La Chine tente de débloquer le trafic la concernant dans le détroit d’Ormuz
L’approvisionnement énergétique chinois est otage de la guerre malgré les relations entre Pékin et Téhéran. Des navires essaient de sortir du golfe Persique en affichant l’identité chinoise de leur gérant.
Premier importateur mondial à la fois de pétrole et de gaz naturel liquéfié, la Chine est particulièrement exposée au blocage de fait du détroit d’Ormuz imposé par l’Iran. Une manœuvre destinée à prendre en otage l’approvisionnement mondial en hydrocarbures et les économies du Golfe en réponse à l’offensive menée par les Etats-Unis et Israël. La deuxième économie de la planète dépend à 45 % du pétrole passant par ce point névralgique.
La stratégie iranienne est kamikaze, même si le pays avait fortement augmenté ses chargements pétroliers pour engranger des revenus dans les semaines précédant la guerre, à mesure que Washington déployait ses forces dans la région. Mais la menace désormais brandie sur ce corridor stratégique a sans doute coupé l’Iran de son propre débouché principal : la Chine, qui absorbait plus de 80 % de son brut par le biais d’un réseau de petites raffineries, moins vulnérables aux sanctions américaines que les grandes compagnies nationales.
La Chine a annoncé dépêcher dans la région son envoyé spécial pour le Moyen-Orient, Zhai Jun, sans préciser les pays qu’il compte visiter. Pékin, qui se garde de toute alliance militaire mais cultive des liens diplomatiques avec Téhéran ainsi qu’avec les monarchies du Golfe, s’irrite d’être entraîné dans une crise révélant sa dépendance aux échanges mondiaux et répète l’importance d’assurer le maintien de la navigation. Si Téhéran a explicitement menacé les cargos occidentaux et israéliens, sans viser directement les navires chinois, le risque a néanmoins paralysé une large part du commerce maritime.
Artère vitale
L’agence Reuters a affirmé, jeudi, que la Chine tentait de convaincre l’Iran de laisser passer les pétroliers et navires gaziers. Interrogée sur cette information vendredi, la porte-parole de la diplomatie chinoise, Mao Ning, a souligné à quel point le détroit est une artère vitale pour le commerce mondial. « Maintenir la sécurité et la stabilité dans la région sert les intérêts partagés de la communauté internationale », a-t-elle déclaré.
Selon l’agence Bloomberg, de hauts cadres des compagnies étatiques d’énergie chinoises se sont entendus expliquer que les officiels tentaient de s’assurer que Téhéran ne frappe pas le trafic pétrolier et gazier chinois qui tente de franchir ce goulet. « La Chine va très fortement essayer de plaider pour son approvisionnement, essayer de trouver une forme d’arrangement permettant au trafic la concernant de passer. Plus longtemps le détroit reste bloqué, plus cela va l’agacer », dit Xu Muyu, experte du pétrole pour la société de suivi des flux maritimes Kpler.
La Chine, qui est un importateur net de pétrole, a déjà ordonné à ses raffineries de cesser leur activité d’exportation de fioul, affirme Reuters. Ses réserves stratégiques sont un secret d’Etat, mais la Chine pourrait avoir entre celles-ci et le stock commercial de ses raffineries autour de cent quinze jours environ de marge d’approvisionnement pétrolier, selon Kpler, sans compter la possibilité d’acheter davantage à de grands partenaires tels que la Russie, l’Angola ou le Brésil.
Le trafic est quasiment à l’arrêt dans le détroit d’Ormuz, mais une poignée d’équipages s’y risquent toutefois. Selon une analyse de la banque J.P. Morgan, environ huit navires s’y aventurent en moyenne quotidienne ces derniers jours, contre 138 en moyenne quotidienne en temps normal. Un exemple en particulier suscite l’attention, l’Iron-Maiden, un vraquier à sucre qui est parvenu à sortir du golfe Persique au petit matin du jeudi 5 mars en modifiant à l’approche du détroit d’Ormuz son système d’authentification (AIS). Destiné à la sécurité de navigation, ce système transmet la localisation d’un navire mais aussi des informations de base dont la destination, rédigées par l’équipage.
Le cas de l’« Iron-Maiden »
Le bateau était entré dans le golfe en décembre et y a effectué plusieurs livraisons, il était à quai au port Jebel Ali de Dubaï, tout près de la plus importante raffinerie de sucre au monde, Al-Khaleej, lorsque les Etats-Unis et Israël ont lancé la guerre. Il l’a quitté le 2 mars, a priori à vide, car son tirant d’eau de 6,2 mètres était de moitié inférieur à son arrivée, et est resté deux jours en attente dans le centre du golfe Persique, puis, le 4 mars au soir, il a commencé à se diriger vers sa sortie. Il a changé dans les heures précédant le passage du détroit d’Ormuz le message d’affichage de sa destination sur son AIS de « for orders » (« disponible pour commandes ») à « China owner » (« propriétaire chinois »), avant de le modifier à nouveau une fois dans le golfe d’Oman vers l’océan indien.
Cette méthode avait déjà été utilisée par certains capitaines au large du Yémen, autour du détroit de Bab Al-Mandab, lorsque les rebelles houthistes ont ciblé à partir de 2023 des cargos mais assuré qu’ils ne viseraient pas ceux liés à la Chine et à la Russie. Selon les registres, l’Iron -Maiden est géré par une compagnie de Shanghaï, Cetus Maritime.
Rien ne dit si l’équipage de l’Iron-Maiden ou son opérateur shanghaïen ont fait le pari isolé que l’Iran ne se risquera pas à frapper un navire se revendiquant chinois ou quels éléments lui ont permis d’apprécier la situation. Mais Le Monde a constaté, samedi 7 mars au matin, qu’un autre bateau a pris une initiative similaire dans la nuit de vendredi à samedi : le vraquier KSL-Hengyang, géré par une compagnie chinoise de Nanjing, King Ship, qui est parti du port saoudien de Jubail le 4 mars. Il a d’abord affiché comme destination l’émirat de Foujeyra, mais a changé ce message vendredi pour écrire « propriétaire et équipage chinois » dans son AIS et se diriger vers le détroit d’Ormuz, qu’il a réussi à franchir dans la nuit.
Les experts, très prudents, se demandent s’il sera possible en cas de répétition prolongée de ce type d’exemple de considérer que le trafic maritime lié à la Chine est moins à risque du fait de la relation entre Pékin et Téhéran. « De là à en conclure que les navires liés à la Chine peuvent passer, il faudra bien davantage d’exemples », prévient Xu Muyu. La Chine attend avec impatience de voir.
[Source: Le Monde]