Dix ans après le référendum du Brexit, la difficile relance des relations entre le Royaume-Uni et les Européens
Le 23 juin 2016, les Britanniques choisissaient de sortir de l’Union européenne. Keir Starmer affirmait vouloir resserrer les liens avec Bruxelles. Mais en deux ans, les résultats de ce rapprochement ont été limités.
C’est un drôle d’anniversaire. Dix ans presque jour pour jour après le référendum du Brexit qui, le 23 juin 2016, avait scellé sa sortie de l’Union européenne (UE), le Royaume-Uni perd son sixième premier ministre, le travailliste Keir Starmer. Le chef du gouvernement démissionnaire était le promoteur d’un « reset », une réinitialisation de la relation avec Bruxelles. Entre le ralentissement de la croissance britannique, attribué en grande partie au Brexit, la hausse des tensions avec Donald Trump et la guerre en Ukraine, un rapprochement avec l’UE est progressivement redevenu une évidence à Londres.
« Il est de plus en plus clair, si le monde continue sur cette voie instable, assurait ainsi Keir Starmer le 1er avril, que notre intérêt national à long terme exige un partenariat plus étroit avec nos alliés en Europe. » « Dix ans après le Brexit, nos destins sont plus étroitement liés que jamais », abondait, le 14 février, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité.
A son arrivée à Downing Street, en juillet 2024, Keir Starmer avait promis de relancer cette relation afin d’en finir avec l’attitude de défiance prévalant vis-à-vis de Bruxelles durant les mandats des conservateurs Boris Johnson et Liz Truss. Depuis, le travailliste et son gouvernement ont multiplié les déclarations de bonne volonté. Mais les résultats restent bien limités.
Certes, l’idée d’une réintégration du Royaume-Uni dans l’UE n’est plus un tabou. Dans un entretien au Guardian, le 18 juin, l’ex-commissaire européen Michel Barnier considère que cela pourrait se faire sans que Londres adopte l’euro ou rejoigne l’espace Schengen. « Il est tout à fait possible d’avoir des opt-out [clauses dérogatoires] dans ces domaines », affirme celui qui a négocié, des mois durant, l’accord de sortie du Royaume-Uni, validé en décembre 2020 et qui, depuis, régente la relation entre Londres et les Vingt-Sept.
Des dossiers à la peine
Mais le rapprochement est plus qu’aléatoire, tant le sujet est politiquement miné outre-Manche. Car Keir Starmer lui a fixé une limite, en promettant de maintenir le Royaume-Uni hors du marché unique et de l’union douanière européenne, en refusant de rétablir la liberté de circulation entre les deux territoires, et en refusant de reconnaître les jugements de la Cour de justice de l’UE.
Ces trois lignes rouges limitent considérablement les marges et possibilités de négociation entre Londres et Bruxelles, sauf à accepter que Londres fasse son marché dans les politiques européennes, ne prenant que ce qui l’arrange. « Les Britanniques ne veulent pas revenir d’une manière ou d’une autre. C’est politique, c’est culturel, c’est profond », s’est convaincu un diplomate européen.
« Keir Starmer a défendu une conception extrêmement prudente de sa relance de la relation avec l’UE, confirme Sébastien Maillard, expert associé du groupe de réflexion Chatham House. Afin de ne pas réveiller le débat européen au Royaume-Uni, souvent clivant, il n’a pas tracé de perspectives claires, ni d’objectifs stratégiques forts. » De fait, constate Jannike Wachowiak, expert du centre de recherche UK in a Changing Europe, « il y a eu un fossé entre la rhétorique employée et le cadre contraint dans lequel le gouvernement Starmer a négocié ».
Dans ce contexte, Bruxelles et Londres ont cherché à régler certains sujets urgents – fin 2025, ils ont rallongé de dix ans l’accord de pêche, qui permet aux Européens de profiter des vastes eaux britanniques – et à trouver des compromis symboliques, avec la réintégration du Royaume-Uni en 2027 dans le programme Erasmus + d’échanges étudiants.
Pour le reste, Londres et Bruxelles peinent à trouver un accord sur les dossiers qu’ils voulaient régler d’ici au sommet entre l’UE et le Royaume-Uni, initialement prévu le 22 juillet, mais qui a été repoussé compte tenu de la démission de Keir Starmer. Ainsi, les projets portant sur une mobilité plus large pour les jeunes sont très mal engagés, Londres jugeant incompatible avec sa politique migratoire l’hypothèse de leur donner la liberté de circulation.
Standards très proches
Le projet d’accord sanitaire et phytosanitaire, destiné à réduire les formalités administratives pour les exportations de produits agricoles et alimentaires, patine également. Le Royaume-Uni refuse tout « alignement dynamique » des normes, qui le contraindrait à adapter automatiquement sa législation aux futures règles de l’Union. Sur le fond, leurs standards sont très proches, mais aucun premier ministre britannique ne semble prêt à lier le sort du pays aux législations à venir des Vingt-Sept.
Sur le marché du carbone ou l’intégration des réseaux électriques, les discussions butent aussi sur tout ce qui donnerait l’impression que Londres rejoindrait l’UE. « Dès qu’on parle alignement, les Britanniques se battent comme des chiens », confie un diplomate européen. Dans cette logique, Londres refuse aussi qu’un accès étendu au marché intérieur s’accompagne, comme cela se fait avec la Norvège ou la Suisse, d’une participation financière aux fonds de cohésion, destinés à financer les régions les plus pauvres de l’Union.
Londres s’inquiète cependant de voir ses anciens partenaires défendre leurs intérêts en promouvant le « made in Europe », qui réserverait les marchés européens aux seules entreprises de l’UE. Il milite pour que ses entreprises puissent également en profiter. Les Britanniques sont en passe d’obtenir gain de cause, alors que plusieurs Etats membres, à commencer par l’Allemagne, ne sont pas des grands adeptes de la préférence européenne, chère à Paris.
Dans le domaine de la défense, si Londres se tient aux côtés de l’Ukraine avec l’Union, les négociations avec Bruxelles ne lui ont pas permis de participer au programme SAFE, doté de 150 milliards d’euros, qui doit aider le Vieux Continent à se réarmer. Pour les entreprises britanniques, c’est un réel manque à gagner. En revanche, Londres et Bruxelles négocient pour que les groupes de défense britanniques puissent bénéficier de commandes de l’Ukraine dans le cadre du prêt de 90 milliards d’euros que les Vingt-Sept ont consenti à Kiev pour soutenir son effort militaire. A ce stade, aucun accord n’a été trouvé.
Enfin, quand l’Union prend des mesures de sauvegarde, comme elle l’a fait pour protéger sa sidérurgie de la concurrence déloyale, le Royaume-Uni en fait les frais. Car les mesures en question, si elles visent d’abord la Chine, concernent tous les acteurs non européens.
« Définir une stratégie claire »
Au sein de l’Union, le Brexit a laissé des traces et même les Etats les plus anglophiles, comme les Pays-Bas, ne sont pas prêts à ouvrir grand leurs bras à celui qui a décidé, il y a dix ans, de partir. Les quelques dirigeants qui étaient au pouvoir quand se sont engagées les négociations post-Brexit ont du mal à oublier à quel point elles ont été difficiles.
Emmanuel Macron fait partie de ces vétérans. Et l’Elysée ne manque jamais de rappeler que les pays qui n’appartiennent pas au marché unique ne doivent pas jouir des mêmes avantages que les membres à part entière, sauf à avoir les mêmes obligations. Reprenant à son compte cette déclaration assumée par nombre de premiers ministres britanniques depuis 2016 : « Brexit means Brexit. »
La donne changera-t-elle si le travailliste Andy Burnham, maire du Grand Manchester, succède bien à Keir Starmer ? Cet ex-ministre de Tony Blair et de Gordon Brown avait déclaré, à l’automne 2025, qu’il aimerait voir son pays rejoindre l’UE « de [son] vivant ». Mais ces dernières semaines, durant sa campagne pour être élu député à Makerfield, une circonscription qui a voté à 65 % pour le Brexit en 2016, il a assuré qu’il n’essayerait pas de faire adhérer de nouveau son pays à l’UE. « Quel que soit le prochain gouvernement britannique, il devra avoir le courage de définir une stratégie claire pour la place du Royaume-Uni en Europe », juge l’eurodéputé (Renew) Sandro Gozi.
[Source : Le Monde]