Au Mali, comment djihadistes et indépendantistes se sont alliés pour faire tomber la junte à Bamako
Durant des années, les djihadistes du GSIM et les indépendantistes du FLA se sont voué une haine meurtrière. Mais ils ont décidé de taire leurs divergences pour faire face à leur ennemi commun, la junte au pouvoir à Bamako. Depuis le 25 avril, ils ont lancé une offensive d’ampleur.
Longtemps ennemis, les voilà désormais alliés de circonstance. Face à la junte du général Assimi Goïta, au pouvoir à Bamako, et à ses alliés russes d’Africa Corps, les indépendantistes à dominante touareg du Front de libération de l’Azawad (FLA) et les djihadistes du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM), la filiale sahélienne d’Al-Qaida, ont décidé de tirer un trait sur leurs divergences passées.
Samedi 4 juillet, deux mois et demi après leur vaste offensive conjointe du 25 avril, durant laquelle ils ont conquis Kidal, dans le nord du Mali, et tué le général Sadio Camara, ministre de la défense et numéro deux du pouvoir militaire bamakois, les deux groupes armés ont de nouveau uni leurs forces face à leurs adversaires communs.
Plusieurs localités du nord, du centre et du sud du pays ont été attaquées simultanément par le FLA et le GSIM. Parmi elles, Anéfis, à environ 120 kilomètres au sud de Kidal, où des combats continuent à opposer les indépendantistes et les djihadistes à l’armée malienne et à ses supplétifs russes, retranchés dans le camp militaire de la ville.
Sa perte serait un coup dur pour la junte du général Goïta : dernière base malienne importante dans la région de Kidal, sanctuaire des rebelles touareg, Anéfis est un verrou sur la route allant vers Gao et Tombouctou, les deux plus importantes agglomérations du septentrion malien.
Etroite coordination
Après le coup de boutoir du 25 avril, qui a ébranlé le régime militaire à Bamako et mis en lumière les lacunes de ses partenaires russes, les attaques du 4 juillet ont montré que le FLA et le GSIM continuaient à se coordonner étroitement. Il n’en a pas toujours été ainsi entre ces deux groupes qui, ces dernières années, se sont voué une haine tenace et souvent meurtrière. Depuis que les djihadistes se sont retournés contre les indépendantistes après leur conquête commune du nord du Mali, en 2012, de multiples combats et des assassinats ciblés contre leurs chefs respectifs ont longtemps opposé ces deux mouvances.
Le tournant intervient en avril 2024. Après une énième bataille sanglante dans la forêt de Wagadou, près de la frontière avec la Mauritanie, certains cadres de la communauté touareg – dont plusieurs membres ont basculé vers le djihadisme, à commencer par Iyad Ag Ghali, ancien chef rebelle respecté devenu émir du GSIM – estiment que ces affrontements entre leurs « fils » n’ont que trop duré.
Une commission de bons offices rassemblant des chefs de tribus est mise en place sous l’égide de Mohamed Ag Intalla, l’aménokal (roi traditionnel) de l’Adrar des Ifoghas, dont le petit frère, Alghabass Ag Intalla, commandant du FLA, est partisan d’une réconciliation avec son cousin, Iyad Ag Ghali. « En substance, les membres de cette commission ont fait passer à leurs proches le message suivant : “Vous êtes tous nos enfants et vous êtes tous musulmans, alors alliez-vous contre la junte et les Russes plutôt que de faire la guerre entre vous” », raconte un notable touareg de la région de Tombouctou.
Alliance militaire
Le processus de réconciliation est lent, mais il finit par aboutir. Chaque camp fait un pas vers l’autre : le FLA accepte l’application de la charia (loi islamique), à condition que ce soit sous une forme modérée et avec des cadis (juges musulmans) indépendants des djihadistes ; le GSIM consent, lui, à se concentrer sur un agenda malien et à prendre ses distances avec Al-Qaida. Bien qu’ils ne se battent pas pour la même cause – les premiers veulent administrer le nord du pays, les seconds imposer la charia à l’ensemble du Mali –, les deux mouvements ont des points de convergence, à commencer par leurs adversaires : le général Goïta et ses protecteurs russes.
Progressivement se dessinent donc les contours d’une alliance militaire. Chacun a ses arguments à faire valoir. Le FLA, qui dispose d’une importante assise populaire dans la communauté touareg, est dirigé par d’anciens officiers expérimentés, parfois passés par les armées libyenne ou malienne. Doté de nombreux pick-up équipés de mitrailleuses lourdes, il maîtrise également, grâce à la formation des services de renseignement ukrainiens, la conception de petits drones kamikazes.
Depuis l’offensive de fin avril, le FLA bénéficie, en outre, de renforts venus des forces armées maliennes (Fama). « Il y a eu beaucoup de désertions de soldats et d’officiers touareg qui ont rejoint ses rangs », reconnaît un officier malien. Le nombre de ces hommes, qui pour la plupart avaient intégré l’armée à la faveur de précédents accords de paix, est toutefois difficile à estimer. Le colonel Ag Mohamed (nom d’emprunt) affirme être l’un d’eux. « Les Fama et les Russes ont commis trop de crimes et de massacres contre nos populations. Aucun Touareg ne peut plus rester avec eux. Beaucoup d’entre nous sont partis », raconte-t-il par téléphone.
L’arrière-cour de l’Algérie
De son côté, le GSIM est présent dans le nord du pays, où il cohabite avec le FLA, mais aussi dans le centre et le sud, où il recrute au sein des communautés peul et bambara. Il compte davantage de moyens financiers et de combattants, dont le nombre est estimé à plusieurs milliers. Ces derniers, très mobiles avec leurs essaims de motos, disposent d’un armement varié et important, pillé dans les casernes militaires qu’ils attaquent. « Ils ont besoin l’un de l’autre, mais le FLA ne serait rien sans le GSIM, qui constitue une menace plus importante », estime l’officier malien précité.
En coulisses, l’Algérie, puissant voisin qui a toujours considéré le nord du Mali comme son arrière-cour stratégique, a « poussé au rapprochement » entre le FLA et le GSIM, affirme une source touareg. En crise ouverte avec la junte de Bamako, Alger entretient depuis des années des liens avec différentes figures et groupes armés dans le nord du Mali pour y défendre ses intérêts. Au sein des services de renseignement maliens comme français, qui ont longtemps été présents dans cette zone, on a ainsi acquis la conviction qu’Iyad Ag Ghali bénéficie, au minimum, d’une forme de bienveillance des autorités algériennes.
Malgré l’évidence de leur coordination avec les djihadistes du GSIM, les cadres du FLA refusent de parler officiellement d’alliance. « Il s’agit plutôt d’un mécanisme de contact, qui nous permet de coexister. Nous trouvons des arrangements pour faire face à nos ennemis communs. Il est impossible de faire la paix au Mali sans le GSIM. Nous sommes obligés de faire avec », explique Mohamed Elmaouloud Ramadane, le porte-parole du FLA.
« Rivaux de l’Etat islamique »
Aux questions sur leurs liens avec des djihadistes liés à Al-Qaida, les cadres du groupe indépendantiste répondent volontiers que le langage de leurs alliés a évolué. De fait, ces derniers mois, le GSIM s’efforce d’afficher un visage plus fréquentable, se présentant en recours pour les Maliens face à l’autoritarisme de la junte du général Goïta. Après l’offensive du 25 avril, il avait appelé « tous les patriotes sincères, sans distinction aucune, à se lever et à unir [leurs] forces dans un front commun » pour « mettre fin » au pouvoir militaire et instaurer « une transition pacifique et inclusive », dont « l’une des priorités essentielles [sera] l’établissement de la charia ».
En attendant, le groupe d’Iyad Ag Ghali n’a toujours pas formellement rompu avec Al-Qaida. « Cela prend du temps, mais le sujet est sensible, explique un commandant du FLA. En interne, certaines katibas [unités combattantes]demeurent dans une logique exclusivement djihadiste et ne veulent pas entendre parler de cette rupture. Le commandement du GSIM craint notamment que cette décision ne provoque un départ de leurs combattants vers ses rivaux de l’Etat islamique. » Un temps affaiblie, sa filiale au Sahel se montre à nouveau menaçante et est, pour le GSIM, un autre ennemi à abattre.
[Source : Le Monde]