L’Union européenne adopte avec difficulté de nouvelles sanctions contre la Russie
Les Vingt-Sept se sont accordés, jeudi, sur un 21ᵉ paquet de sanctions contre Moscou. Plusieurs Etats membres ont fait valoir leurs propres intérêts et obtenu des concessions.
Après plusieurs semaines de négociations difficiles, les Européens ont adopté, jeudi 23 juillet, un nouveau paquet de sanctions contre la Russie, le 21e depuis le début de la guerre en Ukraine, en février 2022. Ce faisant, ils resserrent un peu plus l’étau autour de l’appareil économique russe, que quatre ans de conflit ont mis à rude épreuve.
Les Vingt-Sept s’en prennent d’abord au secteur de l’énergie, en décidant de geler pour un an le plafond actuel sur le prix du pétrole russe, qui fixe le seuil au-delà duquel les opérateurs de l’Union européenne (UE) ne peuvent pas offrir de services pour le transporter. Ils évitent ainsi qu’il soit revu à la hausse, ce qui aurait enrichi la Russie. Mécaniquement, le prix plafond du pétrole aurait en effet dû être remonté jeudi 23 juillet, de 44 à 58 dollars (38,50 à 50,70 euros) le baril, en vertu du mécanisme d’ajustement en vigueur et de la flambée des prix qui a suivi le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient.
Les Européens ont également décidé d’ajouter 41 navires de la flotte fantôme russe à la liste des bateaux déjà sous sanctions, de restreindre la vente de méthaniers à la Russie, comme cela se fait déjà sur les pétroliers, et d’interdire de transactions 33 nouvelles banques russes.
Des secteurs à l’« impact élevé » visés
Des restrictions à l’exportation pour des métaux et des alliages utilisés dans les secteurs de l’aérospatiale et de la défense sont également actées. Par ailleurs, plusieurs établissements de crédit, sociétés ou plateformes de cryptomonnaies et négociants en pétrole situés dans des pays tiers, qui ont aidé à contourner les mesures de rétorsion européennes, sont sanctionnés.
C’est « un autre pas décisif pour resserrer la pression sur la Russie, a commenté Antonio Costa, président du Conseil européen. Notre 21e paquet de sanctions vise les secteurs à l’impact le plus élevé : énergie, services financiers, crypto et commerce ». Par ailleurs, 219 personnes ont été inscrites sur la liste noire des individus sous sanctions, « le plus haut chiffre depuis quatre ans », s’est félicitée la présidence irlandaise de l’UE.
Les négociations entre les Etats membres, qui doivent approuver les sanctions à l’unanimité, ont été particulièrement difficiles et, pour certains observateurs, cela signale le fait qu’il leur est de plus en plus compliqué de s’attaquer aux intérêts russes sans être eux-mêmes pénalisés outre mesure. « On tape vraiment dans les derniers espaces possibles pour prendre de nouvelles sanctions », explique un diplomate européen. D’autres rappellent que les Vingt-Sept avaient déjà eu beaucoup de mal à s’entendre sur un embargo sur les engrais, l’acier ou les diamants russes.
Sans parler de leur décision de se passer des énergies fossiles russes, prise dans un cadre juridique autre que celui des sanctions – qui demandent l’unanimité des Etats membres –, afin de contourner le veto hongrois lorsque Viktor Orban était encore au pouvoir. Même s’ils se sont engagés à ne plus importer de gaz russe à compter de janvier 2028, leurs achats de gaz naturel liquéfié (GNL) continuent, pour l’heure, d’augmenter. Et, sur le sujet du nucléaire civil, ils n’ont pas avancé, tant le sujet est politiquement inflammable.
L’offensive grecque
On aurait pu penser que la défaite de Viktor Orban aux élections législatives hongroises, le 12 avril, et la victoire du conservateur pro-européen Péter Magyar changeraient la donne, alors que, pendant plus de quatre ans, Budapest a assumé sa proximité avec le Kremlin et s’est illustré par ses menaces de veto à répétition. Cela n’a pas été le cas. Car d’autres que la Hongrie ont joué les empêcheurs de tourner en rond.
Cette fois, l’offensive est venue de la Grèce, qui réclamait une dérogation au 19e paquet de sanctions, adopté en octobre 2025, en vertu duquel la Commission estimait que le transit de GNL russe à destination de pays tiers serait interdit à compter de 2027. Athènes conteste l’interprétation de l’exécutif communautaire et a exigé qu’une dérogation soit accordée à la compagnie maritime Dynagas, propriété du milliardaire George Prokopiou. Sans quoi, faisaient valoir les Grecs, les créanciers chinois de l’entreprise auraient récupéré les navires brise-glace grecs, Pékin se serait emparé du marché et le transport du GNL russe aurait pu se poursuivre.
Le premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, était prêt à bloquer le 21e paquet de sanctions s’il n’obtenait pas gain de cause – prenant le risque de voir le prix plafond du pétrole remonter automatiquement. En clair, les Européens étaient confrontés à un dilemme : soit ils ne cédaient pas au chantage grec, et les revenus pétroliers de la Russie augmentaient, finançant son effort de guerre ; soit ils cédaient, laissant Dynagas travailler pour les Russes, et prenaient le risque de créer un précédent en revenant sur leurs engagements passés.
Ils ont choisi la seconde option. Le transit de GNL vers des pays tiers et les achats liés au transit peuvent continuer, tant que les volumes concernés ne dépassent pas ceux de 2025. Cette dérogation d’un an, qui concerne d’autres entreprises que Dynagas, dont TotalEnergies, sera renouvelable automatiquement.
Avant la Grèce, d’autres Etats membres ont aussi su faire valoir leurs intérêts. Lisbonne a obtenu le retrait d’un embargo sur le cabillaud russe, qui, une fois transformé dans des usines portugaises, devient le célèbre bacalau. Egalement pour protéger son industrie agroalimentaire, Berlin est parvenu à éviter l’interdiction d’importation du colin d’Alaska russe. Une mesure dont se félicite aussi la France, que l’affaire n’arrangeait pas non plus. « En mettant le colin d’Alaska dans les sanctions, la Commission libérait le marché pour les Etats-Unis. » Ces derniers, grâce à l’accord commercial entre l’UE et Washington, peuvent en exporter sur le Vieux Continent sans payer de droits de douane, rappelle un diplomate européen.
La question des visas
Paris et Rome sont, pour leur part, montés au créneau pour s’opposer au projet de la Commission d’interdire de visa les anciens combattants russes et renvoyer le débat à une révision ultérieure du cadre réglementaire sur les visas de l’UE. « L’Europe restera interdite à quiconque a participé à l’invasion de l’Ukraine », déclarait Ursula von der Leyen, le 9 juin. Les pays nordiques, baltes, ou les Pays-Bas, qui étaient favorables à cette interdiction de visas, accusent la France et l’Italie, mais aussi l’Espagne ou la Grèce, d’avoir manœuvré pour préserver leurs revenus touristiques liés aux visiteurs russes. Faux, rétorquent ces derniers, qui invoquent des questions d’ordre juridique. « Les sujets concernant les visas n’ont rien à faire dans un paquet de sanctions, ils doivent être traités dans le code visas », assure-t-on à Paris.
L’Autriche, elle, a menacé de mettre son veto au nouveau paquet de sanctions si les Européens ne dégelaient pas des avoirs russes, afin de compenser les pertes qu’a subies l’une de ses banques, Raiffeisen Bank International, dont des actifs ont été saisis en Russie. Il a finalement été acté que les Vingt-Sept reviendraient sur le sujet dans un autre cadre.
Quant à la Bulgarie, elle a obtenu, comme la Hongrie avant elle, le retrait du patriarche russe Kirill, chef de l’Eglise orthodoxe russe, de la liste noire des nouvelles personnalités à sanctionner. « L’époque des croisades est révolue », a expliqué le premier ministre bulgare, Roumen Radev.
[Source : Le Monde]