En Thaïlande, le parti orange, favori des élections de dimanche, espère dépasser son score de 2023

Le Parti du peuple, la formation progressiste « orange » qui a succédé en 2024 au Move Forward dissout, a mis en sourdine ses propositions de réformes de la monarchie et de l’armée, mais incarne aux yeux d’une majorité de Thaïlandais le camp du changement.

Fév 8, 2026 - 14:41
En Thaïlande, le parti orange, favori des élections de dimanche, espère dépasser son score de 2023
Le chef du Parti du peuple et candidat au poste de premier ministre, Natthaphong Ruengpanyawut, lors d’un meeting électoral, à Bangkok, le 6 février 2026. LILLIAN SUWANRUMPHA / AFP

En vestes ou costumes noirs, lunettes sombres sur le nez, leurs silhouettes de justiciers de bande dessinée suspendues à la façade du gymnase semblent annoncer le casting d’une série policière à succès. Ce sont en réalité les quelque dix célébrités du Parti du peuple (Phak Prachachon, en thaï), formation renaissant sans cesse de ses cendres et grande favorite des élections législatives de dimanche 8 février en Thaïlande.

Vendredi, son dernier meeting de campagne se tient dans le quartier populaire de Din Daeng, dans le nord de Bangkok, au pied d’immeubles promis à la démolition – là où des groupes de jeunes ont affronté la police pendant des mois après les manifestations historiques de 2020.

Dans la foule en orange, la couleur du parti, des jeunes et des moins jeunes, venus parfois en famille, achètent des éventails à l’effigie de leurs tribuns favoris, connus sous leurs surnoms : « Teng », le candidat au poste de premier ministre, « Pita », l’ancien chef du parti, ou « Ice », la jeune députée au franc-parler Rukchanok Srinork. Là où les autres formations n’alignent qu’une ou deux figures issues du sérail, souvent sans charisme, les candidats – ou anciens candidats – du Parti du peuple sont les nouveaux héros de nombreux Thaïlandais en raison de leur pugnacité au Parlement et de leurs promesses de changement. Leurs adversaires conservateurs en font de dangereux « républicains », un qualificatif infamant aux yeux des partisans de l’ordre centré sur l’armée et le palais.

Si le Parti du peuple a mis en sourdine ses appels à réformer l’armée et la monarchie, l’esprit de rupture demeure. « Le symbole du parti, le triangle inversé, représente le renversement de la structure traditionnelle du pouvoir en Thaïlande : placer la souveraineté entre les mains du peuple », rappelle sur scène Thanathorn Juangroongruangkit, fondateur du mouvement orange, aujourd’hui banni de la vie politique. Son successeur à la tête du parti, Natthaphong Ruengpanyawut, dit « Teng », présente le scrutin de dimanche comme une occasion cruciale d’« institutionnaliser une politique du peuple » et de « transformer en profondeur la manière de gouverner le pays ».

Acteur incontournable

Porte-drapeau de la classe moyenne urbaine et éduquée, le parti orange s’est imposé en un peu moins de sept ans comme un acteur incontournable de la politique thaïlandaise. Fondé en 2019 sous le nom de Future Forward (Anakot Maï), il arrive troisième aux premières élections post-coup d’Etat, avant d’être dissous dès 2020 pour financement illégal : un prêt accordé par Thanathorn est qualifié de « don déguisé ». La décision déclenche une vague inédite de manifestations contre la monarchie. Rebaptisé Move Forward, le parti arrive en tête des élections de 2023 sous l’impulsion de Pita Limjaroenrat, avant d’être à nouveau dissous pour avoir promu, lors de la campagne, une réforme de la loi de lèse-majesté.

Grand favori des sondages, le Parti du peuple a l’ambition de dépasser les 200 sièges à l’Assemblée, qui en compte 500. Or, contrairement à 2023, le Sénat, alors non élu, ne participe plus, après le scrutin, à la désignation du premier ministre, ce qui accroît ses chances d’accéder au pouvoir.

Les « oranges » comptent bénéficier du reflux du Pheu Thai, la formation du clan de l’ex-premier ministre Thaksin Shinawatra, affaiblie par le faux pas diplomatique de Paetongtarn Shinawatra dans le dossier cambodgien et par de nouveaux soupçons de corruption, l’un de ses candidats au poste de premier ministre étant mis en cause pour l’acquisition d’un jet privé auprès d’une figure liée aux réseaux de cyberfraude cambodgiens. Face aux jeunes réformateurs se dresse toutefois le camp de la « stabilité », incarné par le premier ministre sortant, Anutin Charnvirakul, soutenu par l’armée et la monarchie.

Agé de 38 ans, Natthaphong Ruengpanyawut, diplômé en ingénierie informatique de l’université Chulalongkorn à Bangkok et député depuis 2019, s’inscrit dans la lignée de Thanathorn et Pita. Issu, comme eux, d’une famille sino-thaïe très fortunée, il représente une version plus performante et « propre » de l’élite économique. Le slogan du parti ? « Une Thaïlande sans zones grises ».

Resté dans l’opposition après la chute du Pheu Thai en septembre, le Parti du peuple a brièvement soutenu le gouvernement minoritaire d’Anutin en échange d’une promesse de réforme de la Constitution de 2017, rédigée sous la junte. L’entente a échoué, mais les électeurs se prononceront également, dimanche, lors d’un référendum visant à décider s’il faut élaborer une nouvelle Constitution.

Le chemin vers le pouvoir est toutefois semé d’embûches. « En Thaïlande, des forces extérieures à l’arène électorale décident en dernier ressort », rappelait, le 5 février, devant les journalistes étrangers à Bangkok, le politologue Thitinan Pongsudhirak, évoquant des « agences de tutelle », comme la Cour constitutionnelle, la Commission électorale ou l’organe anticorruption, qui, depuis vingt ans, neutralisent régulièrement les forces réformatrices en dissolvant des partis ou en destituant leurs dirigeants.

Défendre une amnistie pour les prisonniers politiques

L’épée de Damoclès est déjà en place : 44 membres du Parti du peuple, dont « Teng » et de nombreux candidats, font l’objet d’une enquête de la Commission nationale anticorruption pour faute éthique, au motif d’avoir proposé au Parlement, en 2021, un texte appelant à réformer la loi de lèse-majesté. La décision est attendue cette année.

Les lois sécuritaires, comme la lèse-majesté, dite « article 112 » du code pénal, ont été utilisées sans retenue ces dernières années : depuis 2020, 1 987 personnes ont été poursuivies pour des motifs politiques, dont 289 pour lèse-majesté, selon l’ONG Thai Lawyers for Human Rights. Cinquante-neuf sont actuellement en prison, dont Arnon Nampa, avocat emblématique des manifestations de 2020, condamné à vingt-neuf ans de détention.

Le Parti du peuple s’en est donc tenu, dans cette campagne, à défendre une amnistie pour les prisonniers politiques. Devant le gymnase de Din Daeng, une action symbolique en donne la mesure. Une grande feuille blanche invite les passants à « voter » pour ou contre l’amnistie. Sans surprise, toutes les pastilles orange s’accumulent du côté « amnistie ». « On ne peut même plus écrire “112” », murmure Tawan Tantawan, la jeune militante poursuivie pour lèse-majesté qui participe à l’organisation de l’événement.

[Source: Le Monde]