l’opération la plus cynique que j’aie jamais vue et j’en ai vu des centaines. Ils ont organisé le fait que ça ne vaille plus rien », s’insurge le militant. Il insiste sur le très bel emplacement de la tour : au centre de la ville, derrière la gare, en face du Frioul.

« La préfecture veut nettoyer le 3ᵉ, soutient-il. C’est un des plus beaux quartiers de Marseille. Chasser les pauvres et récupérer du foncier pas cher pour y construire des immeubles pour les bobos parisiens, c’est super intéressant à terme. » Cette stratégie de dévalorisation, il l’a observée de nombreuses fois, assure-t-il. D’abord, l’information d’une démolition potentielle fuite dans la presse, cela rend les logements invendables et l’expropriation devient alors moins coûteuse.

Ces dernières semaines, les occupants de Bel Horizon ont bien tenté de monter un collectif, pour avoir toujours leur mot à dire, voire pour réunir tous les habitants des copropriétés dégradées de Marseille. A la dernière réunion, fin janvier, ils ont eu la surprise d’être nombreux. « Sous la mandature Payan, 5 000 logements ont été programmés à la destruction et cette disparition va être un enjeu des municipales, car les prix de l’immobilier ont explosé depuis le Covid », prophétise Patrick Lacoste. Cette semaine, Pierre-Louis Albert, le professeur de dessin, nous a renvoyé un texto. Ordures partout, tarifs inscrits sur les murs, le point de deal vient de rouvrir en grand, sous la surveillance d’une grosse poignée de guetteurs. « Retour à l’ordinaire, donc. »

[Source: Le Monde]