Crise agricole : Sébastien Lecornu tente d’obtenir une trêve de Noël
Le premier ministre a reçu, vendredi, les leaders des syndicats agricoles, sans annoncer de réel changement dans la gestion de la dermatose nodulaire contagieuse. Dans une lettre diffusée dans la soirée, il a par ailleurs assuré que l’accord avec les pays du Mercosur n’était « pas acceptable » en l’état.
Le gouvernement a tout fait pour éteindre la colère agricole et obtenir une trêve de Noël. Le premier ministre a enchaîné les réunions avec les différents syndicats agricoles, au fil de la journée du vendredi 19 décembre, jouant l’apaisement. Il a également promis de renouveler les rendez-vous dans le courant de la première semaine de janvier. La veille, la France avait obtenu, à Bruxelles, un report de la signature de l’accord commercial entre l’Union européenne et les pays du Mercosur, avec l’appui de l’Italie.
Or ce traité de libre-échange était, avec la gestion de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) qui touche les élevages bovins, l’un des principaux motifs de mécontentement des agriculteurs mobilisés dans toute la France depuis près de dix jours. L’étincelle du mouvement est, en effet, partie d’une exploitation à Bordes-sur-Arize en Ariège, où des sympathisants de la Coordination rurale et de la Confédération paysanne ont tenté de s’opposer à l’abattage d’un troupeau touché par la DNC, avant d’être délogés de la ferme par les forces de l’ordre.
Depuis, le feu de la colère n’a cessé de s’étendre et de s’amplifier à l’appel de ces deux syndicats agricoles. Jeudi 18 décembre, le ministère de l’intérieur a dénombré 110 actions mobilisant quelque 5 000 personnes, contre 80 actions mercredi, 75 mardi, 45 lundi et 27 dimanche. Dès vendredi matin, les ministres se sont relayés pour faire passer le message : pas question de bloquer les routes des départs en vacances et les accès aux stations de ski. L’exécutif « ne tolérera plus de nouveaux blocages » pendant les fêtes, a lancé dans la matinée la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon.
A la sortie de Matignon, le président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), Arnaud Rousseau, se disait prêt à cette trêve de Noël, mettant dans la balance un « courrier », promis « d’ici à [vendredi] soir »par Sébastien Lecornu avec « l’ensemble des intentions » du premier ministre. Une position partagée par Pierrick Horel, le président des Jeunes Agriculteurs (JA), syndicat affilié à la FNSEA. La Confédération paysanne a dénoncé cette attitude, alors que le syndicat présidé par M. Rousseau et les JA n’avaient pas appelé à la mobilisation. « Je suis choqué. C’est comme si le Medef demandait à la CGT de lever les blocages. Ils ont instrumentalisé les mouvements. C’est indigne de ce syndicat », s’emporte Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération paysanne, soulignant que, sur le terrain, certains membres des sections locales de la FNSEA ou des JA ont rejoint d’eux-mêmes les manifestations.
« Restaurer la confiance »
Pour la Confédération paysanne, le sujet reste celui de la gestion de la crise sanitaire liée à la DNC. Avec une ligne rouge : l’abandon de l’abattage total du troupeau dès qu’un bovin est touché en son sein. En parallèle, le syndicat milite pour une extension de la vaccination. « Nous souhaitons une priorisation de la vaccination pour les races locales à faible effectif, pour les centres d’insémination et les exploitations disposant d’outils de transformation. Et une extension de la vaccination à l’Aquitaine, au Poitou, à la Charente et à la Provence-Alpes-Côte d’Azur. Nous considérons que la politique sanitaire a été violente et qu’il faut restaurer la confiance des éleveurs », explique Nina Lejeune, secrétaire nationale de la Confédération paysanne. « Nous avons été entendus mais pas écoutés. Il n’y a pas eu d’avancées majeures sur l’arrêt de l’abattage total. La mobilisation continue. Elle peut prendre d’autres formes. On bloquera, en tout cas, toute nouvelle tentative d’abattage », réagit M. Galais.
« Je scrute chaque fin de journée en priant le ciel que nous n’ayons pas d’autre cas foyer », a lancé, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, en déplacement sur une exploitation céréalière dans les Yvelines, vendredi. Depuis lundi, le compteur du nombre de cas de DNC est bloqué à 113 sur le territoire national. Et le gouvernement, sous l’impulsion de M. Lecornu, a annoncé, mardi, la mise à disposition de 750 000 vaccins sur une zone de vaccination étendue suivant l’arc pyrénéen. Il a aussi mis en place une cellule de dialogue entre éleveurs et scientifiques pour évaluer la stratégie sanitaire. M. Lecornu souhaite s’en remettre à ses conclusions pour trancher sur son éventuelle adaptation.
A sa sortie de Matignon, le président de la Coordination rurale, Bertrand Venteau, a, quant à lui, relevé « une pointe d’espoir de trouver une solution avec le premier ministre » début janvier pour arrêter « l’abattage total des troupeaux ». Pour autant, il n’a pas appelé à la levée des barrages, laissant la décision à ses sections départementales, même s’il a conseillé aux agriculteurs mobilisés « d’aller se reposer » quelques jours. En milieu d’après-midi, vendredi, le ministère de l’intérieur comptait encore 93 actions sur le territoire, réunissant un peu moins de 4 000 personnes et 900 engins agricoles. Des barrages routiers ont été levés et à Agen, la Coordination rurale du Lot-et-Garonne a appelé ses troupes à faire une pause pour repartir en janvier.
Finalement, en fin de journée, tous les syndicats agricoles ont reçu le courrier demandé à M. Lecornu par M. Rousseau. En cinq pages, il détaille les engagements du gouvernement sur la question de la DNC, mais aussi sur l’accord entre l’UE et le Mercosur – qui « n’est pas acceptable » en l’état, juge-t-il –, la future politique agricole commune, le mécanisme d’ajustement du carbone aux frontières (dit « taxe carbone »), sans oublier les dispositifs de soutien nationaux, dont certains étaient inscrits dans la loi de finances. Sachant que la FNSEA avait mis sur la table, lors de son rendez-vous à Matignon, tous les sujets autres que la DNC. « Sur le fond (…), aucun engagement opérationnel supplémentaire n’est apporté », a réagi le syndicat, qui estime que ce courrier ne correspond pas à ses attentes. La FNSEA demande au premier ministre « qu’il revoie sa copie d’ici au rendez-vous de la première semaine de janvier », avant de menacer : « A défaut, [la FNSEA] prendra ses responsabilités et décidera des suites à donner au mouvement. » La pression sur le gouvernement n’est pas près de retomber.
[Source: Le Monde]