Avec « Sillages », le Morbus Théâtre plonge dans la tête d’une grimpeuse

La compagnie du metteur en scène Guillaume Lecamus mêle de nouveau écriture contemporaine, marionnettes et sports d’endurance.

Jan 28, 2026 - 13:10
Avec « Sillages », le Morbus Théâtre plonge dans la tête d’une grimpeuse
La marionnette représentant la grimpeuse américaine Steph Davis dans le spectacle « Sillages », de la compagnie Morbus Théâtre, en 2025. ROLAND BADUEL

Comment rendre compte, sur le plateau d’un théâtre, de tout ce qui se passe dans l’esprit d’un sportif de haut niveau, des souffrances physiques endurées, des conséquences sur le mental ? C’est ce sillon qu’explore, depuis 2015, le Morbus Théâtre, compagnie créée en 2001 par le metteur en scène et comédien Guillaume Lecamus, avec des spectacles comme 54 × 13 (2016), sur le cyclisme, Vestiaire (2021), une forme courte autour de l’athlétisme, et 2 h 32(2022), inspiré de l’histoire vraie de la coureuse d’origine éthiopienne Zenash Gezmu (1990-2017).

Avec sa nouvelle création, Sillages, le Morbus Théâtre poursuit l’exploration du dépassement de soi à l’œuvre dans les sports de l’extrême. Le point de départ en est, une fois encore, un fait réel : en 2006, la grimpeuse américaine Steph Davis a perdu une bonne partie de ses sponsors en raison d’une polémique autour de son ex-mari Dean Potter (1972-2015), qui a escaladé un site naturel protégé et interdit au public, la Delicate Arch, dans l’Utah. L’imaginant exaspérée par cette décision, la compagnie de Guillaume Lecamus plonge dans la tête de l’alpiniste casse-cou, qui se lance, par dépit, dans l’ascension en solo, à mains nues et sans système d’assurage, d’une falaise périlleuse dans les Hautes-Alpes.

Comme dans 2 h 32, c’est la comédienne Sabrina Manach qui campe la sportive, tête brûlée faisant corps avec la roche. Elle parvient, avec une grande justesse, à faire ressentir au public les sensations et les doutes qu’éprouve la jeune femme tout au long de l’ascension entreprise. Avec toujours, comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête, le risque de faire une chute mortelle.

Qualité d’écriture

Le dispositif scénique s’inspire de la technique cinématographique du split screen et permet de suivre en parallèle deux ascensions, celle de l’alpiniste incarnée par Sabrina Manach et celle d’une petite marionnette, qui la représente. Ce jeu d’échelles est particulièrement réussi. D’autres personnages, humains et animaux, sont figurés par des marionnettes créées et manipulées par l’artiste Cand Picaud, lui aussi déjà présent dans 2 h 32. Quant à la danseuse Cécilia Proteau, à la gestuelle très expressive, elle sert parfois de support-décor aux marionnettes.

La force de Sillages tient pour beaucoup à l’écriture dramaturgique de l’autrice Faustine Noguès. Elle parvient, à l’instar de Gwendoline Soublin pour 2 h 32, à mettre des mots justes sur tout ce qui traverse l’esprit de la grimpeuse jusqu’à son saut final, en wingsuit (combinaison ailée), du haut de la falaise. Le public perçoit ainsi, de manière très concrète, la contraction des muscles, la fatigue, la peur de la chute, l’apaisement, la reconnexion avec la nature… En cela, Sillages se révèle aussi un hymne à la liberté, à la communion entre tous les êtres vivants, à la nature comme source d’énergie et de joie.

[Source: Le Monde]