A La Réunion, la lave du piton de la Fournaise, « cadeau » pour la vie sous-marine comme pour les biologistes
La récente éruption de ce volcan très actif, dont la lave a plongé en profondeur dans l’océan Indien, est vue par les scientifiques comme une occasion à saisir pour mieux comprendre comment la vie sous-marine colonise un nouvel habitat.
Cinquante jours d’activité éruptive entre le 13 février et le 12 avril ; des coulées de près de huit kilomètres qui rejoignent l’océan Indien ; plus d’une trentaine de millions de mètres cubes de lave ayant fini par créer une plateforme passée, en raison de l’érosion due à la houle, de 8,2 hectares le 7 avril à 7,3 hectares le 1er juin : la dernière éruption du piton de la Fournaise, sur l’île de La Réunion, se révèle une aubaine pour la science. « Une chance inouïe », s’enthousiasme Jean-Pascal Quod, biologiste marin, directeur de l’association pour la protection des récifs coralliens Reef Check. « Un cadeau de la nature », abonde Thierry Mulochau, lui aussi biologiste marin, à la tête de l’association Vie océane.
Bien au-delà de la beauté magistrale d’un tel événement, l’exaltation des scientifiques trouve sa source dans un nouvel objet d’étude : les coulées de lave en profondeur. Autrement dit, un territoire vierge qui permet de nouvelles découvertes sur la vie sous-marine et sa biodiversité. Ces coulées qui se prolongent sous la mer sont « l’équivalent du temps zéro de la création de l’île, biologiquement et géologiquement », observe Jean-Pascal Quod.
Les premières observations sur les coulées de l’année indiquent que la colonisation de ces pentes a déjà débuté avec des algues, des hydraires, des vers, des mollusques, de petits crustacés et des poissons. « En général, des espèces pionnières et opportunistes s’installent très vite, décrit Thierry Mulochau. C’est un milieu en transition, car elles sont remplacées par des espèces qui arrivent plus lentement et qui trouvent un équilibre en fonction des conditions. Avec des coraux. » Dans l’ouest de l’île se trouvent le récif corallien et le lagon de la Saline-les-Bains, âgé de près de 8 000 ans ; de l’autre côté, à l’est, cette lave pas encore tout à fait refroidie. C’est cette succession écologique qui intéresse les scientifiques. « Il faut aussi regarder le mont La Pérouse [situé à 178 kilomètres au nord-ouest de La Réunion], devenu un mont sous-marin dont le sommet culmine à 60 mètres de profondeur, observe Jean-Pascal Quod. Nous faisons un bond dans le temps pour comprendre comment s’est créée la vie sous-marine à ces endroits. »
Enjeux de conservation
Au sein de leur programme Biolave (qui réunit l’Agence pour la recherche et la valorisation marines, l’Aquarium de La Réunion, l’université de La Réunion et le Muséum d’histoire naturelle, à Saint-Denis), ces scientifiques ont décrit les scénarios des colonisations sur les coulées en mer de 1977, de 2004 et de 2007. Ces études peuvent en outre être reliées à des enjeux de conservation, dans une île où le taux de recouvrement du corail vivant, sur l’ensemble des récifs coralliens, n’a cessé de diminuer, et n’est plus que de 10 %.
Le constat est celui d’une lente dégradation des récifs depuis les années 2000, due aux effets cumulés et répétés de la pollution, de l’aménagement du territoire, des dégâts du cyclone Garance en 2025 et du blanchissement des coraux provoqué par la montée en température de la mer. « Mieux comprendre comment la nature conquiert cet espace vierge, c’est aussi mieux savoir comment aider à recréer, dans la perspective de restaurer le lagon de l’ouest de l’île, ses pentes externes ou certaines de ses zones endommagées », résume Jean-Pascal Quod. Avec des actions de protection qui passent par le bouturage de coraux résilients pour l’avenir.
En 2016, ce biologiste et Florence Trentin, enseignante en génie biologique à l’université de La Réunion, ont publié dans la revue Espèces un article intitulé « Revivre après la Fournaise », à la suite d’études déployées sur neuf sites et alentour, formés par les coulées de 1977, de 2004 et de 2007. « Les résultats obtenus ont été au-delà des attentes, puisque, finalement, ce sont 1 300 espèces qui ont été recensées, dont 126 seraient nouvelles pour La Réunion, et treize, nouvelles pour la science », écrivaient-ils. Une « richesse étonnante », qui s’expliquerait par « la conjonction de plusieurs facteurs-clés comme la diversité et l’originalité des habitats et des profondeurs, la qualité des eaux côtières, une zone puits pour les larves dans le schéma courantologique régional, le rajeunissement périodique d’un écosystème qui n’atteint que rarement un stade mature ».
Dans les prochaines semaines, pour mieux observer la colonisation des coulées de 2026 ainsi que leur géologie, une seconde mission va être organisée à l’aide d’un robot sous-marin. Une première a eu lieu fin avril, mais elle a dû être écourtée en raison de problèmes techniques. « Les images disponibles et le retour des plongées nous ont déjà indiqué des pentes à 45 degrés, une plateforme qui repose sur un talus sous-marin, et la présence de pillow lava [“lave en coussin”] », témoigne Patrice Huet, directeur scientifique du musée La Cité du volcan. Contrairement à avril 2007, cette récente coulée dans l’océan n’a pas révélé de nouveaux poissons abyssaux. Cette année-là, le volume de magma sorti du cratère avait été sept fois supérieur et était descendu plus massivement par des tunnels de lave, jusqu’à au moins 400 mètres sous le niveau de la mer. Cette matière, en faisant profondément irruption dans l’eau, à plus de 1 000 °C, avait provoqué l’explosion de gaz, tuant les poissons qui n’avaient pas eu le temps de fuir.
Espèces inconnues
« Des milliers de poissons morts se sont retrouvés à la surface », se souvient l’ichtyologiste Patrick Durville, l’un des créateurs de l’Aquarium de La Réunion. Des collègues et lui avaient approché la coulée « dans des conditions dantesques » : « Nous nous sommes vite aperçus qu’il s’agissait d’espèces qui nous étaient inconnues. » Un phénomène rare, mais déjà vu à Hawaï. Un peu plus de 400 de ces poissons ont été recueillis par les scientifiques. Les études ont validé la découverte de douze nouvelles espèces pour la science – dont seulement la moitié a fait l’objet de descriptions complètes – et de 47 espèces qui n’avaient jamais été vues à La Réunion. La plupart, d’une taille inférieure à 10 centimètres, présentaient des signes d’adaptation aux grandes profondeurs, comme des yeux hypertrophiés ou la présence d’organes bioluminescents.

« Cela nous rappelle que nous manquons de connaissances au sujet des organismes vivant dans des zones au-delà de 100 mètres de profondeur », souligne Thierry Mulochau. Présent lors de cette pêche miraculeuse, il lance désormais un « SOS pour savoir où se trouvent les centaines d’échantillons de ces poissons », à l’époque embarqués par deux scientifiques du Muséum d’histoire naturelle de La Rochelle. « Nous avons envoyé beaucoup de messages et nous nous sommes heurtés à un mur de silence, ajoute le biologiste marin. Les muséums manquent de moyens humains et les spécimens s’entassent sur les étagères sans être décrits, et cela peut durer des années. »
Contacté par Le Monde, le Muséum de La Rochelle répond qu’il « ne conserve que trois spécimens provenant de cette collecte : deux paratypes [spécimens d’une série, différents de l’holotype, qui constitue l’exemple type de la série] des espèces Argyripnus hulleyi et Chromis durvillei, et un troisième spécimen de l’espèce Neocentropogon profundus, nouvelle pour La Réunion ». « Les holotypes devraient en toute logique être conservés au Muséum national d’histoire naturelle à Paris », ajoute-t-on.
Le plus grand regret de Patrick Durville reste toutefois d’être, en avril 2007, parti à la hâte sur la coulée, pressé par l’événement, sans l’équipement nécessaire pour collecter plus de poissons abyssaux flottant à la surface.
[Source : Le Monde]