Au Pays basque, des entreprises s’unissent pour créer des logements pour leurs salariés
Alors que trouver à se loger reste un frein persistant à l’acceptation d’un emploi, proposer un appartement clés en main est un moyen concret d’attirer et de fidéliser.
C’est une belle maison dans la pure tradition basque, avec ses murs blancs, ses volets rouges « baigorry » et ses vieux colombages en façade. A voir cet ancien corps de ferme rénové situé à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques), il est difficile de deviner qu’il y a deux ans, seulement deux murs tenaient encore debout. Aujourd’hui, la bâtisse appartient à la société civile immobilière (SCI) Lan eta bizi herrian (« travailler et vivre au Pays basque »).
L’idée de cette SCI a germé en 2023 dans l’esprit d’entrepreneurs locaux. « Le problème du logement au Pays basque ne fait que s’amplifier et m’a déjà empêché de recruter », explique Hubert Candelé, dirigeant de la laiterie Bastidarra. « Il ne se passe pas un mois sans qu’un salarié ait un besoin de logement à la suite d’une séparation, d’une naissance… Or la plupart d’entre eux sont dans la mauvaise case, constate pour sa part Peio Etxeleku, dirigeant de la fromagerie Agour. Ils ne sont ni assez pauvres pour être prioritaires dans l’accès aux logements sociaux ni assez riches pour s’offrir des logements aux prix pratiqués au Pays basque, notamment sur la côte. » Pour Brice Goguet, président du groupe de sellerie Voltaire, « ces difficultés pour se loger créent un véritable stress chez les salariés ».
Face à ce constat, « nous ne pouvions pas rester les bras croisés et laisser notre région devenir une sorte de maison de retraite dorée, poursuit Hubert Candelé. Rapidement, nous avons été neuf entrepreneurs à nous lancer dans l’aventure, avec un ticket d’entrée de 50 000 euros chacun. Nous avons ensuite emprunté 2,1 millions d’euros ». De quoi boucler l’achat de deux bâtisses et la rénovation de 11 logements. Une opération qui ne cherche aucunement à être rentable. « L’argent investi, nous ne le retrouverons jamais, souligne Peio Etxeleku. C’est un outil de fidélisation et un atout pour notre marque employeur. »
Se sont associés dans cette opération, outre la laiterie Bastidarra, la fromagerie Agour et le groupe de sellerie Voltaire, le cabinet d’expertise-comptable Sogeca, le plasturgiste Somocap ainsi que quatre entreprises du bâtiment : le bureau d’études Groupe d’Ingénierie et de Construction (GIC), la société de maîtrise d’œuvre Betiko, ELM Construction et l’entreprise de menuiserie et charpente Elkarlan. Une dixième entreprise vient de rejoindre le collectif mi-janvier : le groupe Clim, qui gère des concessions automobiles.
Un ancien complexe immobilier
Certains dirigeants, comme Nicolas Ostarena, gérant du bureau d’études Betiko, se sont lancés dans l’aventure sans besoin de logement : « J’ai trouvé intéressant intellectuellement de participer à ce projet pour tenter de résoudre par nous-mêmes le problème du logement. » Même son de cloche de la part de Mathieu Mas, directeur du groupe de bureaux d’études GIC : « J’agis par conviction personnelle. Il est nécessaire de juguler l’inflation immobilière et ainsi de redonner du pouvoir d’achat aux salariés. »
Aujourd’hui, la SCI possède deux sites : celui d’Hasparren, qui compte quatre appartements (deux trois-pièces et deux quatre-pièces, de 75 à 90 mètres carrés), et un autre à Ayherre, composé de sept logements (du studio au cinq-pièces). Ce dernier est un ancien complexe immobilier qui abritait un restaurant, des commerces et des logements. Trois appartements sont en cours de travaux, et devraient être achevés à la fin de l’année 2026.
Plutôt que construire du neuf, les chefs d’entreprise ont fait le choix de la rénovation, et ce pour des raisons environnementales. « Nous ne souhaitions pas artificialiser de nouvelles terres », explique Brice Goguet. Et un des critères-clés était que le bâtiment soit proche du centre-ville.
« Les loyers sont de 20 % à 25 % moins chers que le marché », précise Hubert Candelé. Et ici, pas de frais d’agence, ni de demande de caution. Fanny (elle n’a pas souhaité donner son nom de famille) est, depuis septembre 2025, l’une des résidentes de la maison d’Hasparren. Pour 75 mètres carrés, elle paie un loyer de 518 euros (hors charges). D’après l’Observatoire local des loyers du Pays basque et de Sud Landes, le prix de location médian à Hasparren est de 8,30 euros le mètre carré, soit 622,50 euros (hors charges) pour un appartement de la taille de celui de Fanny.
La jeune femme, originaire d’Alsace, vit au Pays basque depuis neuf ans. Elle est salariée de la société Somocap, à Jatxou (Pyrénées-Atlantiques). « Avant j’habitais à Macaye [à une douzaine de kilomètres d’Hasparren] dans un 50 mètres carrés, dans de l’ancien, avec des problèmes d’humidité. Le cadre était magnifique, reconnaît-elle, mais j’étais trop loin de tout. J’apprécie d’être aujourd’hui dans un appartement neuf et proche de toutes les commodités. » Et, désignant son scooter garé devant la maison, se réjouit de se rendre désormais à son travail en dix-sept minutes chrono.
« Pas besoin d’arbitrage »
Ludivine Pan Guiot est également locataire à Hasparren depuis l’été 2025. Arrivée des Hautes-Pyrénées en mai, elle a cherché un logement par la voie classique ; mais « ma recherche a été infructueuse : peu d’offres et/ou trop cher », explique-t-elle. Elle se réjouit de l’occasion offerte : « J’apprécie particulièrement la situation de l’appartement, qui est à quelques pas du centre, du supermarché, du jardin public et de mon travail. » Elle attend avec impatience les beaux jours pour rejoindre le cabinet d’expertise-comptable Sogeca à vélo, en moins de dix minutes.
En ce qui concerne l’attribution des logements aux salariés, « il n’y a pas eu pour le moment de besoin d’arbitrage, explique Peio Etxeleku. Mais, lorsque le cas se présentera, le critère sera la situation personnelle du salarié (personne seule, nombre d’enfants, niveau de salaire…) ».
Que se passera-t-il si un locataire quitte son emploi ? Ce dernier bénéficie d’un bail classique. S’il quitte son travail, son bail continuera de courir. Les entrepreneurs de la SCI sont prêts à prendre ce risque. A terme, la SCI souhaite pouvoir vendre l’usufruit aux locataires, mais en gardant la nue-propriété : sur ce point, le modèle économique reste à construire. « Nous ne voulons pas fournir des logements pas chers pour à la fin alimenter la spéculation immobilière », insiste Mathieu Mas.
Onze logements pour un collectif d’entreprises comptant plus de 1 000 salariés : une goutte d’eau ? « Oui, reconnaît Hubert Candelé, mais nous montrons la voie. » « C’est sûr, notre but n’est pas de nous arrêter là, poursuit Brice Goguet. Nous voulons ouvrir l’opération à d’autres entreprises et trouver un modèle économique. Notre ambition est que notre opération fasse boule de neige. »
[Source: Le Monde]