A Rio de Janeiro, les colonies de pêcheurs pourraient disparaître

Créés il y a plus d’un siècle, les groupements de pêche artisanale voient leurs prises réduites, principalement du fait de la pollution et des navires industriels. La relève n’est pas assurée.

Juil 16, 2026 - 10:04
A Rio de Janeiro, les colonies de pêcheurs pourraient disparaître
Des pêcheurs mettent leur barque à l’eau sur la plage de Copacabana, à Rio de Janeiro (Brésil), le 23 mai 2023. CARL DE SOUZA/AFP

Le rendez-vous est donné un dimanche matin à 6 h 30, à l’extrémité sud de la mythique plage de Copacabana, à Rio de Janeiro. Alors que le lever du soleil rougit les vagues, ils sont plusieurs groupes de six ou sept pêcheurs à user de toutes leurs forces pour mettre leurs lourdes barques à la mer.

Comme tous les jours, ils s’en vont à trois retirer les prises des filets disposés à une poignée de kilomètres de la plage qui, au loin, commence déjà à se remplir de baigneurs. « Aujourd’hui, on ramène les filets avec nous. Il y a un risque de tempête lundi, donc on ne sortira pas. Les poissons qui se prendront dans les filets risquent de ne plus être bons », pense Joao Valerio, 29 ans, aidé de Rodrigo et Cesinha, ses deux partenaires. Alors que les rives s’éloignent, apparaissent derrière eux le Christ rédempteur, la montagne des Deux-Frères, la plage d’Ipanema, mais aussi les pentes colorées des favelas du Pavao-Pavaozinho et de Vidigal, d’où les trois pêcheurs sont originaires.

Les trois amis sont membres de la colonie de pêcheurs appelée « Z13 », fondée par l’Etat brésilien en 1923. « La fondation de ces colonies repose sur deux prémisses : le besoin de profiter de l’immense littoral brésilien pour développer une industrie de la pêche et, dans le contexte de la fin de la première guerre mondiale, la nécessité de défendre les frontières. En 1919, l’Etat engage donc une expédition à travers le pays, qui durera plusieurs années. Plus de 800 colonies, sont créées, dont la Z13 », raconte Luzimar Soares Bernardo, docteure en sciences sociales de l’université de Sao Paulo et autrice d’une thèse sur la colonie.

La défense sera finalement assurée par le fort de Copacabana, adjacent à la colonie, tandis que les pêcheurs, eux, alimentent encore aujourd’hui de nombreux cariocas. Dans les plus de cinq kilomètres de filets de Joao, Rodrigo et Cesinha, des poissons d’hiver : sardines, tassergals, et bonites. En été, poulpes, maigres et maquereaux peuplent leurs étals. En plus d’un siècle d’halieutique, les membres de la Z13 ont acquis des précieuses connaissances sur les centaines de variétés de poissons qui peuplent les eaux de la « petite princesse de la mer », l’autre nom donné à la plage de Copacabana. « Attention à celui-là, il est vénéneux, mais sa viande vaut cher ! », prévient Cesinha en remontant un manganga, équivalent brésilien de la rascasse.

« On a appris en écoutant les anciens »

A l’occasion des 100 ans de la colonie, les pêcheurs ont fait don de plus de cent espèces au Musée national de Rio, pour les inscrire à la collection scientifique de l’institution. Parmi elles, un requin-tigre (Galeocerdo cuvier) et un mérou (Epinephelus marginatus), des prises considérées comme rares dans la région, mais surtout un tarpon (Megalops atlanticus, plus commun dans le nord-est du pays), jamais vu auparavant dans les alentours. « Ce que l’on sait, on l’a appris en écoutant les anciens », souligne Cesinha, 32 ans, parti en mer pour la première fois à 7 ans.

Car ici, tout le monde ou presque est fils, voire petit-fils de pêcheur. « Mon grand-père était un des fondateurs de cette colonie. Il avait son propre bateau, c’est comme ça que j’ai commencé, à mes 12 ans. Quand j’ai eu 15 ans, ma mère m’a acheté mon bateau à moi, et j’ai commencé à vivre de la pêche », raconte Pixico en pointant vers son embarcation fraîchement peinte en bleu azur, le Peixe-Chico. A 43 ans, ce vétéran de la Z13 se fait accompagner depuis deux ans par son fils Raphael, 24 ans.

Mais parmi les anciens, l’inquiétude règne. « La génération [de Raphael] est probablement la dernière de la colonie », prédit Pixico. « La pêche n’est plus aussi bonne qu’avant, principalement à cause de la pollution et des bateaux de pêche industrielle, qui jettent des énormes filets et raflent tout sur leur passage. Moi-même, je préférerais que Raphael se trouve un travail plus tranquille », regrette-t-il, un requin tatoué sur l’épaule droite. Selon une étude de l’économiste Riley Rodrigues, conseiller spécial de la maison civile de l’Etat de Rio de Janeiro, le volume de poissons pêchés dans la baie a diminué de 68 % entre 2002 et 2013.

Occupé à raccrocher des filets à une corde quelques mètres plus loin, Evandro, 39 ans, est sur la même ligne. « L’un de mes deux fils pourrait me rejoindre, il n’a pas encore pris sa décision. Mais je ne suis pas trop pour, c’est une vie très difficile. A cause de la pêche industrielle, qui emporte même les œufs et la faune marine, certaines espèces qui valaient cher, comme la lotte, la raie guitare et le requin ange ont déjà quasiment disparu [la pêche des deux dernières est désormais interdite au Brésil]. Quand j’ai commencé à pêcher ici il y a une vingtaine d’années, on pouvait ramener 1 tonne de poissons lors d’une bonne journée. Aujourd’hui, on en ramène difficilement 100 kilos », témoigne-t-il.

Un pessimisme que refuse José Manoel Pereira Rebouças, président de la colonie. « Notre colonie est placée à un endroit stratégique pour la vente, et les conditions de travail sont bien meilleures qu’auparavant. Nous avons par exemple un treuil pour ramener les bateaux à terre, ou encore de l’eau pour que les pêcheurs puissent se laver en revenant de la mer. Mais surtout, deux fois par semaine, la communauté assure le transport du poisson invendu vers le marché de gros sans frais pour le pêcheur, qui ne paie qu’une redevance auprès des vendeurs », défend-il au téléphone,tout en estimant que sur l’ensemble de la ville, le nombre de pêcheurs est passé de 700 à environ 200 en vingt-cinq ans. Pour faire perdurer la communauté, le patriarche de 66 ans pense notamment au développement du tourisme communautaire, et mentionne une hypothétique compensation versée par les grands pollueurs. Coincé entre le très sélect club des Marimbas, et le luxueux hôtel Fairmont, choisi par les équipes du président français, Emmanuel Macron, comme camp de base lors du sommet du G20 de 2024, le dernier îlot populaire de Copacabana réussira-t-il à survivre ?

[Source : Le Monde]