"Violation de l'intégrité territoriale de l'Espagne" à Ceuta: 48.000 migrants sont repartis au Maroc et au moins 57 sont morts
La crise migratoire à Ceuta a pris une ampleur inédite et se poursuit ce samedi 1er août. 60.000 migrants ont traversé la frontière entre le Maroc et le territoire espagnol en 24h, et plus de 50 personnes sont mortes. Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez a dénoncé une "attaque" contre l'intégrité territoriale du pays.
Le bilan ne cesse de s'alourdir à Ceuta, petit territoire espagnol situé de l'autre côté de la Méditerranée, tout au nord du Maroc, avec qui il partage une frontière terrestre, proche du détroit de Gilbraltar. 60.000 personnes ont traversé la frontière depuis ce jeudi selon le ministère des Affaires étrangères espagnol. 57 personnes sont mortes en essayant de rejoindre le territoire espagnol les médias locaux relayés par The Guardian ou la BBC. Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, s'est rendu sur place ce vendredi 31 juillet.
Il a évoqué "une attaque, une violation de l'intégrité territoriale de l'Espagne" et accusé des "mafias" d'être à l'origine de la rumeur d'ouverture de la frontière. En parallèle, le ministère espagnol de l'Intérieur a annoncé que 48.000 migrants - en très grande majorité des Marocains, et principalement des jeunes hommes et des adolescents - avaient quitté l'enclave espagnole. "Environ 60.000 personnes sont entrées dans notre ville", a déclaré le président du gouvernement local de Ceuta, Juan Vivas, lors d'une conférence de presse vendredi, soit "70% de la population de Ceuta", tout en déplorant les morts constatées.
Selon de nombreux reportages et des sources officielles, le flux de personnes ayant traversé illégalement la frontière s'est étalé au cours de cette semaine et s'est intensifié. Dans la nuit de jeudi à vendredi, des milliers de personnes ont continué d'arriver, sans arrêt. Sur les images diffusées par différentes chaînes de télévision, de nombreux jeunes hommes arrivent, souvent torse nu, parfois en combinaison de plongée, claquettes aux pieds, sourire sur des visages marqués par la fatigue, voire l'épuisement.
Certains lancent des "Viva España!", devant les caméras. "Ils viennent car ils n'ont pas de futur au Maroc, ils tentent le rêve européen", selon Mohamed, 35 ans, chauffeur de taxi à Ceuta. La police marocaine a arrêté vendredi matin une trentaine de jeunes, essentiellement des Marocains, à Fnideq, dans le nord du pays, après des heurts à proximité de la frontière.
Une rumeur s'est rapidement répandue selon laquelle la frontière s'était ouverte, ce qui a provoqué cet afflux. Le gouvernement espagnol a aussi remis la faute sur une décision de la Cour suprême. Selon le quotidien français Le Monde, "elle a estimé que le refoulement immédiat de migrants tentant de rejoindre Ceuta ou Melilla par la mer n’était pas possible, alors qu’il l’est pour ceux qui passent illégalement la frontière par voie terrestre".
La Garde civile déployée
Pour l'instant, les réactions ne sont pas à l'émotion face aux pertes humaines, mais à l'inquiétude portée sur la gestion de ces flux migratoires. Avec ces chiffres avancés, inédits, cet épisode est d'une ampleur largement plus grande que lors de la crise de 2021 où 10.000 personnes avaient illégalement rejoint Ceuta sur une période de deux jours.
Le ministère espagnol de l'Intérieur a annoncé l'envoi immédiat de plusieurs dizaines de membres de la Garde civile et de policiers, dont huit plongeurs, ainsi qu'un bateau et des drones. Pedro Sanchez et son gouvernement mènent une politique où l'immigration est placée comme un atout, à rebours de ses voisins européens de plus en plus anti-migrants. Récemment, 500.000 personnes sans papiers ont été régularisées en Espagne.
La situation fait d'ailleurs réagir en Europe, sachant que Ceuta, ainsi que l'enclave espagnole de Melilla, à près de 400 kilomètres plus à l'est, constituent les seules frontières terrestres de l'Union européenne (UE) sur le continent africain. La Première ministre italienne d'extrême droite, Giorgia Meloni, a demandé la fermeture de l'espace Schengen en Italie, un traité garantissant aux citoyens de l'UE de circuler librement parmi les États membres. Cette idée a été soutenue par la Première ministre de la Finlande, Sanna Marin. Du côté de la cheffe du gouvernement du Danemark, Mette Frederiksen, elle a jugé que l'UE devrait envisager de suspendre l'Espagne au sein de l'espace Schengen.
Rome a fini par passer à l'acte. L'Italie a annoncé vendredi soir suspendre temporairement son accord de libre circulation avec l'Espagne, une décision aussitôt qualifiée de "démagogique" par Madrid. "Nous sommes prêts à agir, y compris par des mesures exceptionnelles (...) comme la suspension de l'espace Schengen avec l'Espagne", a affirmé Giorgia Meloni. Le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a enchaîné sur X: "C'est une mesure prévue par les traités et qui est devenue aujourd'hui inévitable". Des juristes consultés par l'AFP jugent pourtant impossible son application dans le cadre légal actuel.
Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a répliqué que l'intégrité de l'espace Schengen "est absolument garantie", rappelant que la plupart des migrants entrés illégalement à Ceuta étaient déjà retournés au Maroc. De son côté, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez a déclaré sur X: "ce n'est pas le moment de se diviser. C'est le moment de continuer à construire une Union européenne forte et unie".
D'autres partis de l'extrême droite européenne ont également réagi. Alice Weided, la codirigeante du parti allemand AfD, a écrit sur X qu'il était "probable" que la "destination présumée" des migrants de Ceuta soit "l'Allemagne", avant d'ajouter, à l'instar de Giorgia Meloni: "Les frontières doivent être fermées dès maintenant!" En France, la candidate d'extrême droite Marine Le Pen a accusé le gouvernement de Pedro Sanchez d'avoir "encouragé" la vague de migrants illégaux.
“La situation est un chaos absolu"
Le Premier ministre britannique Andy Burnham a, de son côté, apporté son soutien à son homologue espagnol, tout en cherchant à "mieux comprendre les implications de cette situation". Le ministre français de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a affirmé sur X avoir donné "des instructions pour renforcer sans attendre les contrôles à la frontière espagnole", en multipliant par cinq le nombre de policiers de gendarmes déployés en renfort à la frontière franco-espagnole. Il a également activé "la Force Frontière d’intervention rapide pour des contrôles en profondeur". Paris a annoncé multiplier par cinq le nombre de policiers et de gendarmes samedi à la frontière franco-espagnole, portant leur effectif à 334.
"La situation est un chaos absolu", a déploré Rachid Sbihi, le dirigeant de l'association de la Guarda Civil à Ceuta, selon The Guardian. "Il est impossible de donner des chiffres précis, mais il y a des milliers de migrants qui traversent", avait-il averti avant les premiers décomptes, rapporte le quotidien britannique. Selon lui, la frontière s'est "totalement effondrée". Selon le Wall Street Journal, "l'Espagne et le Maroc sont parvenus jeudi à un accord provisoire visant à renvoyer sur le territoire marocain les migrants entrés illégalement à Ceuta, selon le ministère espagnol de l'Intérieur".

Les personnes migrantes se retrouvent coincées derrière les grilles de l'enclave de Ceuta Associated Press Photo/Antonio Sempere
À Washington, le président américain Donald Trump a comparé les images de l'enclave à "l'invasion d'un pays", accusant sur X l'Espagne de mener des "efforts délibérés" ayant favorisé cette immigration clandestine. Du côté de Bruxelles, siège des institutions européennes, aucun flux migratoire n'a été relevé vendredi entre Ceuta et le continent. "Ce n'est pas le moment de se diviser. C'est le moment de continuer à construire une Union européenne forte et unie", a réagi Pedro Sanchez sur X.
[Source : TV5Monde]