Le Pakistan, médiateur intéressé de la guerre en Iran

Islamabad s’est imposé comme intermédiaire inattendu entre Washington et Téhéran, utilisant un art consommé de la courtisanerie pour obtenir les faveurs de Donald Trump et ses canaux discrets avec la République islamique pour tenter de dénouer la crise autour du détroit d’Ormuz.

Mai 12, 2026 - 09:50
Le Pakistan, médiateur intéressé de la guerre en Iran
J. D. Vance, vice-président américain, rencontre le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, le 11 avril 2026, à Islamabad. JACQUELYN MARTIN VIA REUTERS

Il arrive que Donald Trump se laisse convaincre de modérer ses élans guerriers. Le Pakistan, Etat client des Etats-Unis, peut se targuer d’avoir l’oreille du chef de la Maison Blanche au point d’avoir poussé le magnat à interrompre, mercredi 6 mai, son « Project Freedom », censé rouvrir par la force le détroit d’Ormuz. « Le Pakistan a été fantastique. Et ses dirigeants ont été fantastiques, le maréchal et le premier ministre », s’enflammait, jeudi 7 mai, le président américain, pourtant exaspéré par la fermeture par l’Iran de ce passage maritime crucial à l’économie mondiale. L’audacieuse initiative trumpienne avait conduit l’Arabie saoudite, inquiète de représailles iraniennes, à interdire ses bases et son espace aérien aux forces américaines. « Project Freedom » n’aura vécu que quarante-huit heures.

Peu importe l’effet délétère de sa volte-face, Donald Trump assume d’avoir agi « à la demande du Pakistan et d’autres pays », dont Riyad, pour ne pas compromettre les « progrès formidables » qu’il décèle dans les discussions avec le régime iranien. Un accord-cadre, censé ouvrir une phase de négociations d’un mois, a été transmis au régime par Islamabad. La réponse de l’Iran, qui a fait connaître, dimanche, son souhait de parvenir à « la fin de la guerre (…) sur tous les fronts, en particulier au Liban », et sa volonté « d’obtenir une garantie de la sécurité de la navigation maritime » a été jugée « totalement inacceptable » par Trump.

En dépit du cessez-le-feu du 8 avril, les Etats-Unis et Israël laissent maintenant entendre que la guerre n’est pas encore achevée. Mais la capitale pakistanaise se prend à rêver. « Nous sommes très optimistes quant au fait que l’élan actuel conduira à un accord durable », avançait, le 6 mai, le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, semblant miser sur un nouveau cycle de négociations près l’échec des pourparlers du 11 avril à Islamabad.

Négociations des plus délicates

Militant intéressé de la non-prolifération nucléaire, le pays du sous-continent indien, qui a développé sa propre arme atomique durant la guerre froide, se trouve au cœur de l’une des négociations les plus délicates de la scène géopolitique, tâchant de maintenir le dialogue entre deux protagonistes qui revendiquent, chacun, la victoire et se méprisent.

« La rhétorique agressive de Trump l’aide à dissimuler la faiblesse et l’échec américains », estime Maliha Lodhi, ancienne ambassadrice du Pakistan aux Nations unies. « Trump ne changera pas de ton, mais il a besoin d’un accord », poursuit la diplomate. Depuis Islamabad, on imagine Trump pressé de conclure un « deal » avant sa visite en Chine, où il doit rencontrer son homologue Xi Jinping les 14 et 15 mai. « Il y a aujourd’hui beaucoup de scepticisme sur un accord, mais les deux parties semblent s’entendre sur la nécessité de traiter d’abord la réouverture d’Ormuz et d’établir un cessez-le-feu, puis d’aborder en juin le fond du dossier nucléaire », observe Baqir Syed, correspondant diplomatique du quotidien pakistanais Dawn.

Le statut de médiateur – ou, plus modestement, de passeur de messages – est une aubaine pour le Pakistan, en pleine dérive autoritaire, qui a réduit au silence, durant la guerre sa vaste minorité chiite. « Le Pakistan, qui fut le refuge de Ben Laden, entend convaincre l’opinion internationale qu’il n’est plus un vivier du terrorisme mais une puissance moyenne responsable, capable de pourvoir à la sécurité régionale de la péninsule Arabique à la frontière indienne », observe Gilles Boquérat, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique.

Ce rôle flatteur de petit artisan de la paix, naviguant entre ses financiers américain, chinois et saoudien, est récent. Islamabad occupe une place hier accaparée par le sultanat d’Oman, tombé en disgrâce après le fiasco des pourparlers du 26 février deux jours avant le déclenchement de la guerre en Iran. « Le Pakistan a profité de la frustration américaine à l’égard d’Oman mais aussi de ses relations personnelles avec Washington et Téhéran », observe Abdullah Baabood, politologue omanais.

Ces liens ont été tissés par Asim Munir, le chef d’Etat-major de l’armée pakistanaise, qui a eu le privilège rare d’un déjeuner en tête à tête, dès juin 2025, avec le chef de la Maison Blanche. Donald Trump semble nourrir une admiration pour l’ancien directeur du renseignement militaire pakistanais, son « maréchal préféré ». Cultivant ses accès à la Maison Blanche, l’homme fort d’Islamabad s’est fait photographier en septembre 2025, tel un représentant de commerce, offrant à Donald Trump, au creux d’une boîte à fond satiné, des échantillons de minerais dont son pays regorge. Washington a annoncé peu après un premier investissement de 1,3 milliard de dollars (1,1 milliard d’euros) dans les mines du pays.

Usant d’un art consommé de la courtisanerie, les autorités pakistanaises ont noué un contrat avec la société de cryptomonnaie World Liberty Financial, cofondée par M. Trump, dont M. Munir a reçu, en janvier 2026 à Islamabad, avec les égards d’un chef d’Etat, le dirigeant Zachary Witkoff, fils du principal partenaire de golf de M. Trump et envoyé spécial du président américain pour les questions diplomatiques, Steve Witkoff.

Enfin, à maintes reprises, le maréchal s’est fait l’avocat du prix Nobel de la paix que mériterait, à ses yeux, le président américain, lequel se targue d’avoir mis fin à la guerre de mai 2025 entre l’Inde et le Pakistan. « Que Dieu vous bénisse ! Que Dieu vous accorde une longue vie pour continuer à servir l’humanité pour tous les temps à venir ! », appuyait, en octobre 2025, le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, lors du sommet pour la paix à Gaza, qui se tenait en Egypte.

Relations complexes avec la République islamique

Apprécié du chef de la Maison Blanche, M. Munir entretient en parallèle des relations étroites et complexes avec la République islamique. « Le maréchal pense qu’il a été démis en 2019 de ses fonctions à la tête du renseignement militaire parce que les Iraniens étaient mécontents de lui », raconte Ayesha Siddiqa, auteure de Military Inc. Inside Pakistan’s Military Economy (2007, non traduit) et chercheuse associée au département d’étude de la guerre au King’s College, à Londres. Après son retour en grâce, le gradé dirigeait les armées, quand, en janvier 2024, Islamabad a répliqué à des tirs de missiles iraniens sur son territoire. Téhéran démontrait alors sa capacité de nuisance, face à une pression israélienne croissante.

Les canaux de communication mis en place par les deux armées offrent aujourd’hui au maréchal l’un des meilleurs réseaux de contacts au sein de l’appareil d’Etat iranien. Un capital précieux à l’heure où le régime se terre et se recompose après avoir perdu ses principaux dirigeants sous les bombes israéliennes.

Ce dialogue militaire s’était accéléré, dès 2010, lorsque Islamabad avait choisi de livrer à Téhéran, en gage de bonne foi, le chef du Joundallah, un groupe indépendantiste armé baloutche. « Depuis, les Iraniens sont prêts à fermer les yeux sur quantité de meurtres perpétrés à la frontière, dans l’intérêt de garder de bonnes relations avec nous », constate le général à la retraite Asad Durrani, ancien patron du renseignement militaire pakistanais (ISI) et ancien ambassadeur en Arabie saoudite. L’analyste iranien Babak Vahdad rappelait, en avril sur le réseau X, que des antennes de renseignement avaient depuis été accueillies des deux côtés de la frontière, pour lutter contre la branche locale de l’organisation djihadiste Etat islamique.

Ces liens contraints de voisinage ont pris un tour étrangement chaleureux à la faveur de la guerre israélo-américaine en Iran. « Les Iraniens ont fait preuve d’un grand esprit sportif. Quelle résistance ! », salue le général Durrani, l’ancien patron de l’ISI. « L’appareil d’Etat pakistanais reconnaît, y compris des gens sectaires [antichiites et hostiles à l’Iran], que leur résistance a servi nos intérêts en mettant un coup d’arrêt à Israël et à une puissance américaine déchaînée », poursuit le militaire à la retraite, estimant que, « pour que les négociations soient un succès, les Etats-Unis devront reconnaître qu’ils ne peuvent plus renverser de régime par la force, comme ils l’ont fait au Venezuela, parce qu’ils ont échoué en Iran ».

Dans les négociations en cours, Islamabad est aussi un représentant discret de son protecteur saoudien, avec qui il a signé un accord de défense mutuelle, fin 2025. « Les militaires pakistanais ont redit ces derniers mois à Riyad qu’ils seraient là si l’Arabie saoudite se trouvait impliquée dans la guerre contre l’Iran », affirme Ayesha Siddiqa. L’envoi de troupes pakistanaises a été évoqué durant le conflit. Le Pakistan, au bord du défaut de paiement, a encore été renfloué en mars par le royaume saoudien, financier officieux de son arsenal nucléaire. « Le Pakistan peut délicatement tordre le bras des Iraniens en leur faisant valoir que ce conflit peut l’impliquer aux côtés de Riyad, et que Téhéran ne peut pas entrer en guerre contre toute la région », avance Mme Siddiqa, imaginant une issue diplomatique à ce conflit, qui semble, pour l’heure, dans l’impasse.

[Source : Le Monde]