A 60 ans, il a déjà couru plus de 500 marathons. Dans quel état est son cœur ?
Ce marathonien a déjà parcouru 127 000 km à pied. Des cardiologues et physiologistes du sport ont voulu examiner ses artères coronaires après trois décennies d’entraînement intensif.
C’est l’histoire d’un homme de 60 ans. Depuis ses trente ans, ce coureur amateur a enchaîné plus de 500 marathons, dont 60 pour la seule année 2024, soit environ 127 000 kilomètres parcourus à pied.
Ce cas est remarquable, non seulement par l’ampleur de l’exploit sportif, mais aussi parce qu’il remet en perspective une question qui intrigue de plus en plus les spécialistes de cardiologie du sport : un entraînement massif et prolongé protège-t-il toujours les artères coronaires ou peut-il, chez certains sujets, favoriser à long terme l’athérosclérose, même en l’absence de facteurs de risque classiques ?
Pendant longtemps, on a considéré que l’entraînement intensif et prolongé protégeait le cœur et que la pratique régulière d’une activité physique d’endurance était associée à une réduction de la mortalité globale et à une meilleure longévité. Mais des études récentes ont suggéré qu’un volume d’entraînement très élevé, maintenu pendant des décennies, pourrait favoriser la formation de plaques dans les artères coronaires, c’est-à-dire les artères qui vascularisent le muscle cardiaque, avec un phénomène de calcification de ces plaques, y compris des sujets à faible risque cardiovasculaire.

Chez des athlètes masculins d’âge mûr ayant pratiqué un sport d’endurance toute leur vie, plusieurs études ont montré, par rapport à des témoins sédentaires en bonne santé, une prévalence plus élevée de calcifications des artères coronaires ou de plaques d’athérosclérose, même en l’absence de facteurs de risque classiques.
Cette littérature reste pourtant traversée de résultats controversés, voire contradictoires, en particulier concernant les athlètes masters (plus de 35 ans), quant à l’impact d’un entraînement d’endurance prolongé sur la formation de plaques : certaines études suggèrent une augmentation de la calcification, tandis que d’autres ne retrouvent pas de surrisque. Ces publications soulèvent néanmoins une question centrale : quel est l’impact à long terme de l’entraînement intensif sur l’athérosclérose coronarienne ?
D’où l’hypothèse qu’un exercice intense pratiqué toute une vie pourrait imposer au cœur un stress coronarien chronique. Ce constat intrigue d’autant plus qu’il concerne parfois des individus exempts de facteurs de risque classiques et affichant par ailleurs une excellente condition physique. Comment concilier les effets largement bénéfiques de l’activité physique avec ces observations ?
C’est dans ce contexte que s’inscrit le cas de cet homme de 60 ans, publié en mars 2026 dans la revue Sports Medicine and Health Science. Ce sexagénaire appartient à cette catégorie très particulière d’athlètes d’endurance au long cours, dont le corps est soumis, année après année, à des sollicitations intenses et répétées. Il mesure 177 cm pour un poids de 72 à 74 kg, soit un indice de masse corporelle (IMC) compris entre 23 et 23,6. Il ne fume pas, ne boit pas d’alcool et pratique des sports d’endurance depuis l’école, sans interruption. Il n’a jamais été en surpoids ou obèse, ne prend pas de médicament et ne présente pas d’antécédent personnel ou familial de maladie cardiovasculaire.
Travaillant en horaires postés depuis plus de vingt ans, il court sans plan d’entraînement structuré. Au cours des trente dernières années, il a participé à plus de 500 compétitions, mêlant marathons, ultramarathons, duathlons et triathlons. Son entraînement reste relativement modéré : environ 30 km par sortie, à une vitesse d’environ 7,5 km/h, avec des pointes à 8,5 km/h et un maximum de 9,5 km/h en compétition.
Son volume annuel d’entraînement a progressivement augmenté au fil des trente dernières années, culminant en 2024. Son meilleur chrono sur marathon est de 3 h 10 à l’âge de 30 ans, contre 4 h 11 à 60 ans, soit une diminution progressive des performances estimée à environ deux minutes par an.
Le volume total de course sur cette période est sidérant : en moyenne 352 km par mois, soit 4 233 km par an, avec un pic à 7 160 km en 2024.
Sa tension artérielle est correcte : elle oscille entre 110/70 et 130/80 mmHg. Son bilan lipidique réalisé en 2024 est satisfaisant.
Son score SCORE2 est estimé à 3,3 %. Cet outil de la Société européenne de cardiologie (ESC) estime le risque à dix ans de survenue d’un événement cardiovasculaire, fatal ou non fatal, chez les adultes européens. Chez ce coureur, ce score le classe donc dans un profil de risque global faible. Son taux de lipoprotéine (a) [Lp (a)], facteur de risque de maladie cardiovasculaire, se situe dans les valeurs normales. Aucun signe d’inflammation n’est retrouvé : la protéine C réactive (CRP) est également normale.
Cet homme ne présente aucun symptôme cardiovasculaire. Il se soumet cependant à un scanner des artères coronaires (angiographie coronaire par tomodensitométrie) sur les conseils de son médecin traitant, alerté par les publications récentes sur le risque d’athérosclérose chez les sportifs de plus de 35 ans pratiquant régulièrement un sport d’endurance, les fameux athlètes masters.
Un cœur d’athlète qui défie les plaques
L’angiographie coronaire par tomodensitométrie ne met en évidence aucune plaque calcifiée, non calcifiée ou mixte (avec des éléments calcifiés et non calcifiés). Les artères coronaires gauche, droite et circonflexe ne présentent pas de sténose. Le score calcique, qui mesure la quantité de calcium présente dans les artères coronaires, est nul. Autrement dit, aucune athérosclérose coronarienne n’est détectée malgré un volume d’entraînement très élevé.
Dans certaines études, un score calcique élevé a été observé chez environ 36 % des marathoniens, contre 22 % chez des témoins appariés. D’autres travaux ont montré une athérosclérose coronarienne objectivée par l’angiographie coronaire par tomodensitométrie chez plus de la moitié des marathoniens masculins de plus de 45 ans.
Ce cas illustre donc le fait qu’un athlète master présentant un faible profil de risque cardiovasculaire peut demeurer exempt d’athérosclérose coronarienne, même après plusieurs décennies d’entraînement intensif. Il montre qu’un volume d’endurance très élevé ne conduit pas mécaniquement à une maladie coronaire visible à l’imagerie.
Plusieurs pistes peuvent expliquer cette apparente résilience à l’athérosclérose coronarienne chez cet homme qui pratique, depuis plus de trente ans, des sports d’endurance. D’abord, l’intensité modérée de ses efforts : il adopte une allure d’entraînement lente et intègre des périodes de récupération, ce qui limite probablement la répétition de stress cardiaques intenses. Ensuite, son mode de vie est irréprochable : absence d’obésité, alimentation stable, absence de tabac et d’alcool.
Enfin, il semble bénéficier d’une génétique favorable : ses parents nonagénaires sont toujours autonomes dans la vie quotidienne, bien qu’ils soient traités pour hypertension artérielle.
Pour autant, les mécanismes impliqués dans l’athérosclérose associée à l’exercice physique intense restent imparfaitement compris. Plusieurs hypothèses sont avancées, impliquant notamment l’inflammation, la calcification et la susceptibilité génétique. L’exercice à haute intensité peut provoquer des perturbations du flux coronarien, endommager l’endothélium et favoriser la formation de plaques. Lors d’efforts extrêmes, une réponse inflammatoire accrue, liée notamment à la libération de cytokines proinflammatoires comme l’IL-6 ou le TNF-alpha, pourrait également accélérer l’athérosclérose, sans que cela ait été définitivement démontré à ce jour.
Plusieurs études suggèrent également que l’intensité de l’entraînement pourrait jouer un rôle plus important que le simple volume de kilomètres parcourus dans la progression d’une athérosclérose coronarienne chez certains athlètes masculins d’âge mûr.
Même si le volume de course de ce sexagénaire impressionne (environ 350 km par mois), il reste dans les valeurs observées chez les ultramarathoniens, dont la médiane annuelle se situe entre 3 300 et 3 400 km/an dans de grandes cohortes.
Le palmarès de ce marathonien de longue date est d’ailleurs loin d’être unique. Le World’s Megamarathon Ranking 300, qui recense les coureurs ayant enchaîné plus de 300 marathons, le situe à la 400 e place. Le détenteur du record mondial, aujourd’hui âgé de 69 ans, est un Allemand qui a déjà couru 3 386 marathons. Le deuxième du classement est un Américain de 84 ans, totalisant 2 477 marathons. Même si notre homme n’a pas atteint ces chiffres vertigineux, son parcours n’en reste pas moins exceptionnel.
Rapporté par Beat Knechtle (Saint-Gall, Suisse), médecin et spécialiste en physiologie sportive, lui-même marathonien, en association avec des collègues spécialistes en médecine du sport de plusieurs pays (Koweït, France, Portugal, Grèce, République tchèque, Brésil, Serbie), ce cas illustre une notion essentielle : face à une même exposition à l’effort intense et prolongé, les organismes ne réagissent tous de la même manière. Alors que certains athlètes d’endurance accumulent les dépôts calcifiés dans leurs artères coronaires, d’autres, comme cet homme, semblent protégés. Cette variabilité interindividuelle, encore mal comprise, suggère l’existence de mécanismes de résilience à l’athérosclérose, où pourraient intervenir des facteurs génétiques, le mode de vie global et la qualité de la récupération.
Ce cas ne remet pas en cause les travaux récents suggérant un lien entre entraînement intensif prolongé et athérosclérose coronarienne. Il rappelle plutôt que la relation est plus nuancée qu’il n’y paraît et se prête mal aux généralisations.
[Source : Le Monde]
Pour les coureurs, qu’ils soient occasionnels ou passionnés, l’enseignement est double. D’un côté, l’activité physique régulière exerce un effet bénéfique sur la santé cardiovasculaire, et la pratique du marathon est globalement associée à un moindre risque de mortalité toutes causes confondues. De l’autre, à des niveaux d’engagement extrêmes et sur de très longues durées, la pratique sportive peut s’accompagner d’athérosclérose coronarienne. Cela ne doit pas susciter l’inquiétude chez les athlètes d’âge avancé, mais inviter à une gestion individualisée du risque cardiovasculaire, fondée sur une évaluation régulière et adaptée.
Le cas de ce marathonien sexagénaire aux 500 marathons montre ainsi qu’un athlète senior à faible profil de risque cardiovasculaire peut rester exempt de coronaropathie visible malgré des décennies d’entraînement intensif. Il illustre la capacité de résilience de certains organismes face à une charge d’effort extrême, sans pour autant invalider l’existence d’un lien entre endurance extrême et athérosclérose coronaire. Autrement dit, ce risque n’a rien d’une fatalité.