En Afghanistan, les talibans ont rompu leur isolement international, cinq ans après leur retour au pouvoir
Les capitales des pays voisins discutent avec Kaboul des circuits commerciaux régionaux tandis qu’Américains et Européens négocient avec le régime au nom de la lutte contre le terrorisme et pour le retour dans le pays de déboutés du droit d’asile.
Alors qu’ils se battaient contre les forces américaines et de l’OTAN, les talibans afghans aimaient rappeler que leurs ennemis avaient « les montres », autrement dit la technologie, mais qu’eux disposaient d’une arme supérieure, « le temps ». Appliquée à leur mise au ban de la communauté internationale depuis leur retour au pouvoir, le 15 août 2021, cette maxime semble toujours prévaloir. Si, officiellement, ils restent des parias sous sanctions, ils ont réussi à rompre leur isolement international sans rien céder sur la question des atteintes aux libertés, notamment celles des filles et des femmes afghanes.
Fin juillet, le gouvernement taliban a même affiché publiquement son succès. Le porte-parole du régime des mollahs talibans, Zabihullah Mujahid, convoquait la presse pour se féliciter de ce statut retrouvé d’interlocuteur diplomatique à part entière. « Nous cherchons à établir des relations avec tous les pays », confirmait-il. Pour preuve, a-t-il dit, depuis janvier, la plupart des pays voisins sont venus à Kaboul. En avril, les vice-ministres des affaires étrangères d’Ouzbékistan et du Kirghizistan, ainsi que des responsables officiels du Turkménistan, du Tadjikistan et du Kazakhstan ont participé à une conférence destinée à développer les circuits d’exportations transitant par les ports en Iran ou au Pakistan.
Pour l’heure, seule la Russie a officiellement reconnu le régime de Kaboul. Mais si les Occidentaux et leurs alliés ont longtemps refusé toute forme de reconnaissance pouvant légitimer un régime qui applique « une politique d’apartheid »fondée sur le genre, selon les termes du Haut-Commissariat pour les droits de l’homme des Nations unies, excluant les femmes afghanes de toute vie sociale et les privant d’accès aux soins et à l’éducation, les choses ont commencé à changer dès 2023.
Une nouvelle ère des relations
Robert Chatterton Dickson, chef de la mission britannique pour l’Afghanistan, et son homologue allemand, Rolf Dieter Reinhard, tous deux basés à Doha, capitale du Qatar, effectuaient, à partir de juillet de cette année-là, de fréquents séjours à Kaboul, instaurant des liens réguliers avec les autorités afghanes. Des diplomates danois et néerlandais prenaient aussi souvent le même avion. Leur collègue français, également posté au Qatar, s’y rendait moins souvent, à la différence des services secrets français installés dans les locaux de l’ambassade à Kaboul.
Fin 2024, des responsables de la CIA américaine rencontraient, dans la capitale afghane, leurs homologues du GDI, les services secrets talibans, et des responsables politiques afghans. Cette visite portait sur la libération de trois citoyens américains détenus dans les geôles talibanes, mais elle annonçait une nouvelle ère des relations entre les fondamentalistes afghans et la communauté internationale. Au nom de la lutte contre le terrorisme et de la crainte de voir l’Afghanistan redevenir un sanctuaire de djihadistes, les Etats-Unis et la France, notamment, ont considéré que la protection de leur sol et de leur population contre l’organisation Etat islamique justifiait une coopération avec les islamistes afghans.
Le 23 mars 2025, les Etats-Unis levaient les sanctions imposées à trois hauts responsables talibans, dont le ministre de l’intérieur, Sirajuddin Haqqani. Chef du puissant clan Haqqani, il était considéré par Washington, du début des années 2000 à 2021, comme le pire ennemi, après avoir ordonné les attaques les plus meurtrières contre l’ancien gouvernement afghan et les troupes de l’OTAN déployées dans le pays. La veille, les talibans s’étaient félicités de la décision du ministère des affaires étrangères norvégien de les laisser reprendre le contrôle de l’ambassade d’Afghanistan à Oslo. Dans le même temps, des émissaires chinois, japonais, turcs et saoudiens continuaient d’échanger avec les dirigeants afghans.
« Stratégie masquée »
Mais le point d’orgue de ce retour en grâce des talibans sur la scène internationale reste, sans conteste, le déplacement, le 23 juin 2026, de hauts responsables talibans à Bruxelles pour une négociation avec une quinzaine de pays de l’Union européenne (UE). Consacrée à la question du renvoi d’Afghans dont la demande d’asile a été rejetée, cette rencontre montrait que le risque migratoire constituait un autre motif justifiant d’ouvrir la porte aux mollahs talibans. « Ceux qui n’ont pas le droit de rester en Europe doivent être rapatriés », entérinait, alors, un porte-parole de l’UE. Forte du fruit de cette négociation, l’Allemagne a expulsé, en juillet, un premier exilé afghan vers son pays.
L’ONU prône également un dialogue renforcé avec les talibans mais certains de ses cadres précisent, sous le couvert de l’anonymat, que les raisons relèvent, cette fois-ci, « davantage de l’intérêt général ». Selon l’un d’eux, en poste au siège de l’organisation, à New York, « il s’agit d’une stratégie masquée, celle de la promotion d’une ligne modérée chez les talibans, favorable à l’éducation des femmes et au dialogue avec l’étranger ».
Lundi 10 août, la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan a d’ailleurs salué « l’amélioration de la sécurité et une réduction des conflits depuis cinq ans dans le pays » et appelé « la communauté internationale à maintenir son engagement envers l’Afghanistan ». Le 9 août, deux de ses employés afghans étaient pourtant arrêtés arbitrairement à Herat, dans l’ouest du pays, et les Nations unies en Afghanistan ne peuvent plus faire travailler leurs salariées afghanes dans les bureaux de l’organisation.
L’histoire retiendra qu’au moment même où les pays occidentaux avançaient l’argument sécuritaire et migratoire pour renouer avec les talibans, leur chef suprême, le mollah Haibatullah Akhundzada, et le président de la Cour suprême, Abdul Hakim Haqqani, faisaient l’objet, en 2025, de mandats d’arrêt émis par la Cour pénale internationale pour crime contre l’humanité pour persécution des femmes afghanes.
[Source : Le Monde]