Entre le Luxembourg et Dubaï, les millions cachés de Fabrice Andjoua, fils de l’ancien président gabonais

Le fils d’Omar Bongo a dissimulé à l’étranger un patrimoine de plusieurs millions d’euros, entre voiture de luxe et biens immobiliers à Dubaï, d’après l’enquête « OpenLux » coordonnée notamment par « Le Monde ». Le décalage avec ses revenus de haut fonctionnaire gabonais interroge sur de potentiels « biens mal acquis ».

Juin 24, 2026 - 17:20
Entre le Luxembourg et Dubaï, les millions cachés de Fabrice Andjoua, fils de l’ancien président gabonais
JULIEN PACAUD - Le Monde.

Chez les Bongo, le goût des voitures de luxe est héréditaire. Omar Bongo, qui a dirigé le Gabon pendant plus de quarante ans, était un collectionneur compulsif d’automobiles. Comme son fils Ali, qui lui a succédé à la tête de l’Etat. En tout, plusieurs centaines de voitures, sportives, berlines ou SUV de toutes tailles, garées à Libreville (Gabon) ou en région parisienne, auraient été achetées par le clan, alimentant d’importants soupçons de détournements de fonds publics. Le fils d’Omar Bongo et demi-frère d’Ali, Fabrice Andjoua Bongo Ondimba, n’aurait pas dérogé à cette passion.

Une enquête menée par Le Monde en collaboration avec l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), dans le cadre du projet « OpenLux », montre qu’il a créé plusieurs structures discrètes, notamment au Luxembourg, pour accumuler un important patrimoine jusqu’ici inconnu, composé d’au moins un véhicule de luxe et d’appartements à Dubaï (Emirats arabes unis).

Ces découvertes soulèvent des interrogations sur l’origine des fonds utilisés pour ces acquisitions, difficilement compatibles avec les revenus officiels de Fabrice Andjoua – qui n’a pas répondu aux sollicitations du Monde.

« OPENLUX », UNE ENQUÊTE INTERNATIONALE AU LONG COURS

Cet article s’inscrit dans le cadre d’« OpenLux », une enquête au long cours coordonnée par Le Monde et le consortium OCCRP, qui examine comment les sociétés luxembourgeoises facilitent le blanchiment d’argent et l’évasion fiscale. En 2020 et 2021, Le Monde avait obtenu et partagé avec plusieurs médias partenaires la liste des propriétaires de toutes ces sociétés. Cinq ans après les premières publications, Le Monde, l’OCCRP et plusieurs médias internationaux s’associent à nouveau pour mener de nouvelles enquêtes dans le cadre d’« OpenLux ».

Fabrice Andjoua, qui déclare au gré des registres commerciaux habiter les Yvelines ou le Gabon, n’a pas d’attaches connues au Luxembourg. C’est pourtant dans le Grand-Duché qu’en mai 2022 il crée Epila SCI, une structure dont l’objet est la détention « de biens immobiliers et véhicules motorisés ». Il en détient 97 % des parts sociales, tandis que les 3 % restants sont entre les mains de Patrice Onguinda, son associé gabonais, qui n’a pas non plus répondu au Monde. Au Luxembourg, ces sociétés civiles ont l’avantage d’être très discrètes – les comptes annuels ne sont pas publiés, les actifs dont la société dispose sont donc inconnus – et permettent aussi d’éviter l’impôt sur une éventuelle plus-value.

Une autre raison pourrait justifier le choix de Fabrice Andjoua d’une telle structure. Dans l’univers de la voiture de luxe, ces sociétés étaient connues pour permettre à des clients domiciliés dans l’Hexagone d’échapper au « malus CO2 » imposé en France, qui peut monter jusqu’à 80 000 euros pour les voitures les plus polluantes.

En juin 2021, un an avant Epila, Fabrice Andjoua et son associé avaient acquis une autre société luxembourgeoise, Miura Racing, rapidement rebaptisée « Autoword SC », dont l’objet social laisse à croire qu’elle détenait un ou plusieurs véhicules. Le cabinet fiscaliste Chester & Jones, qui a domicilié la société, a-t-il finalement pris peur face à ce client politiquement exposé ? Sollicité sur sa résiliation unilatérale en octobre 2022 de leur contrat, il n’a pas répondu au Monde. Autoword est toutefois restée active encore près de quatre ans, jusqu’à ce que sa dissolution soit prononcée par les actionnaires… deux jours après la prise de contact du Monde auprès de Fabrice Andjoua.

Le « SUV le plus rapide du monde »

Au-delà du Luxembourg, le Gabonais a laissé des traces dans d’autres sociétés à vocation automobile. Un extrait des registres douaniers belges montre ainsi qu’en août 2023 Fabrice Andjoua s’est fait livrer à Libreville, par conteneur maritime, une Brabus 900 Rocket. L’autoproclamé « SUV le plus rapide du monde » coûte d’occasion plus de 400 000 euros et a été construit à seulement 25 exemplaires.

Des investissements plus récents suggèrent une incursion du Gabonais, au moins sur le papier, dans la gestion commerciale de véhicules de luxe. Le 6 mars 2023, il crée une société en Belgique visant « notamment l’achat, la vente, l’importation et l’exportation »de véhicules, mais cède ses parts un an plus tard à un concessionnaire spécialisé dans leur transport vers l’Afrique. Plus récemment encore, il domicilie, dans une boîte aux lettres de Las Vegas (Nevada), une nouvelle société, More4LessExotics, qui propose à la journée la location de Lamborghini, Bentley, Maserati, Ferrari, etc.

Héritier de la famille Bongo, Fabrice Andjoua n’est pas seulement amateur de grosses cylindrées. Comme nombre de membres du clan durant ses décennies au sommet, ce dernier a pu facilement faire carrière dans la haute administration publique gabonaise.

Quand la junte renverse son demi-frère Ali, en août 2023, il est directeur général du budget et des finances publiques. Mais, contrairement aux autres membres de sa famille, écartés, il obtient dès septembre un poste dans la nouvelle administration, à la tête de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Rapidement, pourtant, il fait l’objet de rumeurs insistantes qui ont abouti, selon l’Agence gabonaise de presse, à son limogeage : il aurait dirigé la DGCCRF « à distance », depuis Dubaï.

Et pour cause. Des documents du cadastre de l’émirat obtenus par Le Monde et l’OCCRP indiquent que Fabrice Andjoua y a acheté de nombreux biens immobiliers. Dès octobre 2020, il s’offre deux étages complets – soit 28 appartements – dans une tour flambant neuve du quartier huppé de Meydan. Année après année, il consolide son empire, dépensant entre 2020 et janvier 2023 plus de 55 millions de dirhams émiratis (13 millions d’euros) pour 43 appartements. Ces sommes sont en inadéquation avec le salaire d’un haut cadre de l’administration gabonaise : un ministre y gagnerait 58 millions de francs CFA (90 000 euros) par an, selon une étude publiée en 2018 par un économiste gabonais devenu ministre du logement.

Neuf membres de la famille mis en examen

Fabrice Andjoua a depuis revendu, avec une légère plus-value, la plupart de ses biens immobiliers dubaïotes, dont une grande partie en février à un homme d’affaires russe, propriétaire de plusieurs centres commerciaux en Sibérie, et recherché par les autorités russes pour corruption. Fabrice Andjoua n’a gardé que dix appartements achetés en 2023, situés sur les bords du « Trump International Golf Club », le parcours de golf au nom du président américain. Certains sont en location à l’année, lui garantissant un revenu supplémentaire.

Il n’est pas le seul membre du clan Bongo à avoir investi à Dubaï. Lors d’une précédente enquête, Le Monde avait révélé que sa mère, Marie-Madeleine Mborantsuo, l’ex-présidente de la Cour constitutionnelle gabonaise, y avait elle acheté durant l’hiver 2013-2014 deux villas et trois appartements, pour plus de 4,6 millions d’euros.

En France, neuf membres de la famille Bongo ont été mis en examen pour « recel de détournement de fonds publics » et « corruption », dans le cadre de l’affaire dite des « biens mal acquis » gabonais, instruite par des magistrats financiers depuis 2010. Marie-Madeleine Mborantsuo est elle aussi au cœur d’une information judiciaire distincte, indique le Parquet national financier, qui précise par ailleurs ne mener actuellement aucune enquête visant Fabrice Andjoua.

En revanche, au Luxembourg, Fabrice Andjoua et son associé apparaissent dans « une information judiciaire » ouverte en mai, « sur la base de signalements effectués par la cellule de renseignement financier [l’équivalent de Tracfin en France] et de l’administration », selon la porte-parole de l’administration judiciaire du Grand-Duché. L’enquête vise notamment des faits de « blanchiment » et de « fraude fiscale aggravée ».

[Source : Le Monde]