En Irak, l’oléoduc du Kurdistan, alternative imparfaite au détroit d’Ormuz pour les exportations de pétrole

Bagdad et Erbil vont reprendre les exportations de pétrole par le pipeline qui relie le territoire kurde au port turc de Ceyhan. Un quart de million de barils pourraient être écoulés par cette voie terrestre chaque jour, contre plus de 3 millions par la voie maritime avant la guerre.

Mar 29, 2026 - 09:51
En Irak, l’oléoduc du Kurdistan, alternative imparfaite au détroit d’Ormuz pour les exportations de pétrole
Le champ pétrolifère de Zoubayr Mishrif, dans la province de Bassorah, en Irak, le 9 mars 2026. ESSAM AL-SUDANI/REUTERS

L’annonce est tombée tard dans la soirée, mardi 17 mars, après de longues discussions, sous l’œil d’émissaires américains, entre les autorités irakiennes de Bagdad et les dirigeants du pouvoir régional du Kurdistan autonome, dans le nord de l’Irak. Pour la première fois depuis le début de la guerre entre l’Iran, les Etats-Unis et Israël, le gouvernement kurde d’Erbil donne son feu vert à la reprise des exportations de pétrole, produit à Kirkouk, par l’oléoduc qui traverse son territoire vers le port turc méditerranéen de Ceyhan.

Cette décision constitue une mesure d’apaisement inespérée, tant la question pétrolière est génératrice de tensions entre Erbil et Bagdad. Les exportations d’or noir par le nord avaient été interrompues ces deux dernières semaines, après que des milices irakiennes pro-iraniennes, solidement installées dans l’appareil d’Etat irakien, ont pris pour cible des raffineriesdans la région autonome, poussant les entreprises étrangères à suspendre leurs activités.

« Compte tenu des circonstances exceptionnelles auxquelles le pays est confronté, nous avons décidé d’autoriser la circulation du pétrole par l’oléoduc de la région du Kurdistan dès que possible, une étape importante vers la stabilité économique et la garantie des droits de toutes les parties », a déclaré Masrour Barzani, le premier ministre de la région autonome, dans un communiqué publié dans la nuit de mardi à mercredi. La décision a été immédiatement saluée, sur X, par Tom Barrack, envoyé spécial des Etats-Unis en Syrie et ambassadeur en Turquie, qualifiant la reprise des flux pétroliers de « développement positif, qui permet de renforcer la coopération économique et d’améliorer la stabilité dans la région ».

Arrêt de plusieurs champs pétroliers

Le pétrole représente 90 % des recettes gouvernementales de l’Irak, dont l’essentiel – entre 3 à 3,5 millions de barils par jour – est exporté par le détroit d’Ormuz. Seule une portion de ce pétrole passait, avant la guerre, par le pipeline du Kurdistan, une voie secondaire et politiquement conflictuelle (déjà fermée entre 2023 et 2025) en raison des tensions récurrentes entre Bagdad et Erbil.

Avec l’arrêt de plusieurs champs pétroliers touchés par des frappes et la fermeture du détroit par l’Iran, les exportations ont cessé. Les pertes de revenus pour les autorités irakiennes se sont rapidement chiffrées en milliards de dollars, plaçant non seulement Bagdad dans une situation financière délicate, au point d’envisager de ne pas verser les salaires des fonctionnaires, mais rendant aussi sa production dépendante de l’oléoduc kurde, redevenu stratégique pour contourner le Golfe.

Dès la semaine dernière, comme l’a révélé le site d’information Al-Monitor, le premier ministre irakien, Mohammed Chia Al-Soudani, avait lancé un appel à Masrour Barzani pour qu’il autorise l’exportation de 250 000 barils par jour de pétrole brut irakien. Erbil avait alors posé ses conditions, rappelant que la production pétrolière au Kurdistan avait été arrêtée après des attaques de milices irakiennes, financées et armées depuis Bagdad. Les autorités kurdes ont aussi demandé à conserver le contrôle des recettes issues du commerce extérieur effectué via ses frontières terrestres et ses aéroports. Une exigence rejetée par Bagdad, arguant de son droit d’appliquer à l’échelle nationale son système tarifaire et ses contrôles.

Un tanker transportant du pétrole irakien, détruit par une attaque d’origine inconnue près du port de Bassorah (Irak), le 12 mars 2026.

Devant ce blocage, le pouvoir central irakien a tenté de trouver à la hâte d’autres solutions. L’acheminement de 200 000 barils de pétrole par jour, par camions-citernes, par la Jordanie et la Syrie a été envisagé. Des négociations ont été lancées, selon le gouvernement de Bagdad, avec « les autorités compétentes » à Téhéran « afin d’autoriser le passage de quelques pétroliers par le détroit d’Ormuz, pour que [l’Irak puisse] reprendre [se]s exportations ».

Remise en service d’un vieil oléoduc

Les dirigeants irakiens ont également annoncé la réhabilitation d’un vieil oléoduc, à l’arrêt depuis une douzaine années, reliant les champs pétroliers de Kirkouk au port de Ceyhan. Ce pipeline, fortement endommagé par les djihadistes du groupe Etat islamique en 2014, suit un tracé qui évite le Kurdistan en contournant par l’est la région autonome.

Sur cet oléoduc, « tous les travaux de réhabilitation sont terminés, mais il y a une portion, sur 100 kilomètres, qui a besoin d’être examinée », a indiqué le ministre du pétrole irakien, Hayan Abdel Ghani, dans une vidéo postée dimanche sur les réseaux sociaux. Le responsable avait alors tenu à préciser que des tests allaient être menés sous « une semaine », pour que puissent démarrer les exportations de 250 000 barils quotidiens. Une perspective jugée par trop optimiste et ambitieuse par de nombreux spécialistes du secteur, au vu de la vétusté et de la détérioration des installations. D’autant que les autorités d’Ankara n’ont émis aucun commentaire sur une telle réouverture.

Un membre de la compagnie nationale de gestion des oléoducs de Turquie présente un plan de l’oléoduc de Ceyhan, qui relie Kirkouk, en Irak, au port méditerranéen turc de Ceyhan, le 19 février 2014.

« Bagdad a peut-être surestimé ses forces, ces derniers mois, en traînant les pieds pour rouvrir l’oléoduc de Ceyhan, tout en retardant les allocations financières au gouvernement autonome kurde », avance le journaliste émirati et spécialiste des marchés énergétiques Bachar El-Halabi, soulignant à quel point l’Irak paie là « le coût économique d’une guerre qu’il n’a pas commencée et ne peut pas contrôler ».

Devant ces blocages, ce sont les Etats-Unis qui ont décidé d’imposer une réunion entre les deux parties. Soucieux d’éviter une nouvelle escalade et de diversifier au plus vite les sources d’approvisionnement en pétrole afin d’atténuer la flambée des prix, ses émissaires ont organisé une rencontre virtuelle mardi, rassemblant des responsables irakiens et kurdes. Un membre du département d’Etat de l’ambassade américaine à Bagdad était présent à titre d’observateur. Les deux gouvernements ont fini par trouver un terrain d’entente après des heures de négociations, sans que l’on sache la nature des concessions faites de part et d’autre.

[Source: Le Monde]