Présidentielle 2027 : les cinq facteurs qui expliquent la profusion de candidats à gauche
Des fractures idéologiques ou l’affaiblissement du Parti socialiste font partie des éléments qui encouragent la multiplication des prétendants, au risque de priver la gauche de second tour.
François Ruffin veut y aller. Les socialistes Karim Bouamrane et Jérôme Guedj aussi. Bien sûr, il y aura Jean-Luc Mélenchon pour La France insoumise (LFI). Sûrement Raphaël Glucksmann pour Place publique. Mais peut-être aussi le communiste Fabien Roussel ou l’écologiste Marine Tondelier.
Selon le décompte des Décodeurs, ils sont au moins une quinzaine, sur les bancs de la gauche, à préparer ou envisager une candidature à l’élection présidentielle de 2027. De quoi raviver, parmi les sympathisants, le spectre des scrutins de 2002, 2017 et 2022. A chaque fois, une gauche divisée avait échoué à se qualifier pour le second tour, laissant un candidat de la droite ou du centre affronter l’extrême droite.
Tous disent vouloir rassembler, et pourtant, chacun joue sa partition. Mais pourquoi sont-ils si nombreux ? Voici cinq éléments de réponse pour tenter de comprendre.
1. Parce que les candidats ont des désaccords de fond
La profusion de candidatures à gauche est parfois mise sur le compte des seules ambitions personnelles, mais elle s’explique aussi par des opinions contrastées sur des sujets importants, justifiant que des candidats portent des projets différents.
D’abord, les questions internationales sont une pomme de discorde entre les « insoumis » et le Parti socialiste (PS). Ainsi, la réaction de LFI au massacre du 7 octobre 2023, jugée peu empathique envers les Israéliens et très ambiguë concernant le Hamas, a indigné le PS.
L’Europe est une autre source d’oppositions. « Il existe une europhilie très prononcée chez les socialistes ou chez Raphaël Glucksmann, et un euroscepticisme très fort chez LFI contre l’Europe du grand capital », rappelle Jean Garrigues, historien et président de la Commission internationale d’histoire des assemblées d’Etat. De fait, les « insoumis » n’hésitent pas à soutenir la désobéissance aux traités. Quand Les Ecologistes, eux, appelaient en 2024, lors de la campagne pour les élections européennes, à un « saut fédéral », c’est-à-dire à un renforcement de l’Union européenne.
Tous les partis de gauche ne partagent pas non plus la même ligne sur des thèmes de politique intérieure, comme la laïcité ou le nucléaire. Dernièrement, en se disant hostile à « l’immigration pour le travail », François Ruffin a braqué certains « insoumis » et écologistes, qui lui ont reproché d’entrer sur le terrain favori du Rassemblement national.
Par ailleurs, même si tous désapprouvent le macronisme, les partis de gauche divergent quant à l’attitude à adopter. LFI a choisi une opposition frontale, notamment en appelant Emmanuel Macron à démissionner, quand le PS privilégie la négociation, en permettant l’adoption du budget 2026 et la survie du gouvernement Lecornu.
2. Parce que le PS est un parti fracturé
A ces divergences programmatiques et stratégiques, qui ont toujours existé à gauche, il faut ajouter l’affaiblissement propre au PS, favorisant les dissidences internes et la concurrence d’autres partis se réclamant de la social-démocratie.
Depuis la fin compliquée du quinquennat de François Hollande, qui renonçait à briguer un second mandat en 2017, le parti a enregistré des déroutes à la présidentielle (6,36 % au premier tour pour Benoît Hamon en 2017 ; 1,75 % pour Anne Hidalgo en 2022). Elles ont suscité une remise en question qui érode l’autorité des dirigeants du PS et libère les ambitions de cadres qui s’estiment capables de faire mieux.
Ainsi, Olivier Faure, premier secrétaire du parti depuis 2018, « n’apparaît pas comme son candidat naturel à la présidentielle », remarque Rémi Lefebvre, professeur de science politique à l’université Lille-II et chercheur au CNRS. Le maire socialiste de Saint-Ouen, Karim Bouamrane, l’a même appelé à la démission après les municipales, fustigeant les accords conclus avec LFI pour gagner des mairies ; quelques semaines plus tard, l’édile officialisait sa candidature à l’Elysée.
L’affaiblissement du PS a aussi facilité l’essor d’autres forces social-démocrates, comme Place publique, le parti de Raphaël Glucksmann, ou La Convention, le mouvement fondé par l’ex-premier ministre Bernard Cazeneuve, après son départ du PS.
3. Parce que la primaire n’a pas beaucoup de partisans
Une primaire peut sembler un bon moyen de faire vivre la diversité des propositions tout en désignant, in fine, la personnalité la plus à même de porter la gauche à l’Elysée : le ou la vainqueure est ainsi auréolée d’une légitimité certaine, car choisie par la base militante des partis ou leurs sympathisants. Pourtant, de nombreux candidats potentiels ne veulent pas en entendre parler, à l’instar de Raphaël Glucksmann ou de Jérôme Guedj.
Il faut dire que l’efficacité électorale n’est pas garantie. En 2006, la primaire du PS donne de l’élan à Ségolène Royal, qui accède au second tour l’année suivante. Même chose pour François Hollande en 2011, qui entre à l’Elysée en 2012. Mais en 2017, le vainqueur de la « primaire citoyenne », Benoît Hamon, ne transforme pas l’essai ; pas plus que Christiane Taubira en 2022, gagnante d’une « primaire populaire » jamais prise au sérieux par les partis.
Jean Garrigues rappelle aussi que les primaires attirent en général deux sortes de candidats : « Ceux de premier plan qui estiment qu’ils ont de fortes chances et les candidats de témoignage qui veulent prendre date pour plus tard ». Mais aujourd’hui, développe-t-il, « personne n’est vraiment persuadé de gagner la primaire donc personne ne tient à y aller, préférant attendre que l’évolution des sondages opère un tri entre les candidatures ».
4. Parce que la présidentielle est un moment majeur pour exister
Si la course à l’Elysée suscite tant de velléités, c’est aussi parce que la Ve République confère au chef de l’Etat des pouvoirs très étendus, ce qui fait de l’élection présidentielle le grand rendez-vous de la vie républicaine. En conséquence, « pour un parti, il est très compliqué de ne pas avoir de candidat », souligne Rémi Lefebvre.
Le politiste ajoute que les résultats de la présidentielle structurent les rapports de force aux législatives. A ses yeux, l’enjeu est politique mais aussi économique, dans la mesure où le financement public des partis dépend des suffrages reçus lors du premier tour des législatives et du nombre de parlementaires dont ils disposent.
Par ailleurs, le scrutin « apporte de la visibilité, par exemple grâce aux spots gratuits à la télévision et à la radio pendant la campagne officielle », ajoute-t-il. Pour un parti comme Lutte ouvrière, peu couvert par les médias et disposant de peu d’élus locaux pour peser dans le débat public, la présidentielle offre ainsi une tribune de choix, mise à profit par Arlette Laguiller (six fois candidate entre 1974 et 2007) puis par Nathalie Arthaud, malgré de faibles chances de succès.
5. Parce que l’époque est favorable aux aventures individuelles
Enfin, bien des candidats n’estiment plus nécessaire d’obtenir l’adoubement d’un parti ou d’une primaire avant de se présenter. « Grâce aux médias et aux réseaux sociaux, des personnalités acquièrent de la notoriété sans forcément s’appuyer sur des courants politiques existants », constate Rémi Lefebvre.
Quelle meilleure incarnation de cette logique qu’Emmanuel Macron lui-même, qui a gagné l’élection en 2017 un an seulement après avoir fondé le mouvement En marche ! pour se distinguer des partis traditionnels ? D’après le politiste, ce pari gagnant a pu inspirer « des gens comme Boris Vallaud, Karim Bouamrane ou Jérôme Guedj », en donnant du crédit à « l’idée qu’on peut jouer sa carte même avec peu de ressources au début ».
[Source : Le Monde]