Pourquoi les grandes puissances s’arrachent-elles l’Arctique ?

La zone arctique constitue un espace stratégique majeur pour les Etats, au croisement des enjeux climatiques et géopolitiques. Une transformation largement accélérée par le réchauffement climatique.

Fév 11, 2026 - 11:16
Pourquoi les grandes puissances s’arrachent-elles l’Arctique ?
VLADIMIR ISACHENKOV/AP

Ces dernières semaines, le souhait de Donald Trump, le président des Etats-Unis, de prendre le contrôle du Groenland a ravivé les tensions diplomatiques autour du pôle Nord. Cette séquence intervient alors que l’Arctique se transforme rapidement : le réchauffement climatique y progresse jusqu’à quatre fois plus vite que dans le reste du globe, rendant certaines zones plus accessibles et renforçant l’intérêt stratégique pour cet espace, au croisement d’enjeux économiques, militaires et diplomatiques.

La route maritime du Nord, un axe au cœur des convoitises

L’Arctique désigne la région située autour du pôle Nord, au nord du cercle polaire. Contrairement à l’Antarctique, il ne s’agit pas d’un continent mais d’un océan entouré de terres. Il comprend des mers, des archipels et les parties les plus au nord de huit Etats : les Etats-Unis (avec l’Alaska), le Canada, le Danemark (avec le Groenland), la Norvège, la Russie, l’Islande, la Finlande et la Suède. La région inclut à la fois des zones maritimes partiellement couvertes par la banquise et des territoires habités par environ quatre millions de personnes.

Des routes maritimes plus courtes et stratégiques

Le recul de la banquise sous l’effet du réchauffement climatique rend certaines routes maritimes arctiques plus facilement accessibles pendant une partie de l’année. La plus importante est la route maritime du Nord, qui relie l’océan Pacifique à l’océan Atlantique en longeant les côtes russes.

Cet itinéraire suscite de l’intérêt car il permet, sur le papier, de réduire de 30 % à 40 % la distance à parcourir pour relier l’Asie à l’Europe. Cela correspond à un trajet d’environ dix jours entre le Japon et l’Europe, contre de vingt-deux à vingt-neuf jours via les routes classiques passant par le canal de Suez, selon l’Institut Arctique.

Outre la rapidité, ces nouvelles routes offrent une solution de remplacement aux grands axes du commerce international, parfois fragilisés par des crises ou des tensions géopolitiques. Les Etats riverains pourront ainsi encadrer l’accès à ces passages et en fixer les règles d’utilisation. Signe de cet intérêt croissant : en 2025, la Chine a effectué un nombre record de 14 traversées de porte-conteneurs expérimentales entre l’Asie et l’Europe, soit deux fois plus qu’en 2023.

Mais l’accès à ce passage reste limité. La route maritime du Nord n’est aujourd’hui empruntée que par « une centaine de bateaux par an », souligne Thomas Gomart, président de l’Institut français des relations internationales. Cette route « inhospitalière » n’est praticable que dans des conditions météorologiques difficiles – même en été, les températures sont proches de 0 °C – et nécessite des équipements spécifiques, comme des brise-glace, qui s’avèrent parfois eux-même insuffisants : en décembre, un méthanier russe s’est ainsi retrouvé bloqué dans le golfe de l’Ob par la formation précoce de la banquise, l’obligeant à rebrousser chemin.

Des ressources naturelles convoitées

L’intérêt des grandes puissances pour l’Arctique tient aussi aux ressources que la région pourrait renfermer dans son sous-sol et ses fonds marins. Elle concentrerait 13 % du pétrole et 30 % du gaz naturel encore non découverts, soit respectivement trois et six années de consommation mondiale, selon l’Institut de géophysique américain. Ces estimations ne correspondent pas à des réserves immédiatement exploitables, mais à un potentiel géologique qui alimente les convoitises. Et ce même si « la plupart des ressources se trouvent dans des zones économiques exclusives des Etats », et ne sont donc pas accessibles à n’importe qui, souligne Gabriella Gricius, chercheuse à l’Institut Arctique.

Qui peut exploiter les ressources ?

En mer, les ressources ne sont pas accessibles à tous. Chaque Etat côtier dispose d’une zone économique exclusive (ZEE), qui peut s’étendre jusqu’à 200 milles nautiques (environ 370 km) de ses côtes, où il possède des droits exclusifs pour exploiter les ressources naturelles, comme le pétrole, le gaz ou certains minerais. Au-delà commencent les eaux internationales, appelées « haute mer », qui n’appartiennent à aucun Etat. Dans l’Arctique, une zone de haute mer existe au centre de l’océan, mais la plupart des ressources connues se situent dans les ZEE ou sur les plateaux continentaux revendiqués par les Etats riverains.

A ces hydrocarbures s’ajoutent des minerais stratégiques, comme le cuivre, le nickel, le cobalt ou certaines terres rares, essentiels aux smartphones ou aux batteries. Les Etats-Unis, par exemple, y voient une manière de maîtriser à long terme une partie de la chaîne d’approvisionnement, aujourd’hui essentiellement contrôlée par la Chine.

Cependant, exploiter ces ressources est loin d’être simple. Les conditions climatiques compliquent les opérations, les infrastructures sont rares et les coûts très élevés. Au Groenland, un projet de mine de fer près de Nuuk, la capitale, lancé par une société britannique, en 2010, a ainsi été abandonné quatre ans plus tard. Malgré la présence d’un gisement, la baisse des prix du minerai et le coût des infrastructures nécessaires (pipeline, port, logements) ont rendu l’exploitation trop coûteuse.

Les risques environnementaux constituent un autre frein majeur. En cas de marée noire ou de pollution minière, les conséquences pourraient être particulièrement graves dans des écosystèmes fragiles, où les capacités de secours sont limitées. Ces contraintes ne réduisent toutefois pas l’intérêt des grandes puissances. En Arctique, les ressources n’ont pas besoin d’être exploitées pour avoir de la valeur : leur existence suffit déjà à nourrir les rivalités.

Un espace-clé pour les rivalités militaires

L’Arctique suscite depuis longtemps un intérêt militaire. Pendant la guerre froide (1947-1991), le passage entre le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni (surnommé « GIUK ») est devenu un espace stratégique majeur : les sous-marins soviétiques puis russes doivent en grande partie l’emprunter pour rejoindre l’Atlantique Nord, amenant les pays occidentaux à en assurer une surveillance étroite.

La Russie occupe une place particulière dans cet équilibre. Son intérêt pour l’Arctique s’inscrit dans le temps long, lié à la maîtrise de sa vaste façade nord. Après un recul dans les années 1990, Moscou a progressivement réinvesti la région. Depuis une dizaine d’années, la Russie exécute un programme visant à « restaurer et moderniser les anciennes bases et construire de nouvelles infrastructures » à usage civil et militaire, explique Florian Vidal, chercheur à l’université de Tromso, en Norvège. Aujourd’hui, elle reste « la seule puissance de la région à pouvoir déployer des capacités militaires dans les airs et dans les mers ».

Les Etats-Unis sont, eux aussi, présents de longue date dans la région. En Alaska – territoire acheté à la Russie en 1867 – comme au Groenland, des installations militaires héritées de la guerre froide participent toujours à la défense du continent nord-américain.

Les tensions accrues entre la Russie et l’Occident depuis la guerre en Ukraine ont bousculé les équilibres régionaux. Elles ont fragilisé le Conseil de l’Arctique, qui réunit les huit Etats riverains de la région (Etats-Unis, Canada, Russie, Danemark, Norvège, Islande, Finlande et Suède) et permettait jusqu’ici de maintenir un dialogue malgré les tensions. Dans ce contexte, l’entrée de la Finlande (2023) puis de la Suède (2024) dans l’Alliance du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) a transformé la géographie militaire de la région, désormais marquée par un face à face plus net entre la Russie et les pays occidentaux, avec une coordination accrue entre pays nordiques et un renforcement des infrastructures ferroviaires et portuaires en Europe du Nord.

Une compétition diplomatique

Dans l’Arctique, les rivalités entre puissances s’expriment rarement de manière frontale. Elles passent davantage par des investissements, des projets d’infrastructures ou des tentatives d’implantation économique qui prennent rapidement une dimension politique. Etre présent dans la région, même sans exploitation immédiate, permet d’y asseoir une légitimité et de peser dans les discussions futures.

Au Groenland, la tentative de rachat de l’ancienne base navale de Kangilinnguit par une entreprise chinoise a ainsi été bloquée en 2016 par le Danemark pour des raisons de sécurité. Le projet a été perçu comme susceptible d’accroître l’influence économique chinoise dans une zone stratégique de l’Arctique.

Cette logique d’influence s’étend à toute la région. « Les Etats-Unis ont longtemps adopté une posture réactive », renforçant leur attention à mesure que d’autres acteurs y développaient leur présence, observe Gabriella Gricius. La Chine, de son côté, autoproclamée « Etat quasi arctique », cherche à s’affirmer comme une puissance polaire en multipliant les partenariats économiques et scientifiques, notamment en Russie.

Cette rivalité diplomatique reste toutefois largement tournée vers l’avenir. Avec ses routes maritimes encore limitées, ses ressources difficiles à exploiter et ses infrastructures insuffisantes, l’Arctique demeure « un sujet pour le futur, davantage qu’un sujet d’actualité immédiate », rappelle Thomas Gomart.

[Source: Le Monde]