En Libye, de discrets héros veillent sur des joyaux de l'Antiquité grecque

Pillage des islamistes, ravages de l'ouragan Daniel: dans l'est de la Libye, des archéologues passionnés protègent, sans grands moyens ni aide des autorités, les sites antiques classés de Cyrène et Apollonia, qui furent le coeur battant d'une confédération de colonies grecques uniques en Afrique du Nord.

Juin 26, 2026 - 07:04
En Libye, de discrets héros veillent sur des joyaux de l'Antiquité grecque
Des chevaux sauvages passent devant le temple de Zeus, sur le site grec antique de Cyrène, près de la ville moderne de Shahat, dans l'est de la Libye, le 18 mai 2026 AFP Abdullah DOMA

"A couper le souffle": sur une colline verdoyante, le guide touristique Hamdi al-Kailani balaye du regard le majestueux temple de Zeus à Cyrène, "légèrement plus grand que le Parthénon" à Athènes, décrit-il.

Le calme y règne en cette journée de mai. En contraste avec le chaos qui suivit la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, quand Cyrène (devenue Shahat) se retrouva sous la menace de jihadistes, dont le groupe Etat islamique (EI), qui pillaient sanctuaires et nécropoles de l'est libyen pour financer leurs activités.

Un homme tient un artefact provenant du site archéologique de Cyrène, près de Chahat (Shahat), sur la côte méditerranéenne nord-est de la Libye, le 17 mai 2026

Un homme tient un artefact provenant du site archéologique de Cyrène, près de Chahat (Shahat), sur la côte méditerranéenne nord-est de la Libye, le 17 mai 2026 AFP Abdullah DOMA

En l'absence d'autorités, un réseau informel s'organise alors.

"Nous avions tellement peur" que "nous avons élaboré un plan entre collègues pour cacher chez nous les petites statues, les pièces d'or, les archives", raconte à l'AFP Smail Dakhil, directeur du "musée" de Cyrène, en réalité un entrepôt au plafond effrité abritant 200 pièces exceptionnelles dont un sphynx à tête de femme.

Pour sauver les grandes statues impossibles à déplacer, "archéologues et habitants se portent volontaires pour monter la garde 24 heures sur 24, ce qui permettra de n'enregistrer aucun vol à Cyrène", dit-il.

"Sous le choc"

En 631 avant JC, des Grecs de l'île de Théra (aujourd'hui Santorin), fuyant sécheresse et famine, fondent cinq colonies agricoles dans la zone côtière fertile des "montagnes vertes", dont Cyrène, la plus importante, sur un plateau à 600 mètres d'altitude.

Des ruines sur le site archéologique d'Apollonia, près de la ville de Soussa, sur la côte méditerranéenne dans le nord-est de la Libye le 18 mai 2026

Des ruines sur le site archéologique d'Apollonia, près de la ville de Soussa, sur la côte méditerranéenne dans le nord-est de la Libye le 18 mai 2026 AFP Abdullah DOMA

La cité - qui comptera jusqu'à 100.000 habitants - donne naissance à une culture florissante, axée sur les arts, la musique et les sciences. Elle abrite cinq théâtres et une prestigieuse école de philosophie.

Détruites par des séïsmes et des guerres, les cités du Pentapole - Cyrène, Apollonia, Ptolémaïs, Arsinoé et Bérénice (future Benghazi) - tombent dans l'oubli jusqu'à leur redécouverte au 18e siècle. Elles resteront peu valorisées sous la dictature de Kadhafi, défenseur d'une identité panarabe tournant le dos aux civilisations préislamiques.

En septembre 2023, l'ouragan méditerranéen Daniel dévaste la région, faisant des milliers de morts et disparus.

Sur l'antique Voie Sacrée reliant la ville haute de Cyrène au sanctuaire d'Apollon, Anis Hamid Younès supervise le déblaiement des décombres toujours présents.

"Le jour d'après, tous les gens qui aiment ce site sont venus spontanément. On était sous le choc", se souvient-il.

Des techniciens et archéologues déblayent et trient les gravats d'un mur antique et d'un sanctuaire dévastés il y a trois ans par l'ouragan Daniel sur le site archéologique protégé par l'Unesco de Cyrène, près de la ville de Shahat dans l'est de la Libye,

Des techniciens et archéologues déblayent et trient les gravats d'un mur antique et d'un sanctuaire dévastés il y a trois ans par l'ouragan Daniel sur le site archéologique protégé par l'Unesco de Cyrène, près de la ville de Shahat dans l'est de la Libye, le 18 mai 2026 AFP Abdullah DOMA

M. Younès dirige un projet consistant à récupérer les objets de valeur, évacuer les gravats et rebâtir un mur antique effondré sur 60 mètres ainsi qu'une grotte sacrée.

Tout en déplorant "un manque de moyens et des engins vieillots", il prévoit une réouverture de la zone aux visiteurs en septembre, après six mois de travaux.

"Changement de mentalité"

Pour protéger Cyrène d'autres intempéries, des mini-barrages ont été érigés et les passages naturels de l'eau dégagés.

Des visiteurs dans le théâtre grec antique sur le site archéologique d'Apollonia, près de la ville de Soussa dans l'est de la Libye, le 18 mai 2026

Des visiteurs dans le théâtre grec antique sur le site archéologique d'Apollonia, près de la ville de Soussa dans l'est de la Libye, le 18 mai 2026 AFP Abdullah DOMA

La tempête n'a pas eu que des effets négatifs, note le chef des opérations: dans les nécropoles aux milliers de tombes grecques et romaines, les archéologues ont découvert des inscriptions et offrandes funéraires.

A 20 km de là, Apollonia, l'ancien port de Cyrène, englouti dans la Méditerranée depuis des siècles pour un tiers de sa surface, inquiète davantage les experts.

"Avant Daniel, on estimait le risque de perdre ce site à 50%, maintenant c'est 80%. Il y a besoin d'interventions urgentes, certains bâtiments sont totalement exposés à l'érosion marine", explique à l'AFP Talal Al-Hasey, responsable local du Département des antiquités.

Assis sur les gradins taillés dans la roche du théâtre grec, Ahmad Essa Abdulkariem, un dirigeant au niveau national du même service, se désole de "l'absence d'aides de l'Unesco et d'autres organisations internationales malgré des sollicitations répétées" pour des sites considérés en péril depuis 2016.

Confiant à l'AFP "ne pas être informé" de ces requêtes, le nouveau directeur de l'Unesco au Maghreb, Charaf Ahmimed, entend se rendre à Cyrène et Apollonia en fin d'été et souligne "la volonté (de l'institution) de revenir en force" en Libye.

Des statues provenant de l'ancienne cité grecque de Cyrène, classée au patrimoine de l'Unesco, conservées dans un "musée"-entrepot en mauvais état, près de la ville de Shahat, dans l'est de la Libye, le 17 mai 2026

Des statues provenant de l'ancienne cité grecque de Cyrène, classée au patrimoine de l'Unesco, conservées dans un "musée"-entrepot en mauvais état, près de la ville de Shahat, dans l'est de la Libye, le 17 mai 2026 AFP Abdullah DOMA

M. Essa espère aussi un "changement de mentalité" des autorités, de l'Est comme de l'Ouest, dans une Libye divisée, gérée par deux exécutifs rivaux.

Ils doivent "arrêter de penser qu'il y a d'autres priorités" comme le pétrole, dont regorge le pays mais qui "s'épuisera un jour alors que ces sites existeront toujours", plaide-t-il, appelant à y promouvoir le tourisme.

De retour d'un voyage à Paris, ce doyen de faculté se prend à rêver d'un grand musée à l'image du Louvre pour la Cyrénaïque, qui permettrait à la Libye de récupérer 250 antiquités conservées à Paris et 200 au British Museum à Londres.

[Source : TV5Monde]