Un afflux massif de migrants à Ceuta ravive les tensions entre Madrid et Rabat

Des milliers de personnes, des jeunes hommes et des adolescents dans leur immense majorité, ont soudainement rejoint par la mer, jeudi, depuis le Maroc, l’enclave espagnole située sur continent africain.

Juil 31, 2026 - 10:55
Un afflux massif de migrants à Ceuta ravive les tensions entre Madrid et Rabat
Des migrants traversant la frontière depuis le Maroc pour entrer dans l’enclave espagnole de Ceuta, le 30 juillet 2026. ANTONIO SEMPERE/AP

Ils ont fui vers l’Europe pieds nus, en slip ou en maillot de bain, certains à la nage, d’autres sur des bouées ressemblant à des pneus. Passé la digue qui sépare les faubourgs de la ville marocaine de Fnideq de la plage de Ceuta, ils ont couru vers le centre de l’enclave espagnole, levant les bras aux cris de « Viva España ! » Alors qu’environ 1 500 entrées illégales de migrants avaient été observées depuis une dizaine de jours à Ceuta, le flux s’est soudainement accéléré, jeudi 30 juillet, avec l’arrivée par la mer d’environ 20 000 personnes, de jeunes hommes et des adolescents dans leur immense majorité, Marocains pour la plupart. Au moins 15 d’entre eux sont morts par noyade.

Il s’agit de la plus importante arrivée de migrants depuis la grande crise de mai 2021, lors de laquelle plus de 10 000 personnes avaient réussi à passer en deux jours la seule frontière terrestre de l’Union européenne avec le continent africain avec Melilla, l’autre enclave espagnole en territoire marocain, où la frontière a été fermée.

Du 1er janvier au 15 juillet, l’Espagne a enregistré une diminution de près de 25 % des arrivées sur son territoire. Cette baisse s’explique notamment par des accords signés avec le Maroc en février 2023 pour lutter contre la migration illégale. Le nombre de personnes empruntant la route vers les Canaries, par exemple, a chuté de 61 %. Toutefois, au gré de ces accords, les flux migratoires se sont déplacés. Ceuta est redevenue en 2026 l’une des portes privilégiées pour entrer en Europe avec une augmentation de plus de 149,4 % des passages par voie terrestre.

Jeudi, Juan Jesus Vivas, le président (PP) de la ville autonome de Ceuta, a fait part de son inquiétude face à des centres d’accueil « débordés et saturés ». Au nom de toutes les formations politiques représentées au sein de l’exécutif local, parmi lesquels le Parti populaire (PP, droite) et Vox (extrême droite), mais aussi le Parti socialiste (PSOE), Juan Jesus Vivas a demandé au gouvernement espagnol la déclaration de « l’état d’urgence national ». A Madrid, le président du PP, Alberto Nuñez Feijoo, a exigé du gouvernement qu’il « reprenne le contrôle » de l’enclave tandis que la direction de Vox, elle, dénonçait « une invasion ».

Les réseaux de passeurs redoublent d’activité

Le premier ministre socialiste espagnol, Pedro Sanchez, a téléphoné à Juan Jesus Vivas pour tenter de le rassurer. « Nous mobilisons toutes les ressources nécessaires (…) pour revenir à la normale dès que possible », a-t-il dit. En fin de journée, le déploiement de l’armée a été annoncé pour répondre à la gravité de la situation. Madrid a exclu, en revanche, de recourir à l’état d’urgence, les flux migratoires n’étant pas considérés comme un risque relevant du système national de protection civile. Pedro Sanchez et son ministre de l’intérieur, Fernando Grande-Marlaska, devraient le répéter, vendredi, aux autorités de Ceuta, à l’occasion d’un aller-retour sur place.

En Italie, la présidente du conseil d’extrême droite Giorgia Meloni s’est emparée de l’affaire, dénonçant les « images choquantes » de Ceuta et appelant à « des mesures exceptionnelles (…), comme la suspension de l’accord de Schengen avec l’Espagne ». Le ministre espagnol des affaires étrangères, José Luis Albares, a dénoncé dans la foulée la « démagogie » de Rome, annonçant la convocation vendredi de l’ambassadeur d’Italie à Madrid en signe de protestation.

Pour le gouvernement espagnol, cette nouvelle poussée de fièvre s’explique par un arrêt rendu le 8 juillet par la Cour suprême espagnole qui aurait, selon lui, incité les réseaux de passeurs à redoubler d’activité. La haute juridiction se prononçait sur le cas d’un migrant originaire d’Algérie qui contestait sa remise aux autorités marocaines après avoir été intercepté en haute mer en novembre 2024 alors qu’il tentait, avec deux autres personnes, de rejoindre Ceuta à la nage. Elle a estimé que le refoulement immédiat de migrants tentant de rejoindre Ceuta ou Melilla par la mer n’était pas possible, alors qu’il l’est pour ceux qui passent illégalement la frontière par voie terrestre. « Cette décision de justice a encouragé les migrants à se diriger vers Ceuta par la mer, explique Jamila El Abboudi, militante à l’Association marocaine des droits humains (AMDH). La situation est catastrophique. »

Au premier trimestre, le Maroc a affiché 4,6 % de croissance, mais le taux de chômage s’élève à 10,8 % de la population active et à 29,2 % chez les 15-24 ans, selon le Haut-Commissariat au plan marocain. « Un jeune qui part, parfois avec l’assentiment de ses parents, c’est une assurance qu’il enverra de l’argent à sa famille, souligne le sociologue Ali Zoubeidi. Le fait que le gouvernement espagnol annonce la régularisation de 500 000 sans-papiers [en avril] a aussi pu inciter des jeunes à tenter de rejoindre Ceuta. »

A ce contexte espagnol s’ajoute un événement qui peut laisser penser que Rabat aurait délibérément lâché du lest aux portes de Ceuta. Le 20 juillet, au lendemain de la victoire de l’Espagne au Mondial de football, Pedro Sanchez s’est rendu à Alger en visite officielle pour apaiser les tensions avec son premier fournisseur de gaz, après la crise déclenchée en 2022 par le soudain soutien espagnol au plan marocain d’autonomie du Sahara occidental, un territoire disputé par les indépendantistes du Front Polisario, soutenu par l’Algérie. Pour Abdullah Abaakil, vice-secrétaire du Parti socialiste unifié marocain, il n’y a aucun doute : « Les autorités marocaines ont clairement laissé passer, assure-t-il. Il y a une tendance douteuse à utiliser la migration et le désespoir des jeunes pour mettre dans l’embarras le gouvernement espagnol et lui dire quand les choses ne lui plaisent pas. »

Jeudi, Madrid et Rabat ont assuré que les deux pays travaillaient « en coordination », pour assurer « dès que possible, le rapatriement de toutes les personnes entrées illégalement » à Ceuta ces derniers jours. « La situation est critique, estime Jamila El Abboudi de l’AMDH. Il y a des centaines de jeunes qui viennent de Kénitra, Casablanca ou El Jadida, qui se dirigent vers la frontière de Ceuta. Ce n’est pas terminé. »

Mise à jour le 31 juillet 2026, à 8 h 15 : le nombre de morts a été actualisé.

[Source : Le Monde]