Tongs Havaianas et maillot de la Seleçao : une garde-robe très politisée et polarisée au Brésil

A quelques mois de la présidentielle, porter telles tongs ou tel maillot de football reviendrait à endosser une étiquette politique. Nombreux sont ceux qui s’insurgent contre ces polémiques et n’entendent pas se laisser dicter leurs choix vestimentaires.

Jan 28, 2026 - 12:49
Tongs Havaianas et maillot de la Seleçao : une garde-robe très politisée et polarisée au Brésil
Des tongs brésiliennes Havaianas en vente dans un magasin à côté d’une pancarte « La passion du maillot, maintenant aux pieds », à Sao Paulo, au Brésil, le 28 novembre 2022. MIGUEL SCHINCARIOL/AFP

Béret, barbe épaisse ou t-shirt rouge : ces codes suffisaient autrefois pour distinguer un révolutionnaire. Mais après une publicité diffusée le 18 décembre par la marque brésilienne Havaianas, dans laquelle apparaît l’actrice Fernanda Torres, reconnue pour son rôle dans le film oscarisé Je suis toujours là (2024) sur la dictature militaire, la droite brésilienne assure qu’un nouvel accessoire aurait fait son entrée dans la garde-robe de la gauche radicale : les tongs.

Dans le spot, Fernanda Torres, qui porte des tongs blanches, invite les Brésiliens à entamer 2026 non seulement « avec le pied droit », expression locale signifiant démarrer l’année sous de bons auspices, mais plutôt « avec les deux pieds ». Par ce jeu de mots, l’actrice cherchait à encourager chacun à prendre sa vie en main plutôt que de s’en remettre à la chance. Mais le message ne semble pas avoir été interprété de la même manière par tous. Alors que le Brésil se prépare à l’élection présidentielle d’octobre, de nombreuses figures proches de l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2022) ont vu dans cette publicité une provocation politique.

Dans la foulée, Eduardo Bolsonaro, le fils de Jair Bolsonaro, installé aux Etats-Unis depuis mars 2025, a appelé au boycott des tongs Havaianas. Sur ses réseaux sociaux, il a même publié une vidéo où il jette des tongs dans un immense bac à poubelle. « Je pensais que [les tongs Havaianas], c’était un symbole national, dit-il avec dédain. Je me suis trompé : ils ont choisi comme égérie de la sandale une personne ouvertement de gauche », déplore le fils « 03 »,comme le surnomme l’ancien président.

« Les bolsonaristes tentent d’en tirer profit »

Cette polémique illustre la profonde polarisation de la société brésilienne. Le moindre malentendu peut déchaîner les passions. « Je n’achèterai plus que d’autres marques [de tongs] ! », promet Lais Kheir, ingénieure civile de 32 ans, qui profite de ses vacances estivales en se baladant le long de la plage d’Ipanema, à Rio. Issue de la ville d’Uberlândia, dans l’Etat de Sao Paulo, cette jeune partisane de Jair Bolsonaro a décidé de laisser ses Havaianas dans son placard, préférant porter ses baskets Nike malgré la canicule carioca. « J’ai trouvé [cette publicité] nulle », se lamente-t-elle.

Le camp bolsonariste a de quoi être à fleur de peau : depuis quelques mois, il enchaîne les revers. Le 11 septembre, Jair Bolsonaro a été condamné à vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d’Etat lors des émeutes du 8 janvier 2023 à Brasilia. Puis, le 20 novembre, Donald Trump, après s’être entretenu avec le président, Luiz Inacio Lula da Silva, a décidé de lever les droits de douane qu’il avait imposés afin de faire pression sur la justice brésilienne en faveur de l’ancien chef d’Etat. De plus, leur pré-candidat à la présidentielle, Flavio Bolsonaro, fils aîné de l’ex-président, est, pour l’instant, donné perdant. Selon un sondage de l’institut Quest publié le 14 janvier, il serait battu au second tour avec 38 % des voix contre 45 % pour Lula.

« Dès qu’une opportunité se présente, les bolsonaristes tentent d’en tirer profit sur le plan électoral et politique, note Luciana Santana, politiste à l’université fédérale d’Alagoas. Dans le cas de la polémique sur les Havaianas, cela a été très clair : ils cherchaient à retrouver une influence sur les réseaux sociaux. »

Polémique à laisser au vestiaire

« C’est de la folie ! », s’indigne Maria Julia Alves, 19 ans, qui refuse de laisser la politique dicter ses choix vestimentaires. Venue de Belo Horizonte pour une réunion de travail, cette jeune femme élégante, qui travaille dans une agence de marketing, a dû supporter tout le long de la semaine des sandales qui lui faisaient mal aux pieds. Ce samedi matin, elle s’est donc précipitée acheter une paire confortable de Havaianas blanches dans une énorme boutique à Ipanema, qu’elle a aussitôt chaussée. « J’utilise des Havaianas depuis que je suis toute petite ! », s’exclame-t-elle, à la sortie du magasin.

A quelques mètres de là, Ana Laura de Souza Leite, une jeune femme de 19 ans accompagnée d’un groupe d’amies, partage le même avis : « Cette polémique est ridicule ! », lance-t-elle, précisant par ailleurs qu’elle continue de porter le maillot de football brésilien, malgré sa connotation politique à droite. A partir de 2014, le maillot de la Seleçao avait en effet été arboré par des foules de manifestants protestant contre la présidente d’alors Dilma Rousseff (2011-2016), du Parti des travailleurs (PT) de Lula. Par la suite, Jair Bolsonaro a profité de cette tendance pour récupérer ce symbole en appelant ses partisans à le porter lors de ses rassemblements politiques.

Désormais, de nombreuses personnes évitent d’enfiler le maillot auriverde par crainte d’être associées à des idéologies qu’elles ne défendent pas. Attristé par cette situation, le président Lula a, à plusieurs reprises, tenté d’encourager son camp à le porter de nouveau. A la veille du 7 septembre, fête nationale du Brésil, le gouvernement a notamment diffusé une vidéo dans laquelle un maillot de la Seleçao animé, se plaignant d’avoir été trop longtemps abandonné dans un tiroir, invitait les Brésiliens à le ressortir pour la célébration.

« Le drapeau du Brésil est le drapeau de tout le monde », estime Ana Laura de Souza Leite. « Il devrait être porté aussi bien par ceux qui sont de droite que par ceux qui sont de gauche ! », ajoute-t-elle, en espérant qu’avec le succès que connaît le maillot brésilien auprès des touristes, et la Coupe du monde qui approche, le jaune et le vert redeviennent des symboles d’union nationale.

[Source: Le Monde]