Au Sénégal, le célèbre lac Rose menacé par un gigantesque projet immobilier
A 40 kilomètres de Dakar, une « ville verte » se dessine malgré des résistances locales. Le chantier, porté par une société égyptienne, est le plus grand projet privé d’infrastructure en cours au Sénégal.
Assises dans le sable face à l’océan, un groupe de femmes discutent, mercredi 20 mai, les cheveux balayés par le vent de l’Atlantique. Comme elles, en fin de journée, des habitants des environs descendent vers la plage de la Première porte, séparée du lac Rose par quelques kilomètres de dunes. « Cette plage, c’est la nôtre ! La seule à laquelle nous pouvons accéder facilement », insiste Amina. Venue de la commune de Bambilor, la jeune femme redoute de voir ce morceau de littoral privatisé.
Quelques mètres derrière elle, une balise fixe les contours de la « ville verte » qui doit voir le jour en bord de mer. Ici, entre les dunes, 10 000 logements modernes seront construits : des studios aux villas haut de gamme. Les premiers habitants doivent emménager en avril 2028 au cœur de ce site réputé. Le lac Rose doit son nom à la coloration rosée de son eau, due à un pigment produit par des microalgues. Une caractéristique exceptionnelle qui en fait à la fois un patrimoine naturel au Sénégal, mais aussi un lieu touristique.
Mercredi, la cérémonie de pose de la première pierre a acté le lancement des travaux. Chaque bien sera commercialisé sur plan par la société égyptienne Casa Orascom. L’entreprise porte ce projet de près de 1,2 milliard d’euros, soit l’investissement privé le plus important au Sénégal à ce jour.
Inquiétude pour les filaos
En plus de milliers d’emplois directs et indirects issus du chantier, le promoteur promet que cela bénéficiera aux populations, à travers de nouveaux équipements sportifs, des commerces, des lieux de culte et des routes aménagées. Mais à Niaga, village le plus peuplé aux abords du lac Rose, ces arguments sont pour beaucoup irrecevables. Sur les façades des boutiques, des inscriptions résument la bataille engagée avec le promoteur : « Casa Orascom, dégage ! »
L’implantation d’une ville là où se trouve une bande de filaos concentre l’essentiel des inquiétudes. Derrière ces arbres élancés, qui freinent les vents marins, limitent l’érosion côtière et dont les racines absorbent une partie du sel charrié par l’océan, c’est tout l’équilibre du site qui se joue. « C’est un arbre presque sacré, ici ! », s’exclame Amath Wade, membre du collectif Arr lac Rose (« protéger le lac Rose », en wolof). En octobre 2025, au moment où il tente de s’opposer à l’arrivée d’engins venus tracer une piste au milieu de ces filaos, il est arrêté puis emprisonné avec d’autres militants pendant quelques jours. Selon Casa Orascom, 58 arbres ont été abattus au cours de ces premiers travaux.
L’épisode est resté vif dans les mémoires. L’entreprise, elle, continue de soutenir pouvoir construire en préservant le site. Responsable environnementale du projet, Anta Seck affirme qu’aucune nouvelle coupe d’arbres n’est prévue : « Et si un ou deux filaos devaient malgré tout être retirés, nous avons prévu de reboiser. Chaque arbre coupé sera compensé par deux autres. » A terme, la société promet même un gain de 10 hectares de forêt, grâce à la création de parcs et d’espaces verts.
Un sentiment d’exclusion
Sur sa moto, Ibrahima Mbaye slalome entre les dunes à toute allure. Ce natif de Niaga, gérant d’un hôtel, n’a pas de temps à perdre. Figure du combat mené contre la multinationale, il avait prévu, mercredi, de tenir un point presse pour relayer une nouvelle fois les inquiétudes locales. « La gendarmerie de Niaga m’a demandé de ne pas gâcher la fête et me l’a interdit », assure-t-il.
Au sommet des dunes, il sonde les vendeuses de bijoux artisanaux et les loueurs de quads. « Il faut comprendre pourquoi les touristes viennent jusqu’au lac Rose : c’est pour la coloration unique de son eau, pour ses dunes, pas pour des blocs de béton ! », souligne-t-il. Selon lui, 3 000 personnes vivent directement de l’extraction du sel, de l’artisanat, de l’hôtellerie ou du tourisme.
A ces craintes de voir le potentiel touristique du lac détruit, s’ajoute un sentiment d’exclusion. Les logements annoncés – dont les premiers prix avoisinent 20 000 euros pour un appartement – sont largement hors de portée pour la majorité des habitants. Selon les études, le salaire mensuel moyen au Sénégal varie entre 100 000 francs CFA (150 euros) et 150 000 francs CFA (230 euros). Ils sont destinés à une clientèle aisée sénégalaise, issue de la diaspora, ou étrangère.

« On veut nous imposer l’arrivée de 200 000 personnes avec un niveau de richesse incomparable au nôtre ! On va devenir des sous-populations chez nous », alerte Amath Wade, du collectif Arr lac Rose. « Le but n’est pas de loger la population locale, elle a déjà ses propres logements », confirme Momar Sokhna Diop, le maire de Tivaouane Peulh-Niaga, la commune la plus importante autour du lac Rose. L’élu, qui défend l’arrivée de la « ville verte », se bat pour que ses habitants soient les premiers à bénéficier des emplois générés par le chantier.
Au Sénégal, d’autres chantiers d’envergure agitent des craintes similaires en raison de leur implantation sur des sites sensibles. C’est le cas du port de Ndayane, en construction sur la Petite-Côte, une région à la fois prisée des touristes et propice à la pêche artisanale. Les populations locales dénoncent une accélération de l’érosion du littoral depuis le début des travaux, en octobre 2024. « On a sûrement besoin de ces projets pour le développement du pays, commente Jean Goepp, directeur de l’association sénégalaise Nébéday, engagée pour la protection de l’environnement. Mais la considération environnementale ne semble pas être la priorité dans ces chantiers, qui devraient s’implanter en tenant compte de la fragilité des écosystèmes concernés. »
[Source : Le Monde]