En Azerbaïdjan, les tiktokeurs font les frais de la répression, après les journalistes et les opposants

Une dizaine d’influenceurs populaires sur le réseau social chinois ont été interpellés et condamnés à des peines d’emprisonnement de deux semaines à un mois, pour « manque de respect évident envers la société » et des comportements jugés « contraires aux valeurs nationales et morales ».

Août 8, 2026 - 14:45
En Azerbaïdjan, les tiktokeurs font les frais de la répression, après les journalistes et les opposants
Le président azerbaïdjanais Ilham Aliev à Berlin, le 21 juillet 2026. CHRISTIAN MANG/REUTERS

La machine répressive du régime azerbaïdjanais a resserré cet été les mailles du filet. Après les opposants et les journalistes indépendants, durement réprimés au cours des deux dernières années, c’est au tour d’influenceurs apolitiques de faire l’objet d’arrestations en série par un pouvoir déterminé à museler la société civile.

Fin juillet et début août, les autorités de cette ex-république soviétique de près de 10 millions d’habitants très majoritairement musulmans ont interpellé une dizaine d’influenceurs populaires sur le réseau social chinois TikTok, dans le cadre de procédures administratives. Les tribunaux les ont condamnés à des peines d’emprisonnement de courte durée, entre deux semaines et un mois.

Relayés par des médias sous leur contrôle, les dirigeants de l’appareil répressif ont indiqué que ces arrestations étaient motivées par un « manque de respect évident envers la société », une « atteinte à la morale publique » et des comportements jugés « contraires aux valeurs nationales et morales ».

« Serrage de vis général »

La phraséologie très conservatrice traduit une évolution du pouvoir azerbaïdjanais, monopolisé par le clan Aliev depuis 1993. Bien qu’il ne tolère aucune dissension politique, l’actuel président, Ilham Aliev, âgé de 64 ans, au pouvoir depuis 2003, s’efforçait de présenter son pays comme une république laïque par opposition à l’Iran, son voisin du Sud. Toujours flanqué de son épouse « vice-présidente » à la longue chevelure et habillée à l’occidentale, Ilham Aliev a toujours pris soin de projeter une image moderne, contrastant avec celle de son homologue turc et plus proche allié, Recep Tayyip Erdogan.

La vague d’arrestations aurait en réalité touché 206 tiktokeurs au cours des cinq derniers mois, d’après le journaliste azerbaïdjanais en exil Cavid Aga, qui se fonde sur une étude réalisée par des avocats et des chercheurs, à paraître prochainement. « Il s’agit à chaque fois de délits qualifiés comme “hooliganisme”, “injures publiques” et “indécence” », indique le journaliste basé aujourd’hui en Pologne. Le chef d’« indécence » pour les influenceuses azerbaïdjanaises étonne tout particulièrement, sachant que TikTok impose déjà une censure sévère à ses usagers sur le continent asiatique, bannissant strictement toute nudité, même partielle ou suggestive.

Pour Cavid Aga, la vague d’arrestations ne répond pas à un calendrier politique particulier, mais « découle du flot naturel des événements. C’est simplement la prolongation du serrage de vis général infligé à la population ». Depuis début août, le réseau social TikTok informe ses usagers azerbaïdjanais du risque à travers un message : « Selon la loi sur l’information, l’informatique et la protection de l’information, les publications qui expriment ouvertement un manque de respect envers la société sont interdites. » Cette loi, promulguée en janvier, donne « une définition très floue de ce qui constitue une “activité immorale contredisant les valeurs acceptées” », souligne Yaltchine Imanov, avocat spécialisé dans la défense des droits humains. De quoi faciliter le contrôle de la société par l’Etat et inciter à l’autocensure sur les réseaux sociaux.

TikTok est spécifiquement visé car c’est le réseau social le plus populaire en Azerbaïdjan, et c’est aussi la seule grande plateforme à avoir installé un bureau de représentation dans le pays. « Ses représentants collaborent étroitement avec les autorités », note Cavid Aga, afin d’aider à l’identification des influenceurs.

Maltraitances en prison

Derrière cette nouvelle vague de répression élargie, le rouleau compresseur judiciaire et pénal broie scrupuleusement ses précédentes proies, les journalistes et les opposants. Le 27 juillet, des peines extrêmement lourdes (entre douze et quinze ans de prison) ont été prononcées contre neuf journalistes de la chaîne dissoute Toplum TV, proche de l’opposition libérale, accusés de « contrebande de devises ». Les principales ONG de défense des journalistes (Reporters sans frontières, Comité pour la protection des journalistes, Fédération internationale des journalistes) ont fermement condamné des verdicts « iniques », et appelé à une libération immédiate des neuf détenus.

Quant aux conditions de détention des prisonniers politiques, de multiples témoignages indiquent une dégradation rapide. La Fédération internationale pour les droits humains dénonçait, le 23 juillet, « des mauvais traitements incluant violences et humiliations, parfois à caractère sexuel », infligés à « cinq femmes journalistes détenues dans des affaires à caractère politique ».

Plusieurs détenus politiques n’ont pas accès aux soins, comme le politiste Bahruz Samadov, 31 ans, condamné à quinze ans de prison, qui est désormais « presque totalement aveugle », selon son ami exilé Ismayil Baylir.

Figure de l’opposition, Ali Karimli, âgé de 61 ans, ferait, selon ses proches, l’objet de mesures punitives dans sa cellule, alors qu’il attend son procès dans les murs du Service de sécurité d’Etat. « Je suis en train de me faire tuer, ici », aurait-il confié à son avocat le 6 juillet, alors qu’il comparaissait devant une cour d’appel pour obtenir son placement en résidence surveillée, ce qui lui a été refusé. « Il a perdu beaucoup de poids, des rides inhabituelles sont apparues sur son visage », rapporte également son avocat.

[Source : Le Monde]