Aux Etats-Unis, la droite trumpiste réhabilite Richard Nixon

Cinquante-deux ans après la démission du président républicain à cause du scandale du Watergate, le 8 août 1974, la mouvance « America first » soutient qu’il a été victime d’une machination de « l’Etat profond » et établit un parallèle avec Donald Trump.

Août 8, 2026 - 14:43
Aux Etats-Unis, la droite trumpiste réhabilite Richard Nixon
Le président des Etats-Unis, Richard Nixon, lors de ses adieux au personnel de la Maison Blanche, après sa démission à la suite du scandale du Watergate, en août 1974. CONSOLIDATED NEWS PICTURES/AFP

Controverses sur les réseaux sociaux, tribunes dans les journaux : Richard Nixon est à la mode dans les rangs de la droite américaine. L’ancien président des Etats-Unis (1968-1974), unique chef de l’exécutif à avoir jamais été contraint à la démission, annoncée le 8 août 1974, en raison de son rôle dans le scandale des écoutes du Watergate, fait l’objet d’une campagne en réhabilitation de la part des partisans de Donald Trump. L’entreprise pourrait paraître ardue, vu le profil du personnage, resté dans l’histoire sous le surnom de « Tricky Dick » (« Dick le roublard »). Mais elle ne cesse de gagner en soutiens, jusqu’à recueillir celui du vice-président, J. D. Vance.

Invité, le 25 juin, à la bibliothèque présidentielle de Richard Nixon, à Yorba Linda, en Californie, à quelques semaines du 52e anniversaire du départ du républicain de la Maison Blanche, le 9 août 1974, J. D. Vance a stupéfié l’establishment en soutenant l’idée que le président démissionnaire avait été victime d’une machination ; une manœuvre visant à faire tomber un président populaire qui, après une période d’escalade au Vietnam et de manifestations antiguerre, avait été triomphalement réélu en 1972.

« Si vous regardez la façon dont l’“Etat profond” a fait tomber Richard Nixon, ce n’est pas très différent de ce que les mêmes groupes de personnes, les mêmes institutions, ont essayé de faire à Donald Trump lors de son premier mandat », a-t-il déclaré avant de minimiser le scandale qui a emporté Nixon. « Si le Watergate se produisait demain, ça ferait l’actualité pendant douze heures, tout au plus. L’idée que cela ait pu faire tomber une présidence est folle. »

Le vice-président, qui était en tournée de promotion de son dernier livre, détaillant sa conversion au catholicisme, n’a pas craint de se comparer à un homme considéré comme un parangon de cynisme en politique. « Jeune sénateur, vice-président, auteur de quelques best-sellers, détesté par les médias… Cela ressemble à J. D. Vance, a-t-il résumé sous les rires. J’ai toujours aimé Richard Nixon. » Les critiques ont vite rappelé qu’il avait qualifié l’homme du Watergate de « connard cynique » dans une lettre de février 2016 à un ancien camarade de la faculté de droit (pour le comparer à Donald Trump, dont il n’était, à l’époque, pas un grand fan).

Figure assez détestée

Dans la conscience nationale, Nixon reste une figure assez universellement détestée, même s’il est crédité d’avancées significatives. C’est lui qui a créé, en décembre 1970, l’Agence de protection de l’environnement des Etats-Unis – que Donald Trump a entrepris d’éviscérer. Il a aussi été l’homme du voyage à Pékin, en février 1972, et de la reconnaissance historique du régime de Mao Zedong, alors qu’il avait toujours affiché un anticommunisme virulent.

Les tribus amérindiennes se souviennent aussi qu’il a mis fin à la politique dite de « termination », qui, depuis 1953, visait à éliminer les réserves indiennes aux fins d’assimilation de leurs habitants. Il avait été influencé par l’entraîneur de son équipe universitaire de football américain, Wallace « Chief » Newman, le chef d’une tribu californienne.

Mais c’est surtout l’homme du Watergate qui est resté dans l’histoire. S’il n’a pas été accusé d’avoir commandité le cambriolage du siège du Parti démocrate à Washington, le 17 juin 1972, il a été convaincu d’avoir tenté d’étouffer l’affaire au nom de la sécurité nationale. Aussitôt après l’arrestation des cinq « plombiers » venus poser des micros au Watergate, il a ordonné à la CIA de faire en sorte que le FBI abandonne son enquête. Il a ensuite approuvé le versement de centaines de milliers de dollars, pris sur ses fonds de campagne, pour acheter le silence des cambrioleurs. Il a refusé, enfin, de livrer les cassettes de ses conversations dans le bureau Ovale (où il avait fait installer un système d’enregistrement secret) à la commission parlementaire chargée de l’enquête.

Lorsque la Cour suprême l’a obligé à remettre les bandes aux enquêteurs, Nixon a compris qu’il avait perdu tout soutien politique et que la commission judiciaire de la Chambre des représentants allait approuver la procédure visant à le destituer. L’une des conversations, enregistrée le 23 juin 1972, six jours après le cambriolage, a prouvé qu’il était personnellement impliqué dans la décision de bloquer l’enquête du FBI. La cassette est restée dans la légende du Watergate comme le « smoking gun », le pistolet fumant, autrement dit la preuve irréfutable qu’il avait orchestré la couverture du forfait.

Pour la plupart des Américains, la démission présidentielle d’août 1974 a été le signe que le système politique avait fonctionné. La presse avait joué son rôle de quatrième pouvoir. Le Congrès avait lancé des assignations et tenu des auditions qui avaient rivé les citoyens à leurs postes de télévision. Les barons républicains avaient eu le courage moral de s’opposer au chef du parti, réélu deux ans plus tôt dans tous les Etats, sauf le Massachusetts, dès lors qu’il avait été démontré qu’il avait illégalement instrumentalisé le gouvernement contre ses ennemis politiques.

Trump absous d’avance

Les révisionnistes du Watergate ne partagent pas cette analyse. Pour eux, Nixon a été poursuivi à tort. Leur porte-drapeau est l’idéologue de la droite « America first », Christopher Rufo, connu pour ses écrits antidiversité. En août 2025, sur l’émission hebdomadaire du comédien anticonformiste Bill Maher, il a lancé l’offensive en affirmant que Nixon avait été l’objet d’une « machination ». « Quatre des cinq cambrioleurs étaient affiliés à la CIA ou au FBI, a-t-il fait valoir. Le juge était décidé à le faire tomber. » Quant au « pistolet fumant », la conversation a été mal interprétée. Les conseillers de Nixon, prétend-il, n’avaient fait que des suggestions. « Il n’est jamais passé à l’acte. »

Depuis lors, la thèse a été reprise par un quarteron d’habitués du complotisme et des médias ultraconservateurs comme Tucker Carlson, qui a qualifié le Watergate d’« arnaque » ; l’animateur de podcast Michael Knowles, qui a décrit Nixon comme « le premier président démoli par l’ “Etat profond” » ; ou Steve Bannon, qui a déclaré, en août 2025, sur son podcast « War Room », avoir eu « des frissons dans le dos » en « voyant à quel point » le traitement judiciaire réservé à Donald Trump par la « justice radicale » ressemblait au procès fait à Nixon. Comme si, en réhabilitant Nixon, c’était Donald Trump qui était par avance absous.

L’association à but non lucratif en ligne Prager U, qui diffuse des contenus « antiwoke » dans les établissements scolaires de nombre d’Etats républicains, propose une vidéo affirmant que le Watergate était une tentative des démocrates pour renverser le résultat de l’élection de 1972. Nixon a été « piégé » par l’élite libérale de la Côte est, qui lui était hostile en raison de ses positions « fermement anticommunistes », abonde le commentateur Hugh Hewitt, qui siège au conseil d’administration de la Fondation Nixon, une institution qui a décerné en octobre 2025 le Prix d’architecte de la paix à Donald Trump.

Richard Nixon est mort le 22 avril 1994, à l’âge de 81 ans, sans reconnaître d’autres méfaits que des « erreurs ». Dans une interview au journaliste britannique David Frost, trois ans après son départ de la Maison Blanche, il absolvait par avance la fonction présidentielle. « Quand le président fait quelque chose, cela veut dire que ça n’est pas illégal. » A l’époque, l’idée que le président s’estime au-dessus des lois avait choqué.

[Source: Le Monde]