La plainte de Don Diègue dans « Le Cid » jouée par Didier Sandre : « Il est affaibli mais il se tient droit »
A 80 ans, le sociétaire de la Comédie-Française a incarné, au printemps, le père de Rodrigue dans une mise en scène de Denis Podalydès.
Acte I, scène 4 : « Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie !/ N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?/ Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers,/ Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?/ Mon bras, qu’avec respect toute l’Espagne admire,/ Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,/ Tant de fois affermi le trône de son roi,/ Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ? » : plus les consonnes claquent, plus la plainte de Don Diègue gagne de l’altitude.
Au printemps, Denis Podalydès met en scène avec la troupe de la Comédie-Française Le Cid, tragi-comédie de Corneille, au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, à Paris. Le visage blême, Didier Sandre a la mine défaite des vaincus. Le comédien incarne le père de Rodrigue et gouverneur du prince de Castille qu’un duel à l’épée vient de jeter à terre. Humilié par son rival, Don Gomès, comte de Gormas, le père de Chimène, Don Diègue n’a plus la force de combattre. C’est à son fils que va échoir le soin de le venger.
A 80 ans (il est né le 17 août 1946), Didier Sandre savoure son plaisir : « J’arrive dans un temps de ma vie où je peux avoir affaire, comme Don Diègue, à l’usure du corps. Il existe peu de rôles d’hommes vieillissants qui ont une telle envergure. » En vérité, rien ne dit que le personnage soit un octogénaire, Corneille ne le précise pas, et, en 1637 (année de la première représentation de la pièce), même un quinquagénaire pouvait avoir l’air cacochyme. « Les autres personnages décrivent Don Diègue comme s’il s’agissait d’un homme à la ramasse. J’en ai ri. J’ai proposé de le jouer en fauteuil roulant ! »
« Un homme blessé »
Le gouverneur, quel que soit son âge, est celui qui doit passer la main à la génération suivante. Quitte, pour ce faire, à sacrifier son fils Rodrigue à l’unique bien qu’il possède encore : l’honneur. « Pour me préparer, j’ai beaucoup regardé Robert De Niro et Al Pacino dans Le Parrain, le film de Coppola, raconte Didier Sandre, je me suis aussi inspiré de ces militaires retraités que l’on peut voir à la télévision. Ils sont tirés à quatre épingles. Mon héros leur ressemble. Il est affaibli mais il se tient droit. »
Le comédien, sociétaire de la Comédie-Française, entretient sa forme physique. Il court sur un tapis pour ne pas perdre sa capacité respiratoire. Regard bleu pétillant, mèches blanches en bataille, silhouette d’adolescent, il n’a pas vraiment composé pour les besoins du rôle. « Si j’avais quinze ans de moins, j’aurais sans doute accentué les signes de la décrépitude. Aujourd’hui, je n’ai pas besoin de les mimer. Je peux jouer tel que je suis. »
A son metteur en scène qui lui suggérait : « Marche de long en large », il a opposé une fin de non-recevoir. Il se méfie des numéros d’acteur : « J’avais envie de rester un homme blessé. Je n’ai jamais aimé les grandes envolées, je n’en ai ni le goût ni le talent. »
« Je me parle à moi-même »
Didier Sandre a de la bouteille. Cinquante ans de vie théâtrale derrière lui. Une expérience qui lui permet d’éviter les pièges tendus par Le Cid : la mélodie des vers, la charge fédératrice d’un monologue espéré par le public sont autant d’appels à se faire valoir. Même si sa tirade est une « petite pièce » dans la « grande pièce », l’acteur ne cabotine pas. Pas question, assure-t-il, de se laisser embarquer par la musique de l’alexandrin ou de céder à une diction ronflante. « Don Diègue vient de subir un choc. En tant que comédien, je n’ai pas le temps de me ronger les sangs. Je dois basculer de la puissance à la reddition, de la colère au renoncement. »
Le père de Rodrigue lui est proche. C’est un double. Un frère d’armes dont il connaît les tourments. « Lorsque je prononce ses mots, “Ô cruel souvenir de ma gloire passée,/ Œuvre de tant de jours en un jour effacée”, je me parle à moi-même. Je touche du doigt le fait que j’ai beaucoup travaillé mais que mon travail est une construction qui peut s’écrouler du jour au lendemain. Je n’essaie pas de raconter ma vie à travers les rôles mais j’engage des émotions personnelles qui permettent d’établir le lien avec le spectateur. »
Sur la scène de la Porte-Saint-Martin, face au fougueux Rodrigue incarné par Benjamin Lavernhe, Didier Sandre n’a pu s’empêcher de penser à un autre Rodrigue. Celui qu’il avait joué, en 1987, sous la direction d’Antoine Vitez (1930-1990). Le héros du Soulier de satin (1929), de Paul Claudel. Ce personnage démesuré, « le rôle de ma vie », avoue-t-il, a traversé, fantôme parmi les fantômes, l’espace où Don Diègue proférait l’une des plus somptueuses, définitives et inoubliables répliques du Cid : « Va, cours, vole et nous venge. »
[Source : Le Monde]