Dans les îles de Thaïlande, la chasse aux investisseurs étrangers et à leurs hommes de paille
Le gouvernement nationaliste cherche à démasquer les nombreux prête-noms qui permettent de contourner l’interdiction de propriété appliquée aux entrepreneurs russes, français ou israéliens.
Destinations touristiques les plus courues de Thaïlande, les îles de Phuket, mais aussi de Samui et Phangan, ont la particularité d’accueillir depuis des décennies des millions d’étrangers. Un grand nombre d’entre eux se sont installés et ont ouvert leur propre affaire : hôtellerie, location de villas de luxe, de scooters, retraites de yoga, école de surf, bars et restaurants… sans compter les services périphériques à ces activités. Ces îles sont les seules où le marché immobilier est libre – il est encadré dans les autres, soit parce qu’elles sont désignées comme parc naturel, soit parce que les titres de propriétés aux mains des autochtones ne sont pas transmissibles.
Or, les étrangers n’ont pas le droit de détenir un terrain au pays du Sourire. La parade consiste à créer une société thaïlandaise qui achète une parcelle et dont l’étranger possède 49 % des parts. Les 51 % restant doivent appartenir à un ou à des nationaux. Ces derniers peuvent être de réels partenaires et investisseurs, ou des parents, pour les personnes ayant de la famille thaïlandaise. Mais ce sont souvent des hommes de paille, des prête-noms que les cabinets de comptables ou d’avocats fournissent à la pelle, moyennant rémunération.
Même chose pour les activités touristiques locales (restauration, hôtellerie, agences de voyages…) : pour protéger les citoyens thaïlandais de la concurrence internationale, un non-ressortissant ne peut être majoritaire dans une entreprise de ce secteur. Les prête-noms signent alors des documents de procuration en faveur de l’entrepreneur étranger, ou ils mettent leurs actions en gage à son profit lui permettant de garder 100 % du pouvoir décisionnel et financier.
Israéliens et Français dans le viseur
Tout ce système est aujourd’hui la cible d’inspections de la part d’une myriade d’agences gouvernementales. Pour marquer sa détermination, le premier ministre, Anutin Charnvirakul, s’est rendu à Phuket le 10 mai – où il a promis de se débarrasser des réseaux mafieux qui protègent des constructions illégales – avant d’aller à Koh Samui et Koh Phangan (« Koh » signifie île), où 68 % des sociétés enregistrées comportent des investisseurs étrangers.
A Phuket, les Russes sont les premiers investisseurs. A Koh Samui, les Français arrivent en tête. Un cas avait défrayé la chronique en 2024 : une Française fortunée qui louait des villas, Catherine Delacote, avait légué avant de se suicider l’équivalent de 2,7 millions d’euros en actifs à sa femme de ménage thaïlandaise. Le geste avait ému dans le pays. Mais ses propriétés, a fini par statuer la justice, avaient été acquises via des prête-noms, qui ont été poursuivis. Le legs a été invalidé. L’employée méritante a tout de même hérité des bijoux et du contenu du coffre-fort.
A Koh Phangan, des perquisitions dans cinq sociétés ont conduit à l’arrestation, le 23 mai, de vingt et un étrangers, dont quatre Français, pour des opérations immobilières suspectes. Le patron (thaïlandais) d’un cabinet de comptabilité est soupçonné dans cette affaire d’avoir prêté son nom à 66 sociétés. Dans cette île, les Français sont les deuxièmes investisseurs, derrière les Israéliens. Souvent venus s’installer pour fuir la guerre et pour certains la conscription, ces derniers se sont attiré mauvaise presse en Thaïlande pour leur inclination à constituer des enclaves communautaires et pour nombre de débordements.
De premières enquêtes ont été diligentées fin 2025. A Koh Phangan, un raid surprise mené par l’armée et la police de l’immigration a par exemple démantelé début mai une « école illégale » où 89 enfants de 2 à 12 ans étaient scolarisés – l’établissement était censé être une crèche pour une dizaine de bambins. L’épisode a poussé le député d’un tout petit parti politique souverainiste à s’inquiéter des risques sécuritaires pour le pays en raison des « relations difficiles d’Israël avec d’autres nations au Moyen-Orient ». « L’âge d’or des Israéliens à Koh Phangan est terminé. Pour les Thaïlandais, la coupe est pleine », titrait déjà en janvier le quotidien israélien Haaretz. A Phuket, ce sont de jeunes Français qui suscitent parfois l’exaspération, accusés de provoquer du tapage (notamment en scooter) et de faire preuve d’incivilité.
Un système hypocrite
Ce grand nettoyage s’inscrit dans la vague nationaliste qui a porté au pouvoir le premier ministre, Anutin Charnvirakul, en février. Celui-ci a d’ailleurs approuvé, le 19 mai, la réduction de 60 à 30 jours de la durée autorisée de séjour sans visa pour 54 nationalités – dont la France –, dans le but de réduire les activités criminelles ou illégales.
La traque des prête-noms est quant à elle censée répondre au sentiment de déclassement d’une partie des Thaïlandais qui, face aux turbulences économiques, se sentent concurrencés par le haut par des « profiteurs » étrangers, et par le bas, par la main-d’œuvre immigrée – des travailleurs birmans en majorité.
Mais le système repose sur une hypocrisie qui sert à la fois la Thaïlande et ses hôtes : « Ces îles sont ce qu’elles sont aujourd’hui parce que des gens venus de l’extérieur y ont massivement investi », souligne sous couvert d’anonymat un Français de Samui loueur de villas. Les locaux, devenus souvent rentiers, parfois richissimes, ont largement bénéficié de l’envolée des prix de l’immobilier grâce aux étrangers.
Mais les dispositifs de contournement favorisent des aberrations fiscales. « Un étranger qui acquiert auprès d’un autre une société thaïlandaise propriétaire d’un terrain et d’une villa ne paie aucune taxe. Alors qu’une vente de terrain entre particuliers est imposée, en fixe et sur la plus-value », poursuit l’investisseur. La Thaïlande, fait-il remarquer, n’exige pas non plus d’Airbnb de lui signaler les locations sur ces territoires – des milliers de demeures cossues étant louées sans taxation sur le revenu. « Ces enquêtes très médiatisées sont destinées à marquer l’opinion. En réalité, la Thaïlande y gagnerait largement si elle régularisait les investissements étrangers et encadrait leur fiscalité. »
[Source: Le Monde]