Donald Trump exploite les célébrations du 250ᵉ anniversaire des Etats-Unis pour s’autocélébrer
Le président a donné le coup d’envoi des festivités, mercredi soir, à Washington, lors d’un rassemblement aux allures de meeting de campagne, dans une approche qui assimile le patriotisme américain au culte de sa personne.
L’invitation finale était partie la veille par texto. Le message disait : « L’Amérique est de retour » et donnait rendez-vous mercredi 24 juin en début de soirée, au cœur de la capitale, sur le National Mall, pour le lancement des célébrations du 250e anniversaire de la déclaration d’indépendance. L’image, elle, était un Donald Trump géant, en cravate rouge. Loin derrière, on distinguait l’obélisque du Washington Monument. Au-dessus du magnat, un bombardier B-2 et des avions de chasse traçant dans le ciel les couleurs du drapeau américain. Comme une affiche de film.
La confusion des genres étant le trait premier de l’administration Trump 2, ces célébrations ne pouvaient échapper à cette règle. Elles auraient pu être un moment d’apaisement, de communion civique autour des « pères fondateurs » du pays et de valeurs consensuelles. Au lieu de cela, Donald Trump a choisi de politiser cette succession d’événements, au sens partisan du terme, et de les exploiter au service de sa propre gloire.
Sur scène mercredi soir, le spectacle était non seulement dépouillé de toute solennité, mais au rabais. Des chanteurs militaires sabotaient Hallelujah, de Leonard Cohen, tandis que les jets survolaient le Mall. Des membres du cabinet chantaient les louanges du chef. Le secrétaire aux transports, Sean Duffy, donnait même des conseils au public : « Qu’est-ce qui donne un sens à notre vie ? On doit chercher l’amour, se marier et avoir beaucoup d’enfants ! »
Introduit par l’inévitable vétéran Lee Greenwood, auteur du tube God Bless the USA, hymne officiel de ses meetings, Donald Trump a dessiné un pays qui serait en plein renouveau, après avoir été « mort » sous son prédécesseur, Joe Biden. « Tout comme ces patriotes de 1776, au cours des dix-sept derniers mois, nous avons repris le pouvoir des mains d’une classe politique déconnectée », a-t-il prétendu.
Forfait d’artistes de seconde zone
Par moments, le magnat a lu des phrases préparées par son équipe, telle celle-ci : « Nous sommes ceux qui portent le flambeau de la civilisation occidentale. » Mais pour l’essentiel, Donald Trump a fait du Donald Trump : improvisation, digressions, revue de l’actualité. Il a parlé du conflit en Iran, de la réouverture du détroit d’Ormuz, du prix de l’essence et des marchés, des frontières fermées, des baisses d’impôts ou de la Coupe du monde de football, comme s’il s’agissait d’un meeting de campagne classique.
L’approche des célébrations par la Maison Blanche traduit une stratégie claire. Le président a introduit un signe d’équivalence entre sa personne, le mouvement MAGA (Make America Great Again) et le patriotisme américain. Il a sciemment confondu un culte personnel et l’hommage d’une nation à ses origines. Donald Trump a imposé son profil sur une monnaie commémorative ; le Trésor envisage même un billet de 250 dollars à son effigie. Sur la façade du département de l’intérieur, deux grands portraits ont été accrochés. A gauche, le président George Washington, « le premier de l’Amérique ». A droite, Donald Trump, « l’Amérique d’abord ».

L’opinion publique américaine, elle, rejette fortement cette administration, à en croire les sondages. Le soutien au président tourne autour de 35 %, soit la base MAGA. La guerre en Iran et le coût de la vie sont deux explications incontournables, en plus de la pratique autoritaire du pouvoir. Un autre indice marquant apparaît dans les études de l’institut Gallup. En vingt-cinq ans, la part des sondés très fiers ou extrêmement fiers d’être américains a chuté de façon spectaculaire. En 2001, Ils étaient 87 % dans ces deux catégories regroupées. Ils ne sont aujourd’hui que 58 %, soit neuf points de moins qu’en 2025. L’effondrement est clair chez les sympathisants démocrates, mais aussi chez les indépendants, très courtisés avant les élections de mi-mandat.
A l’origine, les festivités devaient débuter par une grande foire où tous les Etats avaient un stand, puis ensuite une série de concerts. Mais la quasi-totalité des artistes de seconde, voire de troisième zone annoncée par le comité d’organisation, Freedom 250, ont déclaré forfait, refusant d’être associés à un événement partisan. Donald Trump a donc choisi d’assumer l’accaparement de ce rendez-vous, en le transformant en meeting politique de son mouvement, « plutôt que d’avoir des chanteurs surpayés, que personne ne veut entendre, dont la musique est ennuyeuse, et qui pourtant ne font que se plaindre ». La vedette, ce serait donc lui. Dans un message sur Truth Social, fin mai, il se définissait comme « l’homme qui attire de bien plus grandes foules qu’Elvis à son meilleur, et cela sans guitare ».
C’est aussi le magnat qui prendra la parole à l’occasion de la célébration de la fête nationale, le 4 juillet. Elle sera particulière, avec un dispositif de sécurité exceptionnel. Des détecteurs de métaux seront installés et les spectateurs, venus assister à un feu d’artifice historique, seront priés de présenter un document d’identité. La Maison Blanche espère un million de personnes, soit plus que pour les festivités du bicentenaire, en 1976.
Le parallèle avec cet événement, il y a 50 ans, est passionnant. Il révèle une Amérique à chaque fois abîmée, pour différentes raisons, et une approche opposée de l’occupant du bureau Ovale. En 1976, Gerald Ford apporta un grand soin aux cérémonies du bicentenaire, trouvant là une occasion rare d’occuper seul le devant de la scène. Le pays était sonné : la démission de Richard Nixon, le marasme de la guerre au Vietnam, achevée l’année précédente, la crise énergétique et l’inflation… Par ces cérémonies, malgré son manque d’éloquence et de charisme, Gerald Ford voulut rappeler au pays ses racines, son énergie et sa puissance. « La liberté est une flamme vivante devant être nourrie, et pas des cendres à vénérer, pas même à l’occasion d’une année bicentenaire, dit-il à Philadelphie. La déclaration [d’indépendance] n’était pas une protestation contre le gouvernement mais contre les excès du gouvernement. (…) Dans la société moderne, aucun individu ne peut faire cela seul, le gouvernement n’est donc pas un moindre mal, mais un bien nécessaire. »
Champ de bataille idéologique
La Maison Blanche actuelle aborde les festivités sous un angle très différent. Donald Trump cherche à imposer un front intérieur, entre les patriotes authentiques – ses soutiens, les membres de son mouvement – et ceux qui dénigrent et affaiblissent l’Amérique, soit tous les autres. L’usage du mot « communiste » pour dénigrer la nouvelle vague de progressistes émergeant des primaires démocrates, comme à New York mardi, en est une bonne illustration. Steve Bannon, animateur de l’émission « The War Room » et ex-conseiller de Donald Trump, parle de « djihadistes marxistes ». Le patriotisme n’est plus en partage ; il est exclusif et excluant. Il répond à une vision conservatrice, nostalgique, d’une Amérique blanche et chrétienne, dans laquelle les Amérindiens sont des figurants sans importance et l’esclavage, un sujet à contourner, puisqu’il conduirait à la haine de soi et à la culpabilisation.
Dans un décret présidentiel signé fin mars 2025, intitulé « Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine »,l’administration dénonçait « l’idéologie corrosive » diffusée au cours de la décennie écoulée. Selon le décret, « dans cette révision de l’histoire, l’héritage incomparable de notre pays – marqué par la promotion de la liberté, des droits individuels et du bonheur humain – est reconstruit comme foncièrement raciste, sexiste, oppressif, ou plus généralement comme irrémédiablement vicié ». Objectif du décret : la reprise en main des musées publics abordant le destin des Etats-Unis. Qui l’eut cru ? En 2026, l’écriture et l’interprétation du passé, au lieu d’être sagement laissées aux historiens, sont devenues un champ de bataille idéologique. La mythologie au service d’un récit politique prend le pas sur la mémoire, l’acceptation des convulsions, des contradictions et de la complexité d’une jeune nation incomparable.
Le cadre religieux imposé à ces festivités du 250e anniversaire est manifeste. Sur le site de la Maison Blanche, un court texte signé Donald Trump appelle les Américains à « renouveler [leur] engagement en tant que nation unie sous l’autorité de Dieu. » Cette dernière formule – « one Nation under God » – vient du serment d’allégeance américain. Mais l’idée d’un renouvellement de cette promesse, ou d’un retour aux sources de l’identité nationale, correspond au projet idéologique du nationalisme chrétien. Celui-ci prospère dans le sillage de Donald Trump, lui-même foncièrement athée malgré ses poses répétées pour les photographes, entouré de pasteurs le bénissant.
Le centre de Washington est devenu un vaste chantier. Partout, des ouvriers et des policiers s’affairent. La grande polémique du moment, qui exaspère Donald Trump tant elle semble encapsuler son mandat, concerne la rénovation du grand bassin au pied du Lincoln Memorial. Ce lieu de promenade, prisé des coureurs, des touristes et des chiens, est devenu une scène de crime sous tension. Le magnat prétendait le rendre transparent et immaculé, pour un prix défiant toute concurrence, 14 millions de dollars (12 millions d’euros). Le résultat est une catastrophe. Le miroir d’eau est verdâtre, infesté d’algues. La peinture s’écaille. Détournant l’attention, Donald Trump a mis en cause des « saboteurs »et des « vandales », qui auraient notamment utilisé « un couteau très aiguisé ou des rasoirs ». Des grillages ont été posés autour du bassin. La police a dressé des contraventions. Si des poursuites avaient été déclenchées, il eut fallu présenter des éléments de preuve.
[Source : Le Monde]