Côte d’Ivoire : Jean-François Kouassi, le « président des jeunes », dans le viseur des autorités
Condamné pour « dénonciation calomnieuse » et « atteinte à l’ordre public », l’étudiant en sociologie a été libéré mardi 27 janvier après quinze jours d’incarcération. Son combat : dénoncer la corruption dans les concours de la fonction publique.
Le « JFK » ivoirien est sorti de prison. Agé de 32 ans, Jean-François Kouassi, étudiant en sociologie, surnommé par ses soutiens le « président des jeunes », fort de 280 000 abonnés sur TikTok, et presque autant sur Facebook, a été libéré mardi 27 janvier du pôle pénal d’Abidjan, où il était détenu depuis quinze jours. La veille, le tribunal de première instance l’avait condamné pour « dénonciation calomnieuse » et « atteinte à l’ordre public », après des publications dénonçant la corruption dans les concours de la fonction publique.
En seulement un an, Jean-François Kouassi a acquis une importante popularité dans son pays en publiant sur les réseaux sociaux une série de vidéos critiquant la cherté de la vie, la gérontocratie – le président, Alassane Ouattara, 84 ans, vient d’entamer son quatrième mandat – et le manque de perspectives pour la jeunesse, où il se met en scène tiré à quatre épingles, chaussures vernies et costume soigné.
Fort de cette notoriété, il avait déposé en août 2025 une candidature symbolique à l’élection présidentielle d’octobre, sans chance qu’elle soit validée – la limite d’âge pour être éligible est de 35 ans. Il a également échoué être député de Cocody, en ne recueillant que 2,4 % des voix.
« J’aime son audace »
C’est à deux posts Facebook, publiés le 8 janvier, que Jean-François Kouassi doit son incarcération. Il y dénonçait l’admission de 400 agents pour la formation d’encadrement douanier sans concours d’entrée public, officiellement suspendu en avril 2024 par le ministère de la fonction publique, nourrissant des accusations de corruption et de clientélisme.
« Aujourd’hui, les jeunes veulent adhérer au RHDP [Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix, parti au pouvoir] non par conviction ou par volonté politique, écrivait-il, mais parce qu’ils sont convaincus que c’est le seul moyen d’avoir accès à un concours. » Il s’était ensuite rendu seul, avec une pancarte portant l’inscription « L’administration ivoirienne n’est pas votre propriété privée, le peuple veut plus de transparence », devant le ministère de la fonction publique, avant d’être violemment interpellé par les forces de l’ordre et incarcéré quatre jours plus tard.
Il en aurait fallu plus pour décourager ses sympathisants, venus par dizaines lui témoigner leur soutien lors de sa comparution le 26 janvier au tribunal de première instance. L’affluence a été telle que l’audience a été transférée dans la plus grande salle du palais de justice.
« J’aime son audace, salue Rachida Ouattara, étudiante en droit de 20 ans. Il est courageux d’aborder ce genre de sujets. On est affligés de le voir au tribunal aujourd’hui, il vient d’entrer en politique et il est déjà derrière les barreaux ! »
A la suite d’une plainte déposée contre lui par la ministre de la fonction publique, Anne Ouloto, le parquet avait requis quinze jours de prison ferme, six mois de sursis et une amende d’un million de francs CFA (1 500 euros). Le ministère public a condamné une « dénonciation intentionnellement mensongère de nature à jeter le discrédit sur les institutions et à inciter les citoyens à désobéir aux ordres de leurs autorités légitimes », et des « propos séditieux portant atteinte au moral de la population ». Jean-François Kouassi n’a pas reconnu les faits, refusant de se laisser démonter : « Madame, a-t-il rétorqué, les concours sont vendus. »
« Enfant de pauvre »
Dans un discours qu’il a déroulé sans trembler, il a rappelé être « un enfant de pauvre, benjamin d’une fratrie de cinq enfants ». « Nous, les enfants qui naissent dans les quartiers populaires, nous croyons à une chose : que le travail et le mérite sont notre seule voie pour monter dans l’échelle sociale. »
Des vivats et des cris de « Prési ! » ont éclaté dans la salle alors que la présidente de la cour a menacé de suspendre la séance. Dans leurs plaidoiries, ses avocats, Mes Andy Lionel Biaou et N’Dry Claver Kouadio, ont insisté sur le caractère inoffensif de leur client et sur la nécessité de préserver la liberté d’expression en Côte d’Ivoire, sans évoquer frontalement les nombreuses arrestations d’opposants et d’internautes critiques du pouvoir survenues ces derniers mois. En vain.
Au terme d’une courte suspension de séance, la présidente de la cour a déclaré Jean-François Kouassi coupable et l’a condamné à quinze jours de prison ferme, huit mois de prison avec sursis et 500 000 francs CFA d’amende. Sa sortie de prison, mardi, s’est faite en toute discrétion. Ses avocats ont déjà annoncé leur intention de faire appel.
[Source: Le Monde]