Au Royaume-Uni, l’ancienne cité minière de Dudley confrontée à la « génération perdue » de ses jeunes ni en études, ni en emploi, ni en formation

Plus de 1 million de jeunes Britanniques sont inactifs, un chiffre en hausse lié aux défaillances du système d’éducation, à l’augmentation des problèmes médicaux et à la désindustrialisation de certaines régions. A Dudley, dans le centre de l’Angleterre, une personne âgée de 16 à 24 ans sur cinq est dans ce cas.

Juin 17, 2026 - 06:46
Au Royaume-Uni, l’ancienne cité minière de Dudley confrontée à la « génération perdue » de ses jeunes ni en études, ni en emploi, ni en formation
Dans le centre-ville de Dudley, en Angleterre, le 29 avril 2022. OLI SCARFF/AFP

Zeinab Obani est aux fourneaux, occupée à préparer des spaghettis bolognaise. La jeune femme de 21 ans donne un coup de main plusieurs fois par semaine dans le centre de jeunesse High Oak, à Dudley, une cité du centre de l’Angleterre, au cœur du « pays noir », ainsi surnommé en raison des nombreuses mines de charbon qui l’émaillaient autrefois. Le reste du temps, elle cherche désespérément du travail. « J’ai postulé à plus de 100 emplois dans la petite enfance, la vente et l’administration », dit-elle. Son CV est écarté avant qu’elle n’atteigne le stade de l’entretien. « La plupart des emplois requièrent de l’expérience, mais personne ne veut me donner l’occasion d’en acquérir », déplore-t-elle.

Zeinab Obani fait partie d’une cohorte grandissante de jeunes Britanniques qui ne sont ni en études, ni en emploi, ni en formation. Comme elle, à Dudley, 21,5 % des 16 -24 ans sont des « NEET » (Not in Education, Employment or Training), selon l’Office national de la statistique. Sur le premier trimestre 2026, ils étaient 1 012 000 dans l’ensemble du pays, soit 13,5 % des jeunes. C’est nettement plus qu’en 2021 (9,7 %) et que dans l’ensemble de l’Union européenne (9 %), selon les derniers chiffres d’Eurostat. Seule la Roumanie fait pire que le Royaume-Uni, avec un taux de 16,5 %.

Dans un rapport publié sur le sujet le 28 mai, Alan Milburn, secrétaire d’Etat à la santé de 1999 à 2003 dans le gouvernement travailliste de Tony Blair, qualifie le phénomène de « crise nationale » à l’origine d’une « génération perdue ». Il évalue le coût pour l’Etat à 125 milliards de livres sterling (environ 145 milliards d’euros) par an en contributions perdues à l’économie et en aides sociales. Les NEET sont disproportionnellement nombreux à avoir raté leurs examens de fin d’étude ou à avoir accumulé de longues périodes d’absence scolaire, détaille le rapport.

Parmi ceux qui quittent l’école à 16 ans, les possibilités de formations professionnelles sont insuffisantes, estime Alan Milburn. Les collèges techniques, qui forment à des métiers manuels, sont sous-financés et offrent trop peu de places. Et les places en apprentissage sont accaparées par des employés plus âgés souhaitant acquérir de nouvelles qualifications.

L’effet des réseaux sociaux

En outre, un nombre croissant de jeunes souffrent de troubles et de handicaps qui les empêchent de travailler, en tête desquels figurent la dépression, l’anxiété, l’autisme et l’hyperactivité, note l’expert : 44 % des NEET étaient dans ce cas en 2025. Il y voit une conséquence de l’effet anxiogène des réseaux sociaux, du manque de sommeil engendré par un usage excessif du smartphone et d’un système de santé qui peine à absorber la demande.

A cela s’ajoutent les « effets pervers » du système de sécurité sociale avec, par exemple, des « effets de seuil » pour les bénéficiaires du crédit universel, une allocation mensuelle destinée aux personnes défavorisées en âge de travailler, qui peuvent la cumuler avec un emploi, et qui peut être touchée à partir de 16 ans sous certaines conditions.

Ceux d’entre eux qui ont des enfants à charge ou souffrent d’une maladie voient ainsi le montant de leur allocation diminuer dès que leur salaire dépasse 427 livres sterling (environ 494 euros) par mois, en fonction des allocations de logement touchées par ailleurs ou non. « Cela peut décourager la recherche d’un travail, même à temps partiel, pour éviter une perte de revenu », déplore Bryan Kelsey, qui dirige l’organisation d’aide à la jeunesse Shell Corner Youth Company, à Dudley.

Il est l’heure de la sortie des classes au collège technique de Dudley. Destiné aux jeunes qui ont quitté l’école à 16 ans, il propose des formations pratiques dans des domaines comme l’automobile, la coiffure ou la charpenterie. Oliver, 16 ans, y étudie la gestion des affaires. « Je suis prêt à prendre n’importe quel emploi », glisse-t-il. Il dit craindre tout particulièrement les entretiens d’embauche. « Durant [la pandémie de] Covid-19, j’ai passé de longs mois enfermé chez moi, sans voir personne, confie-t-il. Je ne suis pas très doué pour les rapports humains. »

Erosion des postes pour débutants

Lexi, 17 ans, rêve, elle, de devenir psychologue du sport. « Mais je devrai déménager dans une grande ville pour trouver un emploi, analyse-t-elle. Il n’y a pas de perspectives ici. » Le rapport d’Alan Milburn relève en outre que les NEET sont concentrés dans les villes côtières en déclin ainsi que dans les régions du centre et du nord de l’Angleterre, durement touchées par la désindustrialisation. « Notre région s’est bâtie sur le travail ardu dans les mines et les fonderies, souligne Matthew Hunter, qui dirige l’entreprise MET Recruitment, dans le centre de Dudley. Lorsque ces jobs ont été perdus, ils ont été remplacés par de l’industrie légère et des centres de logistique. » L’emploi y est souvent précaire et mal rémunéré.

Ce spécialiste des ressources humaines, qui place plus de 200 personnes par jour dans diverses entreprises, constate par ailleurs une érosion des postes pour débutants. « Confrontés aux hausses successives du salaire minimal et à l’augmentation des contributions sociales versées par les employeurs [depuis avril 2025], de nombreux entrepreneurs privilégient l’embauche de personnes plus expérimentées », détaille-t-il.

Lauren Wharton, une jeune femme de 22 ans, diplômée en sciences politiques, qui a postulé en vain à 746 emplois dans la région ces huit derniers mois, en a fait l’expérience. « En décembre 2025, je suis parvenue à la dernière étape du recrutement pour un poste dans l’administration publique, relate-t-elle. Je pensais vraiment le décrocher, mais il a été confié à une personne de 27 ans qui avait déjà de l’expérience. »

Depuis cet échec, elle postule à tous les emplois ouverts, même dans la vente ou la restauration. Mais toujours rien. Elle sait qu’elle augmenterait ses chances en élargissant son champ géographique. « Mais un salaire de débutant ne me permettrait pas de couvrir mes frais de transport ou un loyer dans une ville comme Londres », dit la jeune femme, qui vit avec les parents de son petit ami. Elle se sent flouée : « J’ai suivi à la lettre tout ce qu’on m’a dit de faire : j’ai réussi mon bac, obtenu une licence en sciences politiques et travaillé en parallèle à mes études, tout cela en vain. »

[Source: Le Monde]