En Syrie, le bombardement d’une base aérienne par Israël constitue un avertissement à Damas et à Ankara
Alors que les négociations pour un accord de sécurité avec le nouveau pouvoir syrien sont au point mort, l’Etat hébreu a frappé un site militaire dans le pays pour l’empêcher de reconstruire sa force aérienne avec l’aide de la Turquie.
« Une escalade inutile qui ne favorise en rien la stabilité régionale. » C’est en ces termes que l’envoyé spécial américain pour la Syrie, Tom Barrack, a condamné le bombardement, mardi 18 août à l’aube, d’une base aérienne dans le nord-ouest de la Syrie, l’imputant à Israël. Le ministère des affaires étrangères syrien venait de condamner un « acte d’agression injustifié » de la part de l’Etat hébreu contre l’aéroport militaire d’Abou Al-Douhour, dans la province d’Idlib, qui a occasionné des dommages matériels sur la piste d’atterrissage, mais n’a pas fait de victimes.
Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a confirmé, dans la soirée, que son aviation avait ciblé cet aéroport militaire, situé à 70 kilomètres de la frontière turque. « Israël et la Syrie étaient convenus d’un statu quo en matière de sécurité, que la Syrie était sur le point de rompre en autorisant le déploiement de troupes turques sur une base aérienne près d’Alep. Israël a averti la Syrie à maintes reprises qu’un tel déploiement constituerait une menace pour sa sécurité. La Syrie a choisi d’ignorer ces avertissements », a justifié le bureau du premier ministre sur le réseau X, appelant de ses vœux un « retour au statu quo ».
L’avertissement s’adresse autant à Damas qu’à Ankara, impliqué dans la reconstruction des capacités militaires de la Syrie depuis la chute du dictateur Bachar Al-Assad, en décembre 2024, et avec qui Israël entretient des relations exécrables depuis le déclenchement de la guerre dans la bande de Gaza, en octobre 2023. « Les Israéliens montrent leur détermination à empêcher toute reconstruction des capacités militaires syriennes, notamment de sa puissance aérienne qui constitue une ligne rouge. Ils démontrent, par ailleurs, que l’influence de la Turquie dans le nord de la Syrie ne permet pas de créer un espace militaire protégé. Cela s’inscrit dans la compétition entre Israël et la Turquie sur l’avenir de l’architecture militaire syrienne », estime Navvar Saban, un expert syrien au sein de l’Arab Center for Contemporary Syrian Studies, à Damas.
« Israël ne veut pas voir un pays voisin comme la Syrie développer une puissance aérienne qui puisse notamment limiter son usage de l’espace aérien syrien pour des opérations telles que celles qu’il a menées, par le passé, en Iran ou au Liban », ajoute l’expert. Lors de la chute de Bachar Al-Assad, l’aviation israélienne avait mené une campagne de bombardements intensive ciblant les infrastructures militaires du pays pour empêcher celles-ci de tomber aux mains de la coalition de factions islamistes ayant pris le pouvoir.
Ankara n’a pas été informé
L’Etat hébreu a, par la suite, empêché la réhabilitation de ces infrastructures militaires. Lors des dernières frappes qu’elle a menées contre des bases aériennes syriennes, en mars et en avril 2025, l’aviation israélienne avait causé d’importants dégâts aux bases de Palmyre et de Tiyas, ainsi qu’à l’aéroport militaire d’Hama, qui étaient en cours de réhabilitation avec l’aide de la Turquie. De nouveau, c’est au motif de travaux de maintenance menés avec la Turquie qu’Israël a attaqué, mardi, la base d’Abou Al-Douhour, lourdement endommagée pendant la guerre civile syrienne (2012-2024).
Les premiers entraînements militaires de deux avions de type Mig-21 par l’armée de l’air syrienne dans le nord du pays, il y a quelques jours, pourraient aussi avoir été interprétés par l’Etat hébreu comme une provocation de la part de Damas, analyse M. Saban. « Les Israéliens évoquaient, depuis quelques jours, une potentielle frappe en Syrie. La pression américaine a permis d’éviter une opération de grande ampleur, mais pas d’empêcher l’attaque. Ces frappes israéliennes montrent les limites des leviers américains sur Israël », explique l’expert.
Ces frappes israéliennes soulignent la « nécessité d’un mécanisme de déconfliction impliquant Israël, la Syrie et la Turquie », a déclaré M. Barrack à l’agence Reuters, disant œuvrer à cette fin. Bien qu’un tel mécanisme entre Israël et la Turquie ait été mis en place après les frappes israéliennes du printemps 2025, cette dernière n’a pas été informée au préalable par l’Etat hébreu de ces nouvelles frappes, a précisé M. Barrack. Ankara a condamné ces attaques.
Le ministère des affaires étrangères syrien a une nouvelle fois appelé la communauté internationale et le Conseil de sécurité de l’ONU à « adopter une position ferme contre les violations répétées d’Israël de la souveraineté syrienne ». Outre les frappes, aujourd’hui régulières, contre les infrastructures militaires syriennes, Israël a aussi déployé des troupes dans la zone tampon placée sous surveillance de l’ONU, qui séparait les forces israéliennes et syriennes sur le plateau du Golan occupé, affirmant y avoir mis en place une « zone de sécurité » qu’il entend maintenir. Les pourparlers directs engagés, sous l’égide des Américains, par Tel-Aviv et Damas, sur un accord de sécurité, sont actuellement dans l’impasse.
[Source : Le Monde]