En Chine, des enquêteurs anticorruption pris à leur tour dans la toile des purges sans fin

Plusieurs proches de l’ancien « tsar » de la lutte contre la corruption et ancien vice-président chinois Wang Qishan ont été eux-mêmes visés par des enquêtes de l’institution qu’ils dirigeaient. Xi Jinping, qui a fait de ces nettoyages un mode de gouvernance, assume de « retourner la lame » contre le Parti communiste.

Juin 10, 2026 - 16:59
En Chine, des enquêteurs anticorruption pris à leur tour dans la toile des purges sans fin
Xi Jinping, président chinois, à Pékin, le 5 mars 2026. FLORENCE LO/AFP

Un bon titre suffit parfois à résumer tout un ouvrage. « Théorie de la lutte contre la corruption dans la finance » (Publishing House, 2017, non traduit) s’appuie sur l’expérience approfondie de ses auteurs qui, à l’époque de la sortie du livre, étaient deux des plus hauts responsables de la grande bataille contre la prévarication menée par le président chinois, Xi Jinping. Li Xiaohong, après une carrière à superviser les entreprises et les banques publiques, a ainsi été, durant cinq ans, le directeur du bureau central de l’inspection disciplinaire du Parti communiste chinois, le centre névralgique de la campagne durant laquelle Xi Jinping a promis de n’épargner ni les « mouches », les responsables de bas rang, ni les « tigres », les plus hautes personnalités politiques.

Mais, dans un système qui n’en a jamais fini des purges, il fallait presque s’y attendre : l’ancien directeur des enquêtes est à son tour visé par l’une d’elles. On le donnait déjà arrêté depuis plusieurs jours lorsque l’organe disciplinaire du parti a employé, le 2 juin, la formule consacrée : l’homme de 73 ans, retraité depuis neuf ans, est suspecté de « graves violations » des règles du parti, signe que son sort est déjà scellé.

Le coauteur du livre sur l’anticorruption, Dong Hong Zhu, directeur adjoint des enquêtes jusqu’en 2018, est quant à lui tombé dès 2020. Lors de son procès, deux ans plus tard, il a été accusé d’avoir « cherché le gain », à son poste de super-enquêteur et plus tôt dans sa carrière de responsable local, à Pékin et sur l’île de Hainan. Pour avoir accepté « des montants extrêmement élevés » de pots-de-vin, de l’ordre de 59 millions d’euros, selon les médias d’Etat – qui savent toujours trouver des chiffres stupéfiants pour justifier la disgrâce d’un officiel –, Dong Hong Zhu a été condamné en 2022 à la peine de mort avec un sursis de deux ans. Une peine commuée en emprisonnement à perpétuité si le détenu et sa famille ne font pas de vagues.

Li Xiaohong peut s’attendre au même sort. Il était le dernier à ne pas encore avoir été arrêté parmi cinq anciens responsables qui tous ont en commun d’avoir été, à un moment ou un autre, les lieutenants du « tsar » des purges de Xi Jinping, Wang Qishan. Ce dernier, l’homme de la discipline du parti durant les cinq premières années de M. Xi au pouvoir, avant de devenir vice-président entre 2018 et 2023 et depuis retraité, n’a pas été directement inquiété, mais la chute de son entourage est désormais publique.

Accusations de déloyauté

Ce grand nettoyage, parmi les hommes qui en ont longtemps été chargés, n’est pas sans risque auprès de l’opinion publique chinoise. Le peuple serait en droit d’interroger l’efficacité du système en apprenant que ceux qui devaient le purifier sont eux-mêmes corrompus, et en constatant que quatorze années de ces purges intenses n’ont pas éradiqué le mal. « Si les anciens enquêteurs font à leur tour l’objet d’enquêtes, les citoyens peuvent raisonnablement se demander si les phases précédentes de la campagne étaient réellement propres, fiables et politiquement neutres. Mais pour moi, il ne s’agit pas d’une simple contradiction de la campagne anticorruption, mais de sa logique même », dit Wang Shengyu, chercheur sur la politique chinoise auprès de l’Asia Society Policy Institute.

Le président Xi Jinping, qui a fait des enquêtes anticorruption le principal moyen pour consolider son autorité depuis son arrivée au pouvoir, à l’automne 2012, puis empêcher toute concurrence au sein du régime, assume de labourer constamment ce terreau politique. « Nous devons avoir le courage de retourner la lame contre nous », a déclaré le chef de l’Etat-parti devant les cadres chargés de la discipline, en janvier 2024.

Le peuple chinois s’est ainsi habitué à apprendre, à intervalles réguliers, l’arrestation de responsables, pour beaucoup promus sous l’ère Xi Jinping. Au fil des ans, un ministre des affaires étrangères, deux ministres de la défense, un ministre de l’agriculture, un président d’Interpol, des patrons de la Banque de développement de Chine et des grandes banques ICBC ou Bank of China, des dirigeants de toutes les provinces, le secrétaire du précédent président et des dizaines de très hauts profils ont été arrêtés ou ont disparu, souvent sans explications, de leurs fonctions officielles.

Le président chinois semble s’être particulièrement inquiété de la corruption qui gangrène l’armée, au risque d’en ralentir la modernisation, dans une période géopolitique complexe. Mais des accusations de déloyauté et de trahison suggèrent aussi l’existence de poches de résistance politique. En janvier, l’ouverture d’une enquête sur Zhang Youxia, plus haut responsable militaire derrière Xi Jinping, a secoué l’establishment chinois. Il était l’un des rares généraux de l’Armée populaire de libération à avoir une expérience concrète de la guerre, acquise lors d’un conflit avec le Vietnam en 1979.

Cette purge a décimé l’organe de pilotage de l’armée, la commission militaire centrale, dont cinq des sept chaises sont vides, ne laissant plus que le chef, Xi Jinping, et le responsable de la discipline, Zhang Shengmin. Parmi au moins 30 généraux et amiraux qui commandaient les différents départements des forces armées au début de 2023, seuls sept paraissaient encore occuper un rôle actif au début 2026, selon un décompte du New York Times. La machine à éradiquer la corruption n’a pas ralenti pour autant.

Le 3 avril, les autorités annonçaient l’arrestation de Ma Xingrui, ancien secrétaire du parti (2021-2025) de la région du Xinjiang – poste local le plus important –, qui était l’un des 24 membres du bureau politique. Le calendrier politique explique cette accélération. A l’automne 2027, se tiendra le 21e congrès du parti et toute la Chine suppute déjà que Xi Jinping y obtiendra un quatrième mandat à la tête du pays. Il est donc crucial de s’assurer de la loyauté absolue des hauts cadres.

Tentation forte

Mais les purges vont plus loin. Elles sont une composante centrale, et désormais permanente, du système politique chinois. Wang Shengyu parle d’une volonté d’« autorévolution » de l’Etat-parti. Ainsi, chaque année, l’autorité de la discipline publie un nombre d’enquêtes en hausse. En 2025, 115 cadres de haut rang dans les provinces ou les ministères ont été placés sous enquête, soit 42 de plus qu’en 2024, apprenait-on en janvier. Mais, en incluant tous les échelons locaux, 983 000 personnes liées au travail du parti et de l’Etat ont fait l’objet, la même année, de sanctions disciplinaires plus ou moins sévères.

Convaincus qu’en ouvrant le système avec la perestroïka, Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022), dernier président de l’URSS, a précipité l’effondrement de l’Union soviétique, les dirigeants chinois actuels n’ont de cesse de resserrer le contrôle sur la société. La dénonciation de dérives ne peut donc passer par le bas, par les citoyens engagés sur les réseaux sociaux ou les journalistes chinois. Le parti considère que le système doit se purifier par lui-même, ce qui implique de broyer les enquêteurs, surtout si leur carrière est associée à une personnalité politique d’envergure.

Victor Shih, professeur de politique chinoise à l’université de Californie à San Diego, explique que, pour les officiels chinois, dont le salaire est peu élevé au regard de leur niveau d’études et de stress, la tentation de la corruption reste forte. Il doit donc être possible de trouver des affaires sur beaucoup de cadres, tout dépend de qui choisit d’ouvrir quel dossier. Mais ces campagnes permanentes peuvent dissuader d’agir. « En surface, tout va bien. Mais dans les faits, l’intérêt qu’il y a pour les officiels à prendre des initiatives est devenu faible. Les gens ont peur et ne veulent pas prendre de risque », explique M. Shih.

Le parti a aussi conscience de ce phénomène. En janvier, un site affilié au ministère des ressources humaines prévenait les dirigeants qu’il n’était pas question de « rester assis en mode inactif », en attendant les promotions à venir. Les autorités ont aussi promis de ne pas sanctionner les erreurs commises de bonne foi, en essayant de bien faire. Mais un bimensuel officiel, Banyuetan, tenu par l’agence de presse officielle Chine nouvelle, signalait, début juin, la difficulté à dépasser ces craintes. « Quoi qu’on fasse, on se demande d’abord si ça peut nous apporter des ennuis », résume candidement un responsable de niveau communal cité par le magazine.

[Source : Le Monde]