Des Martiens partout ? Un mythe qui fit les beaux jours de la science-fiction

Si des preuves de vie doivent encore y être trouvées, la littérature s’est chargée d’imaginer nos voisins du Système solaire. Des fantasmes qui se sont notamment nourris des observations de l’Italien Giovanni Schiaparelli au XIXᵉ siècle.

Juil 16, 2026 - 10:14
Des Martiens partout ? Un mythe qui fit les beaux jours de la science-fiction
ALL FILM ARCHIVE/MARY EVANS/AURIMAGES

« Mr et Mrs K n’étaient pas vieux. Ils avaient la peau cuivrée, les yeux pareils à des pièces d’or, la voix délicatement musicale des vrais Martiens. » Dans la deuxième de ses Chroniques martiennes, publiées en 1950, l’écrivain américain Ray Bradbury (1920-2012) met en scène un couple d’habitants de la Planète rouge vivant près d’une mer désormais asséchée. Lui effleure un livre métallique qui chante sous ses doigts, elle somnole. A son réveil, elle dit à son époux :

« J’ai rêvé d’un homme.

— Un homme ?

— Grand. Un bon mètre quatre-vingt-cinq.

— Ridicule. Un géant. Un géant difforme.

— D’une certaine façon (…) il avait l’air normal. Malgré sa taille. Et il avait… oh, je sais que tu vas trouver ça idiot… il avait les yeux bleus !

— Les yeux bleus ! Grands dieux ! s’écria Mr K. Qu’est-ce que tu vas rêver la prochaine fois ? Je suppose qu’il avait les cheveux noirs ?

— Comment tu as deviné ? (…)

— J’ai pris la couleur la plus invraisemblable, répliqua-t-il froidement. »

Par un savoureux jeu de points de vue, comme pour mieux souligner combien nous avons fantasmé les Martiens, les personnages de Ray Bradbury nous mettent dans la position d’« extramartiens » fort étranges. Un jeu de miroirs aussi, tant Mars n’a cessé de nous renvoyer à nous-mêmes.

Pourtant, aux lointaines origines de la science-fiction, la planète n’était pas ce trope, cette thématique cruciale et récurrente, presque obsessionnelle, qu’elle est par la suite devenue. « Jusqu’au XVIIIe siècle inclus, il y avait des récits du Système solaire dans sa globalité où a priori tout était mis sur un pied d’égalité, où toutes les planètes étaient supposées habitables », note Laurent Genefort, écrivain de science-fiction et auteur d’une thèse sur ce genre littéraire.

Dès 1686, Bernard Le Bouyer de Fontenelle (1657-1757) s’attaque au sujet dans ce qui sera un énorme succès, ses Entretiens sur la pluralité des mondes, dans lesquels il met en scène un dialogue astronomique entre le narrateur et une marquise. Après avoir débattu de l’existence d’habitants sur la Lune, cette dame s’écrie, offusquée : « Vous m’allez mettre des habitants dans toutes les planètes ? » Son interlocuteur a une réponse « logique » : « Il faudrait concevoir que ces grands corps auraient été faits pour n’être point habités, que ce serait là leur condition naturelle, et qu’il y aurait une exception justement en faveur de la Terre toute seule. Qui voudra le croire le croie ; pour moi, je ne m’y puis pas résoudre. »

Quelques années après, en 1698, on lit dans le Cosmotheoros, ouvrage posthume de l’astronome néerlandais Christian Huygens (1629-1695), un raisonnement analogue, quoique teinté de religion, pour justifier l’existence sur d’autres astres d’« êtres vivants usant de raison » : « Notre Terre aurait un trop grand avantage et une trop grande noblesse par rapport aux autres planètes si elle possédait seule un animal qui surpasse de si loin tous les autres (…) ; animal dans lequel il y a quelque chose de divin. »

L’affaire des « canaux »

Même si elle n’occupe pas encore de position privilégiée dans la littérature, Mars, sans doute sous l’influence de l’astrologie, n’en possède pas moins une « personnalité » propre, belliqueuse et violente. Sa couleur orangée, vaguement rougeâtre, visible à l’œil nu dans le ciel nocturne, évoque le sang et l’a depuis l’Antiquité assimilée au dieu de la guerre. Un cliché que l’on retrouve en 1765 dans ce qui est probablement le premier livre de science-fiction féministe, le Voyage de Milord Céton dans les sept planètes, de Marie-Anne Robert (1705-1771). Dans ce récit, un génie conduit à travers le Système solaire ledit Céton, accompagné de Monime, princesse de Géorgie. A l’approche de Mars, celle-ci est « saisie de crainte » : « Le seul nom de Mars m’épouvante ; je m’imagine qu’il n’est rempli que de citoyens barbares et féroces, qui tous ne respirent que duel, sang et carnage : que voulez-vous que je fasse dans un pareil monde ? » Cette réputation guerrière de Mars et des Martiens aura la peau dure…

Anthropologue et sociologue des sciences, Pierre Lagrange explique que, pendant longtemps, la Lune a fasciné davantage que la Planète rouge « car on voyait des choses à sa surface – les cratères étaient si parfaitement ronds que l’on imaginait des cités. L’histoire de Mars se développe à partir du moment où on a des télescopes et quand paraissent les premières cartes de la planète, avec l’idée qu’il s’agit d’une Terre bis, avec des mers et des continents. » Les premières observations astronomiques mettent en évidence un monde changeant et pas si différent de la Terre, des zones plus sombres, des changements de couleur, des saisons, des tempêtes à l’échelle planétaire… et des calottes polaires. Or, à l’époque, qui dit glace dit eau et qui dit eau dit vie probable.

L’astronomie, encore elle, va donner un coup de fouet au fantasme de la vie martienne. En 1877, l’Italien Giovanni Schiaparelli (1835-1910), directeur de l’observatoire de Brera, à Milan, observe Mars à la lunette pour en dresser la carte, alors que la planète est à l’opposition, son point le plus proche de la Terre. Même dans ces conditions favorables, cela reste une tache orange plus ou moins floue dans l’instrument. Difficile d’y repérer des détails d’une grande précision. Cependant, Schiaparelli se sent prêt, s’étant, selon ses propres termes, abstenu de « tout ce qui peut affecter le système nerveux, des stupéfiants à l’alcool, voire l’abus de café qu[’il] trouve extrêmement préjudiciable à la précision de l’observation ». Il détecte et dessine des lignes qu’il va nommer « canali ». Ce terme italien désigne des chenaux naturels, mais il va être traduit en « canaux » et donc impliquer des structures artificielles.

Représentation des « canaux martiens » (« canali ») observés par l’astrophysicien Giovanni Virginio Schiaparelli (1835-1910).

L’affaire des « canaux martiens » est lancée par une erreur de traduction – compréhensible car le monde, en ce XIXe siècle, vit à l’heure des grands canaux, celui de Suez ayant été ouvert en 1869. Elle va prendre une ampleur considérable et influencer profondément l’imaginaire collectif : une civilisation forcément plus avancée que celles de la Terre a creusé ces structures gigantesques qui strient Mars sur des milliers de kilomètres. Dans la nouvelle de Guy de Maupassant (1850-1893) L’Homme de Mars, parue en 1887, un petit homme fait irruption chez le narrateur pour lui parler des « mondes habités ». Semblant quelque peu habité lui-même, il avance les canaux martiens comme preuve irréfutable de sa théorie : « Et ils sont gigantesques, leur largeur n’ayant pas moins de cent kilomètres. » Le narrateur sourit en lui répondant : « Cent kilomètres de largeur. Il a fallu de rudes ouvriers pour les creuser »

Même si d’autres astronomes assurent ne pas observer de chenaux ou de canaux là-haut, même si leurs dimensions semblent aberrantes, Schiaparelli persiste et signe lors de l’opposition suivante, en 1879. Il voit même certains canali se dédoubler ! Les « canalistes » et leurs adversaires vont s’opposer pendant des décennies, « une polémique entretenue par un grand nombre d’articles de magazines, relate Pierre Lagrange. A l’époque, le métier de physicien est en train de se constituer et les astronomes sont pour beaucoup des amateurs. La cartographie de la société n’était pas la même qu’aujourd’hui, où les scientifiques professionnels et les vulgarisateurs sont bien séparés : il y avait des passerelles entre le débat scientifique et le débat public ».

Un « audio » de la Planète rouge

Deux personnages au profil mixte vont donner du crédit aux canaux et, partant, à une civilisation martienne très évoluée. Le premier est un Français, Camille Flammarion (1842-1925). Féru d’astronomie – mais aussi de « sciences psychiques », c’est-à-dire de l’étude de phénomènes paranormaux –, il fonde son propre observatoire à Juvisy-sur-Orge (Essonne) ainsi que la Société astronomique de France et va obtenir une célébrité internationale, qui sera davantage due à ses nombreux ouvrages de vulgarisation qu’à ses découvertes. Il publie en 1892 La Planète Mars et ses conditions d’habitabilité, un ouvrage dans lequel il valide les observations de Schiaparelli et cautionne, avec une certaine prudence, l’hypothèse selon laquelle la planète étant devenue de plus en plus aride, ses habitants ont conçu un système de canaux pour drainer et répartir l’eau disponible sur tout leur territoire.

Camille Flammarion écrit aussi de la fiction, ce qui lui permet de s’affranchir de la prudence scientifique. Dans son roman paru en 1894 et intitulé La Fin du monde, il met en scène une Terre du XXVe siècle que menace une comète géante. Les astronomes martiens préviennent leurs homologues terrestres du danger par un « message photophonique ». Un des personnages du roman commente : « Il semble bien que les habitants de Mars soient plus avancés que nous dans les sciences, ce qui n’aurait rien de surprenant puisqu’ils sont plus anciens que nous et que le progrès a déjà eu là des siècles innombrables pour se développer. D’ailleurs (…) ils peuvent avoir de meilleurs yeux, des instruments plus perçants, et des facultés intellectuelles transcendantes. » Dans un article publié dans la revue La Nature en 1920, Flammarion prend peu de gants et écrit : « Nous sentons, à l’aspect de ce monde voisin, qu’il n’est pas téméraire de le supposer habité par des êtres intelligents et d’admettre même qu’ils puissent essayer de communiquer avec nous. »

Le deuxième personnage qui a donné du poids à l’hypothèse d’une vie intelligente sur Mars s’appelle Percival Lowell (1855-1916). Cet homme d’affaires américain a lu La Planète Mars, de Camille Flammarion, et il va se passionner pour les canaux de Schiaparelli, au point de se faire construire, en 1894 dans l’Arizona, sur ses propres deniers, un observatoire de qualité professionnelle où il va scruter la voisine de la Terre pendant quinze ans. Lui aussi verra dans les canaux la marque d’une civilisation menacée, redoublant d’efforts pour récupérer toute l’eau disponible sur la planète. Lui aussi aura une influence considérable.

L’idée d’un peuple de Mars occupe l’espace public dans ces ultimes années du XIXe siècle. Au point que nombre de médiums – les « sciences psychiques » dont Flammarion était friand sont à la mode – assurent communiquer avec lui. Hélène Smith (1861-1929), une peintre suisse, est la plus connue de ces médiums. Entre 1896 et 1900, elle dira recevoir plusieurs messages venus de la Planète rouge. « Lassuné, ké nipuné ani ; tiz dé machir mirivéiche manir, sé dé évenir toué chi amiché zé forimé ti viche tarviné. » Si vous parlez couramment le martien, vous saurez que cette phrase signifie : « Approche, ne crains pas ; bientôt tu pourras tracer notre écriture, et tu posséderas dans tes mains les marques de notre langage. » Quelque temps après cet « audio » de 1897, Hélène Smith prendra un crayon pour transcrire des messages en caractères martiens…

La même année, l’écrivain allemand Kurd Lasswitz (1848-1910) publie Sur deux planètes, qui voit le premier affrontement entre Terriens et visiteurs martiens. Une trame similaire sera, un an plus tard, au cœur d’un roman qui lancera pour de bon le thème de l’invasion de la Terre par des extraterrestres : La Guerre des mondes, de Herbert George Wells (1866-1946). Sur un mode quasi journalistique, l’écrivain britannique reprend le motif à la mode selon lequel Mars, en train de s’assécher, se meurt. La Terre, avec toute son eau, fait figure de « planète B », de canot de sauvetage pour des Martiens sans scrupule, prêts à la nettoyer de son espèce dominante et à prendre sa place.

« La Guerre des mondes », de H. G. Wells, couverture illustrée par Edward Gorey (Looking Glass Library/Random House, 1960).

« La Guerre des mondes, c’est une réponse de Wells au colonialisme britannique, analyse Pierre Lagrange. Pourquoi les Martiens ne feraient-ils pas la même chose avec nous, s’implanter par la force, sans états d’âme, sur un nouveau territoire ? » Même si les envahisseurs périssent victimes des microbes terrestres, Wells renforce le cliché de Mars la guerrière.

Illusion d’optique

A l’automne 1909, l’astronome Eugène Antoniadi (1870-1944) a l’occasion, pendant plusieurs nuits, de scruter Mars à la lunette de 83 centimètres de diamètre de l’Observatoire de Meudon, le plus puissant instrument existant en Europe à l’époque. Il en dresse une cartographie dessinée et rédige un compte rendu qui est lu à l’Académie des sciences lors de sa séance du 15 novembre.

En guise de structures un tant soit peu linéaires, il évoque des « ombres diffuses », des alignements de « lacs » (en réalité des cratères), des « estompages ». Il ne compte pas, « dans cette nomenclature, les lignes droites fugitives, appelées aussi “canaux”, qui ne sont visibles que pendant une fraction de seconde et qui peuvent être dues à une illusion. Ces premières observations ne confirment pas l’existence d’un réseau géométrique de lignes droites, s’entrecroisant dans tous les sens ». En quelques mots, Antoniadi tord le cou aux canaux martiens, résultats d’une illusion d’optique où le cerveau des observateurs construisait des droites à partir d’éléments disparates plus ou moins alignés. Tout ce qu’on peut voir à la surface de Mars est d’origine géologique, naturelle donc, et non pas artificielle.

Cette révélation n’empêche pas le moins du monde la fascination martienne de prospérer. Ainsi, l’Américain Edgar Rice Burroughs (1875-1950), qui invente à la même époque le personnage de Tarzan, remporte un succès populaire avec son Cycle de Mars, une série d’ouvrages dont le premier, Une princesse de Mars, paraît en épisodes en 1912. « C’est de la fantasy, des romans d’aventures, du quasi-Tarzan, sans souci de cohérence scientifique, décrypte Laurent Genefort. Historiquement, la science-fiction la plus fantaisiste a préexisté à la science-fiction rationnelle. » Là encore, Mars (que ses habitants nomment Barsoom) est une planète agonisante aux peuples guerriers, qui sert de toile de fond aux aventures d’un héros terrien, John Carter.

On n’est pas encore dans la science-fiction telle que nous l’entendons aujourd’hui – le terme n’existe d’ailleurs pas à l’époque. Il sera forgé (après un bref passage par le mot « scientifiction ») par l’ingénieur Hugo Gernsback (1884-1967), lequel va lancer aux Etats-Unis la mode des magazines bon marché – des pulps – consacrés à la science-fiction. Des publications dans lesquelles « il y aurait principalement des histoires de fiction et quelques infos en marge, décrit Pierre Lagrange. Ce genre de magazines va se mettre à pulluler dans les kiosques, à commencer par Amazing Stories de Gernsback, qui apparaît en 1926. C’est une littérature paradoxale : on multiplie les récits scientifiques exacts, mais personne ne place la frontière de la cohérence au même endroit ».

Comme l’écrivent Pierre Lagrange et Hélène Huguet dans leur ouvrage Sur Mars (EDP Sciences, 2003) : « Il est difficile de se représenter l’ampleur du phénomène éditorial représenté par les pulps de science-fiction. Pendant plus de cinquante ans, des centaines de milliers d’exemplaires de ces magazines imprimés sur un papier grossier vont contribuer à façonner l’imaginaire des lecteurs américains. »

L’auteur de la série de romans Game of Thrones, George R. R. Martin, a livré un beau témoignage sur ce phénomène dans un texte publié en 2015 dans le quotidien britannique The Guardian : « En grandissant, je crois que je suis allé sur Mars plus souvent qu’à New York, alors que Manhattan n’était qu’à quarante-cinq minutes et 15 cents en bus. (…) Combien d’histoires se déroulaient sur Mars à l’apogée des pulps de science-fiction ? Des centaines, sans doute. Des milliers, probablement. Des dizaines de milliers ? Peut-être. La Mars de mon enfance était un amalgame créé par de nombreux auteurs différents, chacun y ajoutant sa touche et ses rebondissements au fil des années et des décennies pour créer une sorte de cadre consensuel, un monde qui appartenait à tout le monde et à personne. »

Des Martiens partout. Mais à quoi ressemblaient-ils ? Dans La Guerre des mondes, Wells imagine les envahisseurs comme des espèces de poulpes. Dès le début du roman, le narrateur écrit : « Ceux qui n’ont jamais vu de Martiens vivants peuvent difficilement s’imaginer l’horreur étrange de leur aspect, leur bouche singulière en forme de V et la lèvre supérieure pointue, le manque de front, l’absence de menton, le remuement incessant de cette bouche, le groupe gorgonesque des tentacules, la respiration tumultueuse des poumons dans une atmosphère différente, leurs mouvements lourds et pénibles (…) et par-dessus tout l’extraordinaire intensité de leurs yeux énormes. »

L’écrivain pense que, dans la logique de l’évolution, tout comme le cerveau humain n’a cessé de grossir, les Martiens, qui sont des êtres plus « avancés », ont développé des cerveaux énormes sur des corps chétifs, atrophiés. « Le Martien de Wells, résume Laurent Genefort, c’est un peu l’homme du futur, dont le cerveau a “mangé” le reste de l’organisme. » Bien des années plus tard, on retrouvera une transposition du Martien macrocéphale dans le grinçant film Mars Attacks !, de Tim Burton (1996) –, mais, humour noir oblige, cette fois, ce qui vient à bout des massacreurs venus de l’espace, ce ne sont pas les micro-organismes terrestres mais les yodels suraigus de la chanson Indian Love Call

« Pas la Mars que nous voulions »

Dans les populaires pulps, les habitants de la Planète rouge présentent souvent des caractéristiques humanoïdes. Astrophysicien au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, mais aussi président de l’association du festival international de science-fiction de Nantes, les Utopiales, Roland Lehoucq a une affection particulière pour un dessin de Frank Paul (1884-1963), paru dans le magazine Fantastic Adventures en 1939, sur lequel on voit un Terrien en scaphandre serrer la main d’un Martien nettement plus grand que lui : « Frank Paul donne des arguments pour expliquer pourquoi il a dessiné ce Martien ainsi : à cause de l’atmosphère raréfiée de Mars, il a de très grandes oreilles en forme de coquillages pour capter les sons, il a aussi des antennes pour la télépathie et d’énormes poumons ; à cause du froid, sa poitrine est couverte de poils et ses yeux ainsi que son nez sont rétractables pour les protéger du gel ; comme la gravité martienne est faible, il a des pieds en forme de ventouses pour mieux adhérer au sol. Et il tient dans la main un désintégrateur atomique. »

« The Man from Mars », illustration de Frank R. Paul pour le tout premier numéro de « Fantastic Adventures », mai 1939.

Au moment où l’exploration spatiale du Système solaire commence, soit quelques années après la grande vague des soucoupes volantes, qui a vu apparaître la thématique des « petits hommes verts », il y a des Martiens partout, du moins dans l’imaginaire collectif. Très vite, ils ne vont plus être nulle part. La faute aux sondes américaines Mariner-4 et 9. La première ne fait que survoler Mars en 1965, la seconde se met en orbite autour de la Planète rouge fin 1971. Les photographies que toutes deux envoient montrent un monde sec, morne et désertique.

« Oh, Mariner…, se lamente George R. R. Martin. (…) Les sondes Mariner n’ont trouvé aucune trace de cités, vivantes, mortes ou mourantes. Le réseau de canaux artificiels de Lowell n’était pas visible, pas plus que les canali de Schiaparelli. A la place, il y avait des cratères ; la vraie Mars ressemblait bien plus à la Lune qu’à Barsoom », la Mars fantasmée des romans d’Edgar Rice Burroughs. Et l’auteur de Game of Thrones de rendre un verdict tristement réaliste : « Les découvertes de Mariner ont enthousiasmé les scientifiques du monde entier (…) mais, pour les lecteurs et les auteurs de science-fiction, l’excitation était mêlée de désillusion et de consternation. Ce n’était pas la Mars que nous voulions. »

Il faut revenir, pour conclure, aux étonnantes Chroniques martiennes, de Ray Bradbury, qui, lorsqu’elles paraissent en 1950, vont à l’encontre d’une tendance lourde de la science-fiction à se diriger vers la hard science, la science dure, une tendance qu’incarneront des auteurs comme Isaac Asimov (1920-1992) ou Arthur C. Clarke (1917-2008), dotés d’un solide bagage technico-scientifique. Dans son recueil, Bradbury penche volontairement vers le conte. Son ultime chronique évoque une famille d’humains ayant fui une Terre ravagée par la guerre et la destruction, qui arrive sur Mars dont les autochtones ont disparu. Ils se promènent, alors que la nuit est tombée, le long d’un canal. « J’ai toujours voulu voir un Martien, dit Michael, un des trois fils. Où ils sont, p’pa ? Tu avais promis. — Les voilà, dit papa. Il hissa Michael sur son épaule et pointa un doigt vers le bas. (…) Les Martiens étaient là – dans le canal – réfléchis dans l’eau. Timothy, Michael, Robert, papa et maman. Les Martiens leur retournèrent leurs regards durant un long, long moment de silence dans les rides de l’eau. »

Même si, dans l’ère post-Mariner, les scientifiques poursuivront leurs efforts pour découvrir une vie microbienne, présente ou passée, sur Mars, les auteurs de science-fiction vont passer à autre chose, explorer une voie diamétralement opposée à celle qui avait fait les choux gras des pulps : la Planète rouge ne sera plus ce monde d’où viennent des envahisseurs terrifiants, mais une nouvelle frontière, un espace à conquérir. Les Martiens n’auront pas disparu, ils seront simplement des migrants de la Terre.

[Source : Le Monde]