Dans la région de Bruxelles, sans gouvernement depuis six cents jours, le « dernier filet de sécurité » des plus précaires s’érode
Faute d’accord au Parlement régional, la troisième région belge n’a pas pu former un gouvernement après les élections de juin 2024. Sept partis – trois francophones, quatre néerlandophones – se réunissent pour une nouvelle tentative, alors que les ressources des associations de secours social fondent.
Plus de six cents jours de crise, sans gouvernement de plein exercice à Bruxelles-Capitale, la troisième région belge… mais, pour beaucoup d’habitants, ce nouveau record mondial – jusque-là détenu par le gouvernement fédéral belge, avec cinq cent quarante et un jours, en 2010-2011 – semble avoir peu de conséquences. Les métros roulent, les poubelles sont ramassées, les hôpitaux et les écoles fonctionnent. Aux yeux de certains dirigeants politiques aussi, ce vide n’a rien de dramatique : à force d’oukases et d’exclusions mutuelles, ils ont rendu impossible jusqu’ici la constitution d’une équipe ministérielle. Laquelle doit être obligatoirement composée de représentants francophones et néerlandophones, être présidée par une personnalité dite « asexuée linguistique » (hors quotas linguistiques) et compter cinq ministres et trois secrétaires d’Etat.
Pour Ariane Dierickx et beaucoup d’autres, l’absence de gouvernement se fait, en revanche, douloureusement sentir. Au cœur de Saint-Gilles, l’une des dix-neuf municipalités de la ville-région, elle dirige L’Ilot, une association qui gère treize centres d’hébergement pour des personnes en détresse. En quinze ans, le nombre de SDF a quintuplé : ils seraient au moins 11 000 aujourd’hui. L’Ilot, « dernier filet de sécurité », selon Mme Dierickx, est subventionné à 60 % par des fonds régionaux, reçoit des dons privés et se finance aussi par des activités de formation, de livraison de repas, etc.
Une partie de son financement public, dit « facultatif », est actuellement menacée en raison du vide politique, qui oblige la région à recourir au système des « douzièmes provisoires » : les budgets de 2025 sont renouvelés, mais pas augmentés ni indexés. Par ailleurs, les dons privés, jusqu’ici déductibles à 45 % de l’impôt, ne le seront plus qu’à 30 %. Il sera donc impossible de maintenir les 120 emplois en CDI de L’Ilot, tandis qu’un projet de coopérative immobilière, destiné à répondre au manque de logement – 60 000 familles sont en attente d’un logement social –, pourrait être affecté. Quant aux locaux de Saint-Gilles, naguère ouverts sept jours sur sept, ils ferment dorénavant le week-end.
A Bruxelles-Ville, le Centre médical Athéna a lui fermé ses portes début février. Créé en 2018 par Médecins du monde, des généralistes et des pharmaciens, il permettait à des personnes précarisées, des sans-papiers, des sans-abri et des demandeurs d’asile – actuellement 2 000 à 3 000 – d’avoir accès à des soins. « La fermeture est un signal d’alarme pour toute la santé publique dans la région. Elle va entraîner un retard dans les soins, une aggravation des pathologies, une perte de continuité dans les prises en charge », déplore Pierre Van Heddegem, directeur des opérations pour Médecins du monde.

Responsable de Belrefugees, une « plateforme citoyenne » d’aide aux migrants, Mehdi Kassou s’inquiète lui aussi d’une baisse de 40 % de budget, alors que Hub Humanitaire, un centre d’accueil et d’orientation installé dans le quartier du Canal, connaît un afflux accru de demandes. « Nous offrions, avant, un hébergement temporaire à des hommes surtout, nous voyons désormais arriver de nombreuses femmes, parfois âgées, parfois enceintes, souvent avec des enfants, souligne M. Kassou. L’examen des demandes d’asile s’éternise et condamne des gens à l’errance durant douze, vingt-quatre, trente-six mois. Nos listes d’attente s’allongent, et les autorités fabriquent des sans-abri à une cadence industrielle, tout en réduisant nos moyens. »
« Ce vide peut entraîner une défiance complète »
A la fin de mois de mars, les consultations médicales dans ce centre surpeuplé devront peut-être être arrêtées. Elles l’ont déjà été, faute de médecin, au Projet Lama, un centre d’aide aux toxicomanes et personnes souffrant de problèmes mentaux. Ses effectifs sont passés de 30 à 10 personnes en décembre 2025.
A La Centrale for Contemporary Art, un centre d’art contemporain dans le quartier Sainte-Catherine, Tania Nasielski se résigne : le 22 février, ce lieu dont elle est la directrice artistique fermera ses volets, laissant une vingtaine d’employés sans emploi. Une fermeture brutale, pour raison budgétaire, décidée par Bruxelles-Ville. Etrangement, le projet Kanal-Centre Pompidou, un vaste musée en cours de construction, censé être achevé à la fin de l’année, bénéficie de 35 millions d’euros de subventions régionales annuelles. Le coût total de cette infrastructure s’élèvera à 230 millions d’euros.
Inquiets, parfois en colère, des citoyens se sont mobilisés pour protester contre l’inaction du monde politique. Le 30 janvier, ils étaient quelques centaines sur les marches de la Bourse, dont ce haut fonctionnaire européen souhaitant rester anonyme, mais se disant « attristé que la capitale d’une Europe basée sur le compromis s’avère incapable de le trouver ». Daniel Verougstraete, à l’origine de l’action Respect Brussels, ironise : « Nous sommes sans doute au seul endroit du monde où des gens descendent dans la rue non pas pour protester contre un gouvernement, mais pour en avoir un, et, si ça ne marche pas, pour aider les politiques. »

Fatima Zibouh participe quant à elle au collectif We Are Brussels. « Je commence à avoir peur pour ma région. Ce vide peut entraîner une défiance complète, une polarisation accrue et la montée des extrêmes », affirme la quadragénaire. Avec d’autres, elle a donc œuvré à une rencontre entre tous les partis, hormis l’extrême droite flamande, le 1er février. A la sortie les avis étaient partagés sur les débouchés, mais une petite graine a peut-être été semée.
Procéder à des économies massives
En tout cas, dimanche 8 février, un président de parti, Georges-Louis Bouchez, dirigeant du Mouvement réformateur (MR, libéral), surprenait en annonçant la tenue d’un « conclave » censé déboucher sur un accord. Cette réunion à huis clos de sept partis – trois francophones, quatre néerlandophones – commence mercredi, à Bruxelles. Ses chances de succès, après une demi-douzaine d’autres essais ? « Ce sera du 50-50 », commente l’un des négociateurs.
Avant cette tentative, qui pourrait bien être celle de la dernière chance, une série de scénarios, souvent improbables, avaient été élaborés. Une mise sous curatelle de la région par l’Etat fédéral. Cette solution « plairait beaucoup » au premier ministre nationaliste flamand, Bart De Wever, mais elle est juridiquement impossible. On a aussi évoqué un gouvernement d’« experts » ou de « techniciens ». « Ce serait l’étape ultime du désenchantement à l’égard de la politique, et elle est totalement chimérique », selon Christian Behrendt, constitutionnaliste à l’université de Liège. L’organisation de nouvelles élections alors ? Tout aussi impossible, car elle supposerait le vote d’une loi spéciale par deux tiers des élus du Parlement fédéral.
Faute d’autre issue, certains envisagent donc le maintien du gouvernement d’affaires courantes jusqu’au terme de la législature, en 2029. « Une élection ne vaut que si elle se traduit en une action politique. Imagine-t-on que ceux qui ont été élus en 2024 et ne seraient pas parvenus à former un gouvernement auraient des arguments valables pour se représenter une nouvelle fois devant les citoyens ? », raille M. Behrendt.
L’urgence est grande pour cette région créée en 1989, dix ans après la mise en place des institutions de la Flandre et de la Wallonie. La majorité flamande était hostile à ce que deux des trois régions du pays soient sous le contrôle de francophones, du fait de leur nombre, et elle a donc exigé un statut différent pour Bruxelles et une protection de la minorité néerlandophone. Elle y bénéficie d’une représentation garantie au Parlement régional (17 sièges sur 89), même si le nombre de Flamands ne dépasse pas 10 % des 1,25 million d’habitants de la région.
Souffrant aujourd’hui d’une dette deux fois et demie supérieure à ses recettes, qui avoisinent 6 milliards d’euros, la région devra procéder à des économies massives. Des banques lui ont supprimé les lignes de crédit et deux des trois grandes agences internationales en ont abaissé la notation en 2025, d’où une hausse des coûts de financement. « J’espère qu’en bout de ligne nous n’aurons pas à regretter la situation actuelle : si les économies touchent surtout le secteur social, les conséquences seraient encore plus dramatiques », redoute Mme Dierickx.
[Source: Le Monde]