Comprendre le carême en six questions, des origines aux pratiques contemporaines
Le carême, fête chrétienne précédant de quarante-six jours celle de Pâques, est une période d’attente et d’espérance, traditionnellement marquée par le jeûne, la prière et la charité, tirant son origine des Evangiles et de la Bible hébraïque. Avec les siècles, les pratiques ont largement évolué, en tout cas en Occident.
Les catholiques célèbrent, depuis mercredi 18 février, le carême, un temps liturgique qui doit s’étaler jusqu’au jeudi 2 avril, avant le week-end de Pâques, que célèbrent également les orthodoxes, du 23 février au 3 avril. S’ouvrant à la suite du mardi gras, dernier jour d’opulence censé précéder une période d’austérité, le carême trouve son origine dans les Evangiles et la Bible hébraïque, même si les pratiques ont connu de nombreuses évolutions. Voici six questions pour mieux en comprendre les origines et le sens.
Que veut dire le mot « carême » ?
Le terme vient du latin quadragesima, « quarantaine », en référence aux quarante jours que Jésus passa dans le désert entre son baptême par Jean le Baptiste et le début de son ministère public. Dans la Bible, le chiffre 40 est un marqueur important : le Déluge dure quarante jours avant que Noé puisse ouvrir la fenêtre de l’Arche ; les Hébreux passent quarante années dans le désert après la libération d’Egypte et avant d’entrer en Terre sainte ; Moïse jeûne quarante jours et quarante nuits sur le mont Sinaï avant de recevoir les Tables de la Loi (les Dix Commandements).
Ce chiffre, très symbolique, représente donc un temps d’attente et d’espérance. Cependant, cette « quarantaine » ne commémore directement aucun de ces événements : le carême est, avant tout, un temps de préparation à « la fête des fêtes » du calendrier chrétien, à savoir Pâques, en souvenir de la Passion du Christ et de sa résurrection.
Quelles sont les traditions du carême ?
Jeûne, prière et partage. Traditionnellement, les fidèles sont ainsi invités à privilégier une alimentation sobre et à éviter la viande. Ces pratiques ne doivent pas être comprises comme des privations, mais comme un moyen de se rapprocher de Dieu. L’objectif n’est pas de souffrir, mais d’être déchargé des contraintes matérielles afin d’être libre pour la prière et le dialogue avec Dieu.
Nombre de chrétiens font également des dons aux associations caritatives durant cette période : la tradition veut que les économies faites grâce au jeûne ne soient pas gardées pour soi, mais redistribuées aux pauvres. Les paroisses et les communautés proposent aussi toutes sortes de méditations, instructions, lectures et réflexions, à l’exemple des conférences de carême de Notre-Dame de Paris, fondées en 1835, qui reprennent en 2025 après les cinq années de fermeture de la cathédrale.
Quelles sont les origines du carême ?
Cette pratique s’est développée au cours des premiers siècles du christianisme. D’après Irénée de Lyon, Père de l’Eglise qui vécut au IIe siècle, un jeûne était pratiqué par tous les chrétiens qui commémoraient l’absence de Jésus entre sa mort et sa résurrection (Matthieu 9, 15). Justin de Rome, au IIe siècle également, appelle les candidats au baptême « instruits à prier et à implorer Dieu, en jeûnant, pour la rémission de tous les péchés passés ».
La durée et la forme de la préparation de la fête de Pâques ne semblent toutefois pas avoir été fixées avant le IVe siècle. C’est en 325, lors du concile de Nicée, que le carême est institué et établi à quarante jours. Ce temps spirituel est notamment consacré aux catéchumènes, c’est-à-dire ceux qui se préparent à recevoir le baptême à Pâques.
Que disent les textes ?
Le carême n’est pas mentionné en tant que tel dans la Bible. Cependant, plusieurs passages de la Bible hébraïque (l’Ancien Testament, pour les chrétiens) évoquent le jeûne, pratiqué par les Hébreux pour faire pénitence, se souvenir des jours maigres, fortifier la communauté, implorer Dieu ou exprimer leur « faim » de spiritualité, à l’instar du prophète Daniel dans le livre qui lui est consacré (10, 3) : « Je ne mangeai pas de nourriture agréable ; ni viande ni vin ne passèrent par ma bouche, je m’abstins de tout parfum. » Le prophète et ses compagnons entendaient ainsi, durant vingt et un jours, exprimer la supériorité de la nourriture spirituelle sur tous les mets délicats que l’on pouvait leur offrir.
Pour autant, l’un des épisodes les plus mis en avant par les chrétiens lors de cette période est la rencontre de Jésus avec Satan (Matthieu 4). Après avoir jeûné et prié pendant quarante jours, le Christ voit le diable apparaître. Ce dernier lui propose de soulager sa faim en transformant les pierres en pain. Jésus répond alors : « L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Les fidèles s’appuient aussi sur différents textes issus de la tradition, telle la règle de saint Benoît (chap. 49) : « Qu’ils fassent disparaître toutes les négligences des autres temps. » Il ne s’agit alors pas d’accomplir des exploits ascétiques imposés par une loi, mais d’efforts personnels que chaque chrétien choisit afin de se ressaisir dans sa vie religieuse.
Quand commence et se termine le carême ?
Stricto sensu, le carême dure quarante jours. Cependant, les dimanches et le jour de la mi-carême (cette année, le 27 mars) ne sont pas des jours de jeûne, mais des pauses pendant lesquelles les fidèles « cassent » le jeûne. Le carême commence donc quarante-six jours avant la fête de Pâques. Contrairement à Noël, cette fête n’est pas fixée à une date précise mais dépend de la Lune ; elle tombe le dimanche suivant le 14e jour du cycle lunaire, selon un calcul fixé par le concile de Nicée, en 325, qui s’appuie sur l’équinoxe de printemps. Par conséquent, les dates du carême sont fluctuantes.
Pour les catholiques, qui suivent le calendrier grégorien, il commence le mercredi des Cendres (cette année, le 5 mars) et s’achève le jeudi saint (cette année, le 17 avril). Le mercredi des Cendres est un temps particulièrement fort. Le prêtre dépose des cendres sur le front de chaque fidèle en disant : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. »
Les orthodoxes, qui suivent le calendrier julien, distinguent un petit carême (ou pré-carême), une période de préparation de trois semaines précédant le grand carême. Le grand carême commence le « lundi pur », et s’étalera cette année du 3 mars au 11 avril.
Les pratiques ont-elles évolué avec le temps ?
Les règles se sont peu à peu assouplies sur les horaires et sur la nature des aliments autorisés. Pendant des siècles, un seul repas était autorisé, après les vêpres (18 heures), puis vers 15 heures à partir du IXe siècle, et à midi au XIIe. A partir du XIIIe siècle, la consommation de friandises et de fruits confits est permise.
Au XVIIIe siècle, certains évêques catholiques allègent le jeûne pour les plus pauvres. Ainsi, Joly de Choin, évêque de Toulon de 1738 à 1759, constate que pour « ceux qui travaillent à la campagne, leur nourriture est ordinairement si mauvaise que, quel que soit leur travail, il est toujours assez considérable pour les dispenser de jeûne, puisque leur vie est pour ainsi dire un jeûne continuel ».
Et, au XIXe siècle, le jeûne n’en est plus vraiment un, puisqu’il ne consiste déjà plus qu’en trois repas légers, matin, midi et soir – mais sans viande. En cas de pauvreté, de maladie, de fatigue, de travail ou de voyage, une dispense peut être demandée à son confesseur à condition de substituer une aumône au jeûne.
En 1966, le pape Paul VI instaure une réforme du carême : elle limite les jours de jeûne au mercredi des Cendres et au vendredi saint. Ce jeûne consiste en un seul repas par jour, pris en fin de journée. La viande est, quant à elle, proscrite tous les vendredis de la période de carême.
Dans la pratique, le jeûne varie selon les individus : le plus souvent, les fidèles s’abstiennent de consommer certains aliments, comme la viande, les œufs, les laitages, les mets sucrés ou gras, l’alcool. La pratique d’un régime exclusivement végétarien s’est aussi largement développée.
Certains croyants appliquent également l’abstinence à la vie sexuelle, voire au sommeil, bien que cela ne soit pas prévu par le code de droit canonique. Le carême étant une période de pénitence, les chrétiens sont également invités à se priver d’une chose matérielle qu’ils aiment, ce qui peut être un aliment, un sport, la consommation de cigarettes, des jeux vidéo, le téléphone portable, etc. Aujourd’hui, dans l’Eglise catholique, l’abstinence, quelle qu’elle soit, relève ainsi plus d’une démarche spirituelle personnelle que d’interdits édictés par l’institution.
Les Eglises orthodoxes continuent, elles, d’insister sur l’ascèse durant cette période, qui se fait sous le contrôle d’un père spirituel et non pas librement. Les Eglises issues de la Réforme protestante ne poussent, de leur côté, ni au jeûne ni à l’abstinence, car elles refusent pour la plupart l’idée de pénitence selon laquelle les hommes pourraient ainsi se rapprocher de Dieu.
[Source: Le Monde]