Canicule : le grand bricolage de l’éducation nationale, symbole de l’inadaptation de la France au réchauffement climatique

Horaires aménagés, voire établissements fermés, familles incitées à garder leurs enfants, oraux d’examens reportés et multiplications des cellules de crise dans les mairies et les rectorats… Ces derniers jours, et alors que les prochains s’annoncent encore plus chauds, un sentiment d’improvisation prévaut. Aucune mesure nationale n’a été prise.

Juin 20, 2026 - 12:03
Canicule : le grand bricolage de l’éducation nationale, symbole de l’inadaptation de la France au réchauffement climatique
L’école élémentaire Charles-Hermite, dans le 18e arrondissement de Paris, du programme « Oasis », un projet en lien avec le plan climat, le 27 mai 2026. STÉPHANE LAGOUTTE/MYOP

Au sein de l’école maternelle Bullourde, dans le 11e arrondissement de Paris, des couvertures de survie sont désormais scotchées aux fenêtres donnant sur la cour intérieure. Jeudi 18 juin, la température a dépassé les 30 °C dans les salles de classe exposées en plein soleil. « Cela fait six ans qu’on demande le changement des rideaux sur la façade intérieure de l’école, pour des rideaux régulateurs de chaleur, déplore Johanna Duhamel, représentante des parents d’élèves. Ils n’ont pas été installés, aucun devis n’a été fait. » Inspirés par une initiative prise dans d’autres écoles, les parents d’élèves ont donc installé eux-mêmes des couvertures de survie « dès 8 heures du matin » vendredi, en espérant rendre l’atmosphère des salles de classe plus supportable.

Cet aménagement de fortune, reproduit dans de multiples établissements du territoire, illustre une fois de plus l’inadaptation de la plupart des bâtiments scolaires à la chaleur, et l’impréparation de l’éducation nationale face aux canicules de plus en plus fréquentes. A chaque épisode de fortes chaleurs désormais, les mêmes images de classes surchauffées, et de parents et d’enseignants désemparés, reviennent, au point de devenir le symbole de la trop lente prise en compte de la réalité du réchauffement climatique par les pouvoirs publics.

La vague de chaleur qui accable une large partie de la France en cette mi-juin est déjà la deuxième de l’année, après l’épisode exceptionnellement précoce de la fin du mois de mai. Soixante départements sont placés en vigilance orange samedi 20 juin, une partie d’entre eux enregistrent des températures de 34 °C à 36 °C, avec des pointes à 38 °C. Et la chaleur devrait encore s’intensifier : Météo-France envisage un basculement de certains départements en vigilance rouge canicule, dimanche, et le pic de l’épisode ne serait atteint qu’en début de semaine.

Or, plus de 6 millions d’écoliers sont encore en classe, tout comme une partie des collégiens et des lycéens professionnels et 1,2 million de personnes du secteur. Les oraux du baccalauréat débutent également lundi 22 juin pour plus de 1 million d’élèves de 1re et de terminale générale et technologique.

Décisions renvoyées aux autorités locales

« La canicule était anticipée », a tenté de rassurer le ministre de l’éducation nationale, Edouard Geffray, en déplacement vendredi dans un collège et des écoles d’Eure-et-Loir. Mais, excepté des consignes de prévention, aucune mesure nationale n’a été prise, et il n’existe toujours aucun seuil de température au-dessus duquel il serait interdit de faire cours. Le ministère renvoie les aménagements d’horaires et les décisions de fermetures d’établissements ou de report d’oraux aux différentes autorités locales : les collectivités territoriales, les préfectures et les rectorats. « L’appréciation ne peut être que locale », a défendu le ministre, vendredi.

A la mi-journée, Edouard Geffray a fait état de 784 établissements – sur 60 000 – ayant décidé des « aménagements d’horaires » en fin de semaine, dont 150 ont fermé leurs portes. Il avait alors annoncé que près de 4 000 élèves seraient concernés par des reports d’oraux du baccalauréat, lundi et mardi après-midi, dans les académies de Poitiers, Bordeaux, Nantes, Lyon et Montpellier. Ce bilan est toutefois rapidement apparu caduc, alors que les cellules de crise se sont multipliées dans les mairies et les rectorats vendredi après-midi, et sont prévues tout au long du week-end. Vendredi soir, Edouard Geffray a finalement estimé à 5 000 le nombre d’élèves concernés par les reports d’oraux.

En renvoyant la responsabilité aux autorités locales, l’éducation nationale laisse se déployer sur le territoire un large éventail d’aménagements, variables d’une ville à l’autre, parfois d’un établissement à l’autre. Ce kaléidoscope résulte de l’éclatement des responsabilités entre de multiples acteurs. Les bâtiments sont à la charge des communes, des départements et des régions. Les collèges et les lycées ont, eux, la possibilité d’adapter, avec l’accord du rectorat, les horaires des cours, voire de les suspendre lorsque la situation devient intenable dans les salles. « Principaux et proviseurs sont dans une réorganisation permanente, au jour le jour », remarque, fataliste, Cyril Coupaud, proviseur et secrétaire académique du SNPDEN-UNSA dans l’académie de Versailles.

« Chacun se débrouille dans son coin »

« Tout montre que nous n’avons plus vraiment une organisation “normale” de l’éducation nationale, mais que chacun se débrouille dans son coin », dénonce Sophie Vénétitay, secrétaire générale du SNES-FSU, pour qui cet épisode démontre une fois de plus « l’absence de politique publique claire ».

Chaque épisode caniculaire vient ainsi reposer la question de l’inadaptation massive des bâtiments scolaires. « On ne sait pas rénover un bâtiment comme on sait installer un ventilateur dans une salle. Ce n’est pas du même ordre, ni en termes de coût ni en termes de délai », a éludé Edouard Geffray, lors de son déplacement, insistant sur le temps nécessaire aux collectivités territoriales pour procéder aux rénovations.

Devant une école à Paris, le 18 juin 2026.

En attendant, sur le terrain, le sentiment d’improvisation, et souvent d’impuissance, prévaut dans de nombreux établissements. A proximité du centre de Bordeaux, les températures s’approchent déjà dangereusement, vendredi 19 juin, des 40 °C prévus dimanche. L’école Bel-Air, qui accueille 127 élèves du CP au CM2 dans des bâtiments du XIXe siècle, fait partie des dix établissements identifiés comme prioritaires par la ville. Dans certaines salles de classe, la directrice, Mathilde Carteau, a noté jusqu’à 36 °C et les relevés de température vont de 31 °C à 33 °C en moyenne. L’équipe éducative tente de contenir la chaleur, en déplaçant par exemple les élèves dans des salles au sous-sol, jugées plus fraîches, mais il y fait tout de même 29 °C.

La directrice a informé les parents que l’absence de leur enfant était autorisée. Près de la moitié des familles a fait ce choix vendredi après-midi. Car aucune véritable et large solution de repli n’est possible à l’intérieur de l’école et seuls deux espaces de préau sont ombragés dans la cour. « On a essayé de mettre en place tout ce qu’on peut, mais nos bâtiments ne sont pas conçus pour faire face à ces températures », explique Mathilde Carteau, qui s’interroge sur les solutions à l’avenir.

Dans l’immédiat, le maire, Thomas Cazenave (Renaissance), n’a pas prévu de fermeture, mais concède que des solutions de repli sont nécessaires pour que les enfants puissent rester à l’école la semaine du 22 juin. Musées, bibliothèques ou résidences seniors climatisées, toutes les pistes sont envisagées, même si la question du transport des élèves jusqu’à ces lieux se pose aussi.

Lassitude des parents

A Strasbourg, qui a basculé en vigilance orange vendredi midi, Monica (le prénom a été changé) a reçu à la mi-journée un appel de l’école de son fils qu’elle est venue chercher. Le garçon, en petite section, « souffrait trop de la chaleur », explique-t-elle devant cet établissement du quartier de l’Esplanade. « Et encore, dans la cour, il y a de la végétation »,dit-elle en montrant un imposant tilleul et une cour arborée. Ce n’est pas le cas de l’école de sa fille aînée, juste à côté, très bétonnée, où la chaleur est encore plus intense.

Le sujet a été évoqué avec l’élu de la ville présent au conseil d’école la veille : la végétalisation est prévue, mais prendra du temps. « Après discussion avec le rectorat, la semaine prochaine, les parents qui le peuvent pourront garder les enfants chez eux, mais les écoles resteront ouvertes pour les autres », affirme Céline Geissmann, l’adjointe à la ville éducative, qui assure que « toutes les classes doivent avoir reçu au moins un ventilateur ». Monica, elle, redoute d’autres appels des enseignants dans les jours à venir : « Cela suppose de s’organiser, je travaille, donc je vais emmener mon fils chez ma tatie cet après-midi. »

Comme elle, de nombreux parents expriment leur lassitude, leur inquiétude et parfois leur colère face à ces décisions au cas par cas. « Officiellement, les écoles ne ferment pas. Officieusement, on reçoit des e-mails pour nous inviter à garder nos enfants à la maison », peut-on lire sur les réseaux sociaux.

« L’éducation nationale n’est pas prête, une nouvelle fois », se désole le vice-président de la FCPE, Mustafa Ozcelik, qui demande un « protocole canicule » dans chaque établissement. « La canicule n’est plus un problème ponctuel. Elle fait exploser les inégalités. Il faut une réponse structurelle, durable, adaptée et anticipée », exhorte-t-il.

« Il fait 32 °C dans les dortoirs »

Chaque famille s’organise en fonction de ses contraintes. « Je trouve ça extrêmement grave de laisser des enfants dans des conditions pareilles », s’indigne Jeanne (les témoins cités par leur prénom n’ont pas donné leur nom), qui vient déposer son fils Louis, 5 ans, à l’école Bullourde à Paris, à la fin de la pause méridienne. « Il fait 32 °C dans les dortoirs. On s’est posé la question de savoir si on le mettait à l’école ou pas. Il y va cet après-midi, mais lundi et mardi, il n’ira pas », tranche-t-elle. Aurélien, lui, vient récupérer sa fille, Lara-Elisabeth, 5 ans, pour lui épargner l’après-midi dans ces conditions. « Elle est malade, explique le trentenaire. Elle a vomi une dizaine de fois hier… Les organismes réagissent à la chaleur. » En catastrophe, la Ville de Paris a annoncé, vendredi, avoir commandé « quelque 1 200 climatiseurs », 150 doivent être livrés lundi.

Après cette fin de semaine éprouvante, enseignants, chefs d’établissement et parents s’inquiètent déjà de la semaine à venir. Dans le collège rural du Loiret où il est principal, Antoine Tresgots, secrétaire départemental du SNPDEN-UNSA, estime avoir atteint les limites de ce qu’il est possible de faire : « Nous avons activé tout ce que nous avions sous la main. » Lui et ses équipes ont installé ces derniers jours des ventilateurs, déplacé les cours dans les salles les plus fraîches, mais la température est montée, inexorablement.

Il a écrit aux parents des 650 élèves de l’établissement, jeudi après-midi, pour leur signaler qu’ils pouvaient garder leurs enfants à la maison. Vendredi, seuls 10 % des élèves étaient présents et il a finalement décidé de suspendre les cours lundi et mardi toute la journée, même si le collège reste ouvert. « Le plus difficile, c’est de tenir sur la durée », relève ce principal.

Les craintes enflent également pour les oraux du baccalauréat qui auront lieu du 22 juin au 3 juillet et qui mobiliseront, outre les élèves, plusieurs milliers d’enseignants, des journées entières. Dernier temps fort de l’année, la première épreuve écrite du brevet est prévue vendredi 26 juin au matin. Mais, au ministère de l’éducation nationale, rien n’a été évoqué au-delà de la journée de mardi. Météo-France l’a pourtant d’ores et déjà annoncé : il est « probable que le temps caniculaire se maintienne une grande partie de la semaine prochaine ».

[Source : Le Monde]