En Australie, une interdiction des réseaux sociaux difficile à appliquer, mais pas sans effets

Six mois après son entrée en vigueur, la loi peine encore à être respectée et une enquête a été ouverte contre cinq plateformes, dont Instagram, YouTube et Snapchat. Ce qui n’empêche pas certains enfants, surtout parmi les plus jeunes, de s’en détourner.

Juin 10, 2026 - 17:02
En Australie, une interdiction des réseaux sociaux difficile à appliquer, mais pas sans effets
Sur le smartphone d’une adolescente s’affiche un message de l’application TikTok sur les nouvelles restrictions appliquées aux utilisateurs de moins de 16 ans en Australie. A Sydney, le 10 décembre 2025. HOLLIE ADAMS/REUTERS

Au départ, Felicity Williams était satisfaite : sa fille de 14 ans a bien été bannie d’Instagram après l’entrée en vigueur, le 10 décembre 2025, de la loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans en Australie. « Les jeunes sont dépendants de ces technologies. Ils passent des heures à faire défiler des vidéos, ce qui est délétère pour leur santé mentale. J’ai toujours été favorable à cette législation », explique-t-elle au Monde.

Mais la mère de famille a vite déchanté. Peu après, elle découvre que son enfant s’est inscrite sur Snapchat en falsifiant sa date de naissance. Armée du texte de loi, elle multiplie alors les démarches : elle échange des dizaines d’e-mails avec Snapchat – qui suspend temporairement le compte avant de le réactiver –, contacte Apple pour demander, en vain, la suppression de l’application de l’iCloud de sa fille, écrit à son député local, à la ministre fédérale des communications et, enfin, à la commissaire à la sécurité en ligne, Julie Inman Grant.

Rien n’y fait. Le compte de l’adolescente, qui a suivi l’activisme de sa mère avec dépit, ne sera finalement désactivé que lorsque l’histoire sera médiatisée. Mais elle s’est depuis recréé un compte sur Instagram, en mentant sur son âge.

« Je sais que le public s’interroge vivement sur les raisons pour lesquelles aucune amende n’a encore été infligée. Malheureusement, nous ne disposons pas d’un bouton “émettre une amende” », a expliqué, le 27 mai, Julie Inman Grant, devant les sénateurs australiens. Deux mois plus tôt, elle avait annoncé l’ouverture d’enquêtes à l’encontre de cinq plateformes – Facebook, Instagram, Snapchat, TikTok et YouTube –, soupçonnées de ne pas avoir pris de « mesures raisonnables » pour faire appliquer la loi.

« Le non-respect systémique doit (…) être prouvé devant les tribunaux, à l’aide de preuves solides et au terme de procédures judiciaires complexes », a-t-elle ajouté pour justifier la lenteur du processus. Si les doutes du régulateur sont confirmés et suffisamment étayés, il devrait annoncer les conclusions de ses enquêtes et une éventuelle saisie de la Cour fédérale en milieu d’année.

Tromper les systèmes

Six mois après l’entrée en vigueur du texte, proposé par les travaillistes au pouvoir et soutenu par l’opposition conservatrice comme par la majorité des Australiens, l’organisme a néanmoins constaté des évolutions. Non seulement le nombre de comptes détenus par des moins de 16 ans a chuté de 37 %, mais les parents font état de conversations plus constructives avec leurs enfants, notamment sur les risques en ligne.

Selon une enquête publiée en mai par le quotidien australien The Daily Telegraph, réalisée auprès de plus de 700 adolescents âgés de 12 à 15 ans, 20 % d’entre eux ont quitté les réseaux sociaux après l’adoption de la loi tandis que 14 % ne les ont jamais utilisés. Le temps moyen qui leur est consacré a diminué de 21 %, passant de 2,4 heures par jour à 1,9 heure, soit une réduction de trente minutes quotidiennes.

Toujours selon ce sondage, les adolescents mettent désormais à profit ces heures pour faire du sport, regarder la télévision, lire, jouer à des jeux vidéo ou encore partager du temps avec leur famille et amis. L’interdiction est davantage respectée par les plus petits (54 % des enfants de 12 ans disent s’y conformer) que par leurs aînés (ils ne sont plus que 31 % à l’âge de 15 ans).

« Pour les plus âgés, ces réseaux sociaux font déjà partie de leur vie. Ils les utilisent pour rester en contact les uns avec les autres et n’ont pas l’impression de faire quelque chose de mal », analyse Lauren Bliss, chercheuse à l’Ecole des systèmes informatiques et d’information de l’Université de Melbourne et coautrice d’une étude sur le contournement des systèmes de vérification d’âge.

Les jeunes ont rapidement trouvé comment tromper ces outils et partagent leurs trucs et astuces comme se maquiller ou froncer les sourcils pour induire en erreur les systèmes d’analyse faciale. « Ceux qui ne respectent pas la loi estiment surtout qu’elle est injuste et mal appliquée », ajoute la postdoctorante.

Pour appliquer la loi, le gouvernement australien a établi une liste évolutive des réseaux sociaux concernés, définis comme des plateformes permettant une interaction sociale entre deux utilisateurs ou plus et autorisant la publication de contenus. Si YouTube ou TikTok sont ainsi directement visés, d’autres plateformes échappent pour l’heure à ces obligations, comme WhatsApp ou Roblox.

Canberra a également fait le choix de laisser aux plateformes la responsabilité des modalités de vérification de l’âge. Celles qui ne prendraient pas suffisamment de « mesures raisonnables » encourent des amendes pouvant atteindre 49,5 millions de dollars australiens (30 millions d’euros).

« Les grandes entreprises technologiques doivent faire mieux », avait déclaré, le 31 mars, la ministre des communications australienne, Anika Wells, estimant alors que « les géants de la technologie se moquent de nous ». De leur côté, les plateformes, tout en soulignant la complexité de la tâche, affirment tout mettre en œuvre pour faire respecter la loi et progresser.

En France, le Sénat a approuvé, le 31 mars, une proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. La Commission européenne doit émettre son avis à son sujet d’ici au début du mois de juillet.

[Source : Le Monde]