Mali : la Russie, alliée coûte que coûte de la junte militaire

Les mercenaires russes d’Africa Corps ont subi plusieurs revers depuis l’offensive lancée le 25 avril par les djihadistes, notamment la mort du ministre de la défense russophile, Sadio Camara, et la prise de la ville de Kidal.

Mai 3, 2026 - 10:01
Mali : la Russie, alliée coûte que coûte de la junte militaire
Le chef de la junte malienne, Assimi Goïta, assiste aux funérailles nationales du ministre de la défense, Sadio Camara, à Bamako, le 30 avril 2026. PRÉSIDENCE DU MALI/ VIA REUTERS

Un drapeau malien recouvre le cercueil. Planté devant, le regard caché par des lunettes de soleil, le général Assimi Goïta se tient au garde-à-vous. Jeudi 30 avril, à Bamako, devant un parterre de gradés et sous très haute protection, le chef de la junte au pouvoir rend un hommage solennel à un de ses piliers, avec lequel il s’était emparé du pouvoir par un putsch, en 2020 : le général Sadio Camara.

Le 25 avril, lors d’une offensive de grande ampleur menée conjointement par les djihadistes du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM) et les indépendantistes à dominante touareg du Front populaire de libération de l’Azawad (FPLA) dans différentes régions du pays, le ministre de la défense et numéro deux de la junte a été tué dans une attaque au véhicule piégé contre sa résidence dans son fief de Kati, ville garnison située à une vingtaine de kilomètres au nord de la capitale.

Derrière son air placide, avec son béret kaki et son chèche beige, le général Camara n’était pas qu’une figure-clé du pouvoir militaire malien. Il était aussi celui qui a pensé, noué et appliqué l’alliance de son pays avec la Russie, au détriment de la France. En 2021, ce russophile, qui était rentré du stage qu’il suivait à Moscou pour mener le coup d’Etat à Bamako, avait rencontré à plusieurs reprises Evgueni Prigojine, le fondateur du groupe Wagner, pour négocier l’arrivée de ses mercenaires au Mali. Il était, depuis, l’homme et l’interlocuteur des Russes à Bamako.

Sa mort n’est pas le seul revers infligé à la Russie lors de l’offensive lancée par le GSIM et le FPLA. Ce même 25 avril, les djihadistes et les indépendantistes, en bonne coordination, ont repris aux forces armées maliennes et à leurs alliés russes la ville de Kidal, bastion des rebelles touareg. Une victoire hautement symbolique : en novembre 2023, les mercenaires de Wagner et l’armée malienne les en avaient délogés. Cette prise avait alors été largement célébrée par la junte à Bamako, signe, selon elle, de sa « souveraineté retrouvée ».

Situation « maîtrisée »

A l’époque, des combattants de Wagner s’étaient empressés de hisser leur drapeau à tête de mort en haut du fort de Kidal. Aujourd’hui y flotte désormais celui de l’Azawad, le nom donné au nord du Mali par ses habitants. En vertu d’un accord passé avec le FPLA, environ 400 paramilitaires d’Africa Corps – le dispositif progressivement mis en place par le ministère russe de la défense pour remplacer Wagner en Afrique, après la mort d’Evgueni Prigojine, en août 2023 – ont été autorisés à quitter leur base sans être inquiétés. Selon une source au sein du FPLA, ce pacte a été « chapeauté par l’Algérie », proche des indépendantistes touareg et partenaire historique de la Russie sur le continent, afin « d’éviter des morts » dans des combats meurtriers.

Pour le FPLA et ses alliés du GSIM, l’objectif est clair : prendre le contrôle de tout le nord du Mali et en expulser les Russes. Dans la matinée de vendredi, l’armée malienne et Africa Corps ont quitté leur base de Tessalit, une de leurs autres emprises stratégiques du septentrion malien. Avec le contingent de Kidal, ils se seraient repliés à Anéfis, plus au sud. A en croire différentes sources militaires et internes au FPLA, une nouvelle offensive serait en préparation contre Gao, Tombouctou et Ménaka, les trois grandes villes du nord du Mali toujours tenues par des forces maliennes et russes, autour desquelles des combattants indépendantistes et djihadistes sont pré-positionnés.

A Bamako, la junte et ses protecteurs russes tentent d’organiser la riposte. Absent et muet pendant trois jours après les attaques du 25 avril qui ont ébranlé sa junte, le général Assimi Goïta a fini par réapparaître, mardi, sur une photo publiée sur X le montrant en audience avec l’ambassadeur de Russie et quelques commandants d’Africa Corps.

Depuis, les autorités maliennes et leurs partenaires russes se veulent rassurants. Dans un discours à la nation, mardi dans la soirée, le général Goïta a affirmé que la situation était « maîtrisée », puis il s’est affiché en conseil de défense et en audience avec une délégation militaire du Burkina Faso et du Niger, pays avec lesquels le Mali forme l’Alliance des Etats du Sahel.

Quant à Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, il a affirmé jeudi que la Russie « continuera d’apporter son aide aux autorités en exercice » au Mali. En parallèle, Africa Corps a diffusé différentes images de ses opérations sur le terrain et African Initiative, une « agence de presse » pilotée par les renseignements russes, a publié celles d’un « envoyé spécial », assurant que la « situation [était] revenue à la normale » dans la capitale.

D’après des estimations occidentales, aucun retrait de troupes n’a été ordonné et Africa Corps compterait toujours près de 2 500 éléments au Mali, principalement déployés dans le Nord et le Centre. « Ils vont probablement replier l’essentiel de leurs forces du nord vers le centre et le sud du Mali. Leur objectif premier est de protéger Bamako et la junte », estime une source militaire française, sous couvert d’anonymat. Les Russes ont notamment déployé un solide dispositif autour de l’aéroport de Bamako, où se trouve leur principale base et leur hub logistique.

« Ils sont obligés de rester »

Certains militaires maliens, eux, se montrent de plus en plus circonspects au sujet de la fiabilité de leurs partenaires russes. Ils leur reprochent, entre autres, d’avoir abandonné certains de leurs frères d’armes à Kidal, où ils sont désormais prisonniers. « Les Russes s’en fichent du Mali. Ils ne mettent pas assez d’argent et de moyens. Comment ne peuvent-ils pas riposter à ces attaques ? C’est un échec », fustige un officier.

Depuis le déploiement des premiers mercenaires de Wagner à la fin de 2021, la Russie, comme la France avant elle, n’est pas parvenue à enrayer la progression des groupes djihadistes à travers le pays. En plus de quatre ans, la situation sécuritaire s’est nettement détériorée. L’arrivée des « Wagnériens », coupables d’innombrables exactions contre les populations civiles, n’a fait qu’augmenter le niveau de violence global et grossir les rangs des djihadistes et indépendantistes.

La relève prise par Africa Corps, officiellement en juin 2025, n’a pas changé grand-chose. Comme le redoutait le général Camara, qui a longtemps rechigné à basculer vers ce dispositif davantage institutionnel, craignant d’y perdre au change, le contingent russe n’arrive pas à répondre à la pression croissante des djihadistes. De fait, il a mis plusieurs semaines à desserrer leur blocus sur les importations de carburant vers Bamako, mis en place en septembre 2025, et semble, pour l’instant, démuni face à la vaste offensive lancée le 25 avril.

Pas question pour autant pour la Russie de lâcher le Mali, pays phare de la poussée du Kremlin en Afrique francophone ces dernières années. Après le renversement de son allié syrien Bachar Al-Assad, en décembre 2024, qu’elle n’a pu empêcher, le signal envoyé à ses autres partenaires serait dévastateur. « Les Russes ont déjà perdu Kidal, et peut-être demain tout le Nord. Ils ont échoué mais ils sont obligés de rester. S’ils quittent le Mali maintenant, ce serait un fiasco encore plus retentissant, à l’image de ce qu’a été l’Afghanistan pour les Américains en 2021 », analyse un ex-ministre influent d’Ibrahim Boubacar Keïta, le défunt président civil renversé par Assimi Goïta en 2020.

Appelant au départ des forces russes, au même titre que ses alliés du FPLA, le GSIM n’en a pas moins fait un geste inédit envers Moscou, disant dès le 25 avril vouloir « neutraliser la partie russe du conflit contre la garantie qu’elle ne sera pas prise pour cible » et évoquant une « coordination en vue d’une relation future équilibrée et efficace ».

Depuis, le groupe djihadiste, dans la droite ligne de sa stratégie méthodique d’étranglement de la junte, a décrété un « blocus total » sur Bamako, tout en assumant ouvertement ses ambitions politiques. Jeudi soir, il a appelé « tous les patriotes sincères, sans distinction aucune, à se lever et à unir [leurs] forces dans un front commun » contre la junte afin, a-t-il affirmé, d’instaurer une « transition pacifique et inclusive » dont « l’une des priorités essentielles [sera] l’établissement de la charia [la loi islamique] ».

[Source : Le Monde]