En Pologne, Jordan Bardella se rêve en chef de l’union entre les droites et extrêmes droites européennes

En déplacement à Varsovie et près de la frontière biélorusse, les 18 et 19 juin, le président du RN a accéléré l’alliance avec les conservateurs et libéraux européens. Quitte à prendre ses distances avec la ligne eurosceptique et souverainiste imprimée par Marine Le Pen depuis deux décennies.

Juin 20, 2026 - 12:13
En Pologne, Jordan Bardella se rêve en chef de l’union entre les droites et extrêmes droites européennes
Le président du parti national-conservateur polonais Droit et justice, Jaroslaw Kaczynski, et le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, lors d’une conférence de presse à Varsovie, le 19 juin 2026. WOJTEK RADWANSKI/AFP

Le convoi a dû désarçonner plus d’un Polonais. Deux jours durant, une grosse berline allemande a sillonné la capitale, Varsovie, puis l’est du pays, serrée de près par des voitures de police, sirènes hurlantes et gyrophares surabondants. Un brin excessif pour un chef de groupe du Parlement européen qui n’a dû se protéger, jeudi 18 et vendredi 19 juin, que des questions des journalistes qui l’accompagnaient depuis Paris.

Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN) et chef du groupe groupe Patriotes pour l’Europe au Parlement européen, n’est pas peu fier de ce déballage d’honneurs. Qu’importe le décalage relevé parfois sur place, seul compte le récit qu’il en tirera en France : celui d’un dirigeant de l’extrême droite jouissant à l’étranger de tous les égards. Le trentenaire s’est taillé en Pologne un programme précieux pour asseoir une stature internationale toujours balbutiante. Quitte, pour cela, à réviser la doctrine européenne du RN.

Le déplacement initial n’avait pourtant de prime abord rien de révolutionnaire. Après l’Italie (18 avril), le Portugal (22 avril) et la Belgique (11 juin), le président du RN s’en allait visiter en Pologne un autre membre du groupe qu’il préside au Parlement européen : le Mouvement national, qui compte deux sièges dans l’hémicycle à Bruxelles.

Après deux dépôts de gerbes et un déjeuner entre alliés, son partenaire privilégié, le très conservateur, libertarien et europhobe Krzysztof Bosak lui a fait visiter la chambre basse du Parlement polonais (la Diète), dont il assure la vice-présidence. L’occasion de saluer l’exposition montée par le Mouvement national sur la « génération Marche pour l’indépendance », une déambulation ultranationaliste se déroulant chaque année le 11 novembre et réunissant jusqu’à plusieurs centaines de milliers de personnes à Varsovie.

« Au cours des années précédentes, nous [y] avons également accueilli des représentants des milieux patriotiques français », a rappelé l’hôte. Des membres du néofasciste et parisien Groupe Union Défense (GUD) s’étaient effectivement rendus à l’édition 2023 de l’évènement. Voilà pour l’agenda initial. Jordan Bardella a ensuite fait fi de l’éventuelle susceptibilité de son ami pour enrichir son excursion de rendez-vous bien plus seyants.

Visions divergentes

Un an avant les élections législatives polonaises, la fine fleur du parti ultraconservateur Droit et justice (PiS) a reçu le possible candidat à l’élection présidentielle de 2027 en France – en cas de lourde condamnation de Marine Le Pen le 7 juillet dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national (ancien nom du RN). Jordan Bardella a échangé, jeudi 18 juin, plus d’une heure avec le président de la République, Karol Nawrocki, partagé le lendemain une conférence de presse avec le tout-puissant chef du PiS, Jaroslaw Kaczynski, puis arpenté la frontière biélorusse aux côtés d’autres hiérarques du mouvement populiste, au pouvoir de 2015 à 2023.

A chaque séquence sa litanie de photos prises pour immortaliser la nouvelle idylle. La déférence n’est pas inédite à l’égard d’un dirigeant du parti lepéniste : fin 2021, Marine Le Pen avait rencontré le premier ministre d’alors, Mateusz Morawiecki, puis participé, à Varsovie, à un sommet des mouvements nationalistes européens. Mais la succession d’entretiens décrochés par son dauphin sert la promotion par celui-ci d’une union des extrêmes droites européennes et confirme la rupture avec la ligne souverainiste et populiste fixée depuis plus de deux décennies par Marine Le Pen sur la scène continentale.

Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, avec le chef de cabinet polonais Pawel Szefernaker et l’eurodéputée Anna Brylka du groupe Patriots for Europe, lors d’une visite à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, près de Kuznica (Pologne), le 19 juin 2026.

Comme un symbole : pendant que Jordan Bardella posait en Pologne les bases de sa nouvelle « architecture européenne » aux côtés de membres du groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR, auquel appartiennent les élus du PiS), Marine Le Pen rencontrait, jeudi 18 juin à Bruxelles, leurs alliés des Patriotes pour l’Europe, au pouvoir de nuisance contre la Commission de Bruxelles largement affecté par la défaite en avril aux élections législatives du Hongrois Viktor Orban – l’un des seuls chefs d’Etat ou de gouvernement que comptait le groupe. Plus qu’une simple répartition des rôles désormais entre eux : la sédimentation de deux visions divergentes de l’Union européenne (UE).

Bénéficiant à Bruxelles et à Strasbourg d’un cordon sanitaire plus lâche encore qu’à l’Assemblée nationale, Jordan Bardella a bataillé ces derniers mois pour s’ériger en pivot d’une alliance de la droite et de l’extrême droite. Sans plus craindre d’être accusé de faire le jeu des institutions communautaires et de sa culture du compromis. Après le vote par le Parlement européen, mercredi 17 juin, du règlement « retour » durcissant drastiquement la politique de l’UE en matière d’immigration, le chef du RN a décroché en Pologne de nouveaux certificats de fréquentabilité.

« Changer sans rien détruire »

Le parti lepéniste a beau répéter que l’euroscepticisme du PiS en a toujours fait un « interlocuteur naturel », les accolades offertes à Jordan Bardella contrastent avec l’indifférence longtemps subie par Marine Le Pen. Profondément atlantiste et méfiant vis-à-vis de la Russie, le parti polonais ne pardonnait pas à la Française sa fascination pour Vladimir Poutine. Interrogé sur le sujet lors d’une conférence de presse commune, Jaroslaw Kaczynski, le chef du PiS, a préféré ne pas répondre. Il s’est montré plus loquace pour enjamber l’arrêt que doit rendre la cour d’appel de Paris le 7 juillet. « Vous serez le prochain président de la République, a prédit l’ancien premier ministre polonais, pourtant au courant de la hiérarchie qui régit le RN. Ce serait un pas décisif, en Pologne et en Europe, pour qu’il y ait une véritable coalition capable de changer le cours des évènements. »

Tout à son ambition de réunir les droites et extrêmes droites européennes, Jordan Bardella dilue la ligne idéologique de son parti, nationale et populiste, en ouvrant grands ses bras aux conservateurs et libéraux – deux dogmes que Marine Le Pen a toujours eus en horreur. L’eurodéputé chambarde surtout la doctrine européenne du RN. A rebours d’une UE réduite à une coopération ponctuelle entre Etats, spécialisée et débarrassée de toute intermédiation, toujours promue par Marine Le Pen, Jordan Bardella veut plus que jamais inscrire son ascension dans le cadre institutionnel actuel. S’il assure ne pas renoncer à réviser les traités pour réduire le rôle de la Commission européenne, son objectif est d’abord de rassurer ses possibles alliés, répétant vouloir « changer sans rien détruire ». Avec le risque de dérouter un socle électoral historiquement eurosceptique.

A la lutte acharnée contre Bruxelles d’un Viktor Orban, l’eurodéputé français préfère désormais la négociation d’une Giorgia Meloni, présidente du conseil italien et cheffe de file d’ECR. Le Français ne voit d’ailleurs plus d’obstacles de fond à la constitution d’un groupe commun, seulement des « raisons logistiques et opérationnelles » à la fusion des effectifs et des collaborateurs. Sous réserve d’une condition bien politique : la victoire du RN en 2027.

Enième preuve du changement en cours, Jordan Bardella répète que le nouveau leadership européen, en cas d’accession au pouvoir, comprendra non seulement l’Italie, mais aussi l’Allemagne, qui « aura un rôle absolument central ». Conformément à ses sorties des dernières semaines, le président du RN a loué en Pologne le rôle « moteur » de l’amitié franco-allemande dans la construction européenne. Une pierre de plus dans le jardin de Marine Le Pen, inlassablement méfiante à l’égard de l’Allemagne et opposée à tout projet structurant susceptible de lier les deux voisins. Et un nouveau débat à trancher pour celui – ou celle – qui devra dès le 7 juillet clarifier un programme mouvant, en France comme en Europe.

[Source : Le Monde]