« Flatter le peuple est facile, le servir est beaucoup plus ardu. C’est dans ce hiatus que réside le dernier frein à une possible victoire du RN en 2027 »
Le populisme ne s’est jamais aussi bien porté en France, mais entre flatter le peuple et le servir, il y a une marche sur laquelle le Rassemblement national est en train de buter, estime, dans sa chronique, Françoise Fressoz, éditorialiste au « Monde ».
Exemple chimiquement pur des pulsions populistes qui agitent le pays, la révolte qui se développe en Occitanie contre la gestion gouvernementale de la dermatose nodulaire contagieuse permet de disséquer le mécanisme à l’œuvre : autour de la réelle détresse et de la légitime colère des éleveurs bovins contraints d’abattre la totalité de leurs troupeaux dès lors que l’une de leurs bêtes est atteinte, tout un discours se développe à rebours des préconisations des scientifiques.
Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon contestent l’abattage systématique des troupeaux ; deux syndicats agricoles, la Coordination rurale (proche de l’extrême droite) et la Confédération paysanne (classée à gauche), d’ordinaire aux antipodes, se rejoignent pour mettre en cause la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), qui, en complicité avec le gouvernement, chercherait coûte que coûte à préserver le modèle d’une agriculture extensive et exportatrice.
La vaccination systématique, qu’ils présentent comme une alternative crédible, a en effet pour conséquence de compromettre les exportations. Un combat des petits contre les gros se développe. Dans une lettre ouverte au premier ministre, Carole Delga, la présidente socialiste de la région Occitanie, invoque « le désespoir d’un peuple » et presse le gouvernement d’y répondre de peur que les tensions ne « s’aggravent dans de nombreux départements ». Sébastien Lecornu, d’ordinaire habile à démêler les dossiers les plus difficiles, hésite, cette fois, à s’exposer. Car que pèse la rationalité d’un discours quand les nerfs sont à vif et que le désespoir submerge tout ?
Pression constante
A l’Assemblée nationale, la défaite de La France insoumise (LFI) et du Rassemblement national (RN), qui ont échoué à faire tomber le gouvernement sur le projet de loi de financement de la Sécurité sociale, n’est que partielle. Le laborieux compromis auquel sont parvenues les forces politiques qui tentent de s’affranchir de leur joug (socialistes, écologistes, formations du bloc central et droite républicaine) s’est fait sous leur pression constante. En clair, il ne s’est pas agi pour les partis situés entre LFI et le RN de trouver le moyen le plus juste de réduire le déficit préoccupant des comptes sociaux.
L’enjeu pour eux a été d’engranger un maximum de « victoires politiques » – suspension de la réforme des retraites, dégel des prestations sociales, non-extension des franchises médicales, défiscalisation des heures supplémentaires… – pour tenter de dégonfler ces deux partis de la double fonction tribunitienne et sociale qu’ils se sont attribuée. En témoigne la très vive polémique qui oppose depuis le Parti socialiste (PS) à LFI à propos de la meilleure façon d’être utile au peuple dans un pays profondément insatisfait.
Dans son livre Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXe-XXIe siècle (Gallimard, 320 pages, 22,50 euros), l’historien Marc Lazar montre à quel point le populisme, qu’il soit de gauche ou de droite, marque l’histoire française depuis le surgissement du boulangisme à la fin du XIXe siècle jusqu’aux néo-populistes contemporains principalement incarnés par Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Exaltation de la souveraineté populaire, contestation des élites, mise en cause du système représentatif accusé de tourner sur lui-même au lieu de servir le peuple… Les flambées sont souvent passagères mais leur récurrence est flagrante. Celle-ci s’explique, selon l’auteur, par la combinaison de trois grandes dispositions structurelles de la France : « Le malaise démocratique, la fracture sociale dans un pays travaillé par la passion de l’égalité (…), le rapport sensible des Français à la nation. »
Au très fort degré de défiance dont souffrent aujourd’hui l’exécutif et le Parlement s’ajoute la difficulté qu’éprouvent les partis de gouvernement à apporter une réponse crédible aux bouleversements en cours : déclin démographique, réchauffement climatique, extrême vulnérabilité du continent européen face au retour des tensions militaires et commerciales, révolution de l’intelligence artificielle. Si l’on ajoute l’importance prise à droite par le sujet migratoire en lien étroit avec le malaise identitaire, on peut en déduire que le moment populiste que l’on vit depuis des années ne s’estompera pas d’un coup. Il semble au contraire parti pour s’approfondir au point d’imprégner la campagne présidentielle de 2027, dont on perçoit d’ores et déjà les prémices.
Projet dispendieux
Sont à la peine les candidats associés de près ou de loin au pouvoir sortant mais aussi ceux qui tentent une rupture avec le macronisme en listant les réformes que le président de la République sortant n’aurait pas eu le courage de mener et qu’ils se font fort de réaliser. En concurrence sur l’espace de la droite libérale, Edouard Philippe et Bruno Retailleau éprouvent la même difficulté à convaincre de leur capacité à se faire élire sur un projet consistant à réduire fortement la dépense publique et les impôts et à faire travailler davantage le pays après l’épisode traumatique du passage à la retraite à 64 ans, désormais suspendu.
Se sentent davantage en phase avec la virulence du dégagisme actuel les prétendants qui, comme Xavier Bertrand ou Gérald Darmanin, peuvent invoquer des origines modestes et des victoires électorales dans des territoires difficiles dominés par le RN. A noter cependant que la proximité avec le peuple, que François Bayrou avait largement invoquée pendant sa campagne présidentielle de 2007 par la référence à son activité d’exploitant agricole, ne lui a été d’aucun secours lorsqu’il a tenté, à Matignon, de populariser son plan de consolidation des finances publiques.
Flatter le peuple est facile, le servir est beaucoup plus ardu. C’est dans ce hiatus que réside le dernier frein à une possible victoire du RN en 2027. Car plus l’échéance approche, plus ce parti peine à crédibiliser un projet qui se revendique sérieux, mais se révèle dispendieux, s’affiche social, mais devient de plus en plus libéral, joue sur le retour des « trente glorieuses », une chimère dans le contexte actuel. Ecartelé entre la volonté proclamée de Marine Le Pen de ne pas perdre le peuple et l’opération séduction entreprise par Jordan Bardella auprès d’un patronat avide de baisses d’impôts, le RN bute sur d’insurmontables contradictions qui le fragilisent. De la flatterie à la tromperie, il n’y a qu’un pas.
[Source: Le Monde]